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Films allemands actuels

Rilke, la rumba et les Wadden

Par Yasmine Guénard-Monin

Dan Stevens dans I’m your man, © Christine Fenzl

3 novembre 2021

En raison de la pandémie de Covid-19, bien des films allemands ont dû attendre jusqu’à deux ans avant d’être projetés sur grand écran. Avec la réouverture des salles de cinéma et la reprise des festivals, ils ont enfin rencontré leurs spectateurs.

Les festivals de Berlin, de Munich ou de Bavière, pour partie annulés en 2020 ont récompensé en 2021 plusieurs œuvres allemandes. Des films qui font rire, trembler ou pleurer, qui montrent des robots, des astronautes ou des familles abîmées, mais qui font preuve d’une même ambition et osent explorer des genres rares dans le cinéma allemand.

Amour et algorithmes : I’m Your Man, de Maria Schrader

« Une femme et un homme qui n’en est pas un ». C’est ainsi que Maria Schrader résume l’intrigue de son film I’m Your Man (Ich bin dein Mensch) auprès du Spiegel en juillet 2021, à l’occasion de sa sortie en salles. Un an et demi après le succès sur Netflix de sa mini-série Unorthodox, l’actrice et réalisatrice propose sa variante de la figure de l’homme-machine dans une comédie romantique de science-fiction.

Alma, une anthropologue célibataire d’une quarantaine d’années, accepte de tester un androïde conçu spécialement pour elle dans le cadre d’une expérimentation scientifique. Son but est alors davantage d’obtenir un financement pour ses propres recherches au Musée de Pergame que de trouver l’amour. Pendant trois semaines, Alma vit à contrecœur avec Tom, un (quasi) homme parfait qui cite Rilke au premier rendez-vous, danse la rumba et prépare le petit-déjeuner – avec du champagne, s’il vous plaît. La chercheuse a beau être déterminée à résister aux yeux de glace et à l’accent britannique du robot, à mesure que la mécanique s’huile et que Tom gagne en imprévisibilité et en humanité, elle tombe sous le charme…

Le film, adapté d’une nouvelle d’Emma Braslavsky, a entre autres remporté la « Goldene Lola » (prix du meilleur film lors de la compétition Deutscher Filmpreis 2021), et a été choisi comme candidat allemand à l’Oscar du meilleur film étranger 2022. La critique a salué le jeu des acteurs. L’interprète d’Alma, Maren Eggert, vue notamment dans I Was at Home, but, primé lors de la Berlinale 2019, a reçu en mars l’Ours d’argent du meilleur premier rôle (non genré pour la première fois) lors de la Berlinale 2021.

Quant à l’Anglais Dan Stevens, célèbre pour son rôle d’aristocrate dans la série Downton Abbey et qui prête à Tom ses traits symétriques, il parvient à faire douter de sa propre humanité puis de l’artificialité de son personnage grâce à un jeu précis et subtil. Dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Dietmar Dath note la force visuelle du film et le soin porté aux dialogues. Katja Nicodemus émet en revanche des réserves dans sa critique pour la NDR, arguant que le film tourne autour de questions philosophiques sur les sentiments, le couple et l’humanité sans jamais leur faire face. « Ainsi, conclut la journaliste, cette comédie produit en fin de compte le même effet que son protagoniste masculin : bien faite, lisse, sympathique — mais aussi un peu vide ».

La Berlinale 2021 a récompensé un autre film allemand, le documentaire Herr Bachmann und seine Klasse, de Maria Speth.

Science-fiction dans la vase de Hambourg : La Colonie, de Tim Fehlbaum

Près de dix ans après son premier long-métrage, Hell, qui montrait la Terre asséchée par un soleil brûlant, c’est une vision humide et froide du monde post-apocalyptique qu’offre Tim Fehlbaum. Le jeune réalisateur, déjà distingué par le Festival du film de Munich en 2011, a reçu en avril le prix de la meilleure réalisation du Bayerischer Filmpreis, festival bavarois dédié au cinéma allemand, pour le thriller de science-fiction La Colonie (Tides en version originale), ex-aequo avec Julia von Heinz pour Und morgen die ganze Welt, drame sur des militants antifa.

Avec La Colonie, le réalisateur suisse, qui a étudié et travaille en Allemagne, s’essaie au blockbuster à la hollywoodienne : des paysages magistraux et désolés, des scènes d’action haletantes et des acteurs internationaux qui s’expriment en anglais, comme pour mieux rappeler Interstellar ou Mad Max.

Le scénario, qui mêle catastrophe climatique et pandémie, fait cruellement écho à l’actualité, ce que Fehlbaum n’avait qu’à moitié prévu (le film a été tourné avant la pandémie de Covid-19) mais que n’ont pas manqué de souligner les critiques. Dans un futur proche, des marées ont submergé la Terre, forçant l’élite de l’humanité à se réfugier sur une planète lointaine, Kepler. Mais deux générations plus tard, les radiations spatiales ont rendu les humains infertiles. Une mission est alors chargée de revenir sur Terre afin d’y étudier les conditions de vie et de reproduction, pour déterminer si l’humanité pourrait s’y réinstaller. L’atterrissage est brutal et seule une astronaute, Blake, en réchappe… avant d’être capturée par un groupe de survivants.

