Template: single.php

Berlinale 2022

L’amour sous toutes ses formes

Yasmine Guénard-Monin

© Daniel Seiffert / Berlinale

21 février 2022

De retour en présentiel, la Berlinale 2022 a présenté une sélection riche en films français et récompensé deux personnalités phares du cinéma hexagonal, Isabelle Huppert et Claire Denis. Le cinéma allemand, représenté par quatre œuvres en coproduction internationale, a quant à lui obtenu deux statuettes.

À cause de la Covid-19, l’édition 2021de la Berlinale s’était tenue en ligne ; en février 2022, elle était de retour dans les salles, dans un format réduit (seulement six jours de projection pour les professionnels, puis quatre pour le public, contre dix habituellement) et dans une atmosphère aseptisée, où l’accès des journalistes aux projections, à jauge réduite, était conditionné à la présentation d’un passe sanitaire et d’un test négatif quotidien.

Le festival septuagénaire, présidé, cette année, par le réalisateur américain M. Night Shyamalan, a présenté un palmarès quasi exclusivement féminin, dominé par la Catalane Carla Simón. Dans son drame Alcarras, la lauréate de l’Ours d’or suit une famille de métayers qui récolte des pêches pour le dernier été, sur un terrain bientôt envahi par des panneaux solaires. Positive à la Covid, l’actrice Isabelle Huppert n’a pas pu recevoir en mains propres l’Ours d’or d’honneur qui récompensait l