Le charisme et la performance de l’actrice principale, la Française Nora Arnezeder, remarquée dans Ce que le jour doit à la nuit, font l’unanimité parmi les critiques. Davantage que sur le scénario, qui reprend assez scolairement les codes du genre, le film repose sur les images somptueuses des personnages pris entre eaux et ciel. En partie filmées dans la mer des Wadden, au large de Hambourg, en partie reconstituées en studio, elles ont valu au caméraman Markus Förderer le prix de la meilleure photographie. Martin Schwickert souligne dans la Augsburger Allgemeine la puissance de l’atmosphère ainsi créée : « l’humidité est ressentie jusque dans les dernières rangées de fauteuils ». Le film a cependant moins convaincu outre-Atlantique. Lena Wilson déplore dans le New York Times que le film, trop ambitieux, noie son héroïne dans une multitude d’intrigues secondaires, oubliant, dans son portrait dystopique de l’humanité, l’élément humain.

Le Bayerischer Filmpreis a aussi distingué, entre autres : Schachnovelle, de Philipp Stölzl (meilleure production pour Tobias Walker et Philipp Worm) ;  Leberkäsjunkie, de Ed Herzog (prix du public) ; Nilam Farooq (meilleure actrice) dans Contra ; Oliver Masucci (meilleur acteur) dans Schachnovelle et Enfant terrible, biopic de Rainer Werner Fassbinder ; Der Boandlkramer und die ewige Liebe (meilleur scénario pour Michael Bully Herbig, Marcus H. Rosenmüller et Ulrich Limmer)

Road-movie familial : Mein Sohn, de Lena Stahl

Vaut-il mieux suivre un itinéraire ou se perdre dans les détours ? Dans Mein Sohn, son premier film en tant que réalisatrice, Lena Stahl embarque une mère prudente et protectrice et son fils de vingt ans casse-cou et insouciant dans un road-trip psychologique à travers l’Allemagne. Quand Jason, qui ne vit que pour le skateboard, a un accident qui le laisse gravement blessé, sa mère Marlene décide de le conduire elle-même depuis Berlin jusqu’à une clinique de rééducation en Suisse. Au fil de la route, les incompréhensions, attentes réciproques et conflits refoulés ressurgissent peu à peu entre ces deux personnalités opposées, qui se repoussent et s’attirent.

Le film, dans les salles allemandes le 18 novembre 2021, a été présenté en juillet au Festival du film de Munich, le deuxième plus grand festival de cinéma international d’Allemagne, et a reçu le Förderpreis neues deutsches Kino (prix d’encouragement au nouveau cinéma allemand) de la meilleure production.

Il est porté par le duo formé par l’actrice et présentatrice Anke Engelke, qui délaisse ici la comédie pour le drame, avec le jeune Jonas Dassler. Ce dernier se fraye depuis plusieurs années un chemin dans le paysage théâtral et cinématographique allemand. Il a été récompensé en 2017 pour sa performance dans LOMO – The Language of Many Others et La Révolution silencieuse et a incarné dernièrement le tueur en série Fritz Honka dans Golden Glove, de Fatih Akin.

Mein Sohn a séduit la critique de Kino Zeit Bianka Piringer, qui souligne la maturité du scénario, écrit par Lena Stahl elle-même, scénariste avant d’être réalisatrice, et loue « du grand cinéma, dont l’on ressent la vérité et qui nous remue émotionnellement ». Pour Oliver Armknecht de film-rezensionen.de, le « talent des acteurs ne peut pas complètement masquer que le film est plutôt mince en termes de contenu », mais l’œuvre, si elle reste sous ses possibilités, est « dans l’ensemble solide ».

Le Förderpreis neues deutsches Kino du Festival du film de Munich a également récompensé : A Pure Place, de Nikias Chryssos (meilleure réalisation) ; Franziska Stünkel pour le scénario de Nahschuss ; Martin Rohde dans Heikos Welt.

Le Festival du cinéma allemand à Paris

La programmation du Festival du cinéma allemand à Paris se veut particulièrement éclectique en 2021. L’événement est organisé du 29 septembre au 3 octobre par German Films, qui œuvre à la promotion des films allemands dans le monde entier.

La sélection Panorama vise à donner une vue d’ensemble de la production cinématographique allemande, réunit huit longs-métrages, en version originale sous-titrée. Le festival s’ouvrira avec Le Prince, de Lisa Bierwirth, une histoire d’amour et de racisme, et se refermera sur le huis clos Next Door de et avec Daniel Brühl, acteur star de Good Bye, Lenin ! (2003). Entretemps, se relaieront sur l’écran du cinéma L’Arlequin fictions et documentaires, drames et comédies, films art et essai aussi bien que grand public.

Une série de séances spéciales, programmée en partenariat avec le Goethe-Institut, mettra à l’honneur le réalisateur munichois Dominik Graf, dix fois récompensé par le prestigieux prix Adolf-Grimme – un record. Trois de ses longs-métrages feront voyager à travers les époques : le dix-huitième siècle des Sœurs bien-aimées (Die geliebten Schwestern, 2014), les années 1930 dans Fabian (2021) et les années soixante en RDA avec Le Perroquet rouge (2006). Le réalisateur sera présent pour rencontrer le public à l’occasion de la projection de Fabian, samedi 2 octobre.

Le festival s’ouvre aux séries : les deux premiers épisodes du thriller politique Algiers confidential seront diffusés avant sa sortie sur Arte. Enfin, une sélection de onze courts-métrages, réalisés par des étudiants en cinéma et les lauréats du concours Short Tiger Award, donnera un aperçu du futur du cinéma allemand.

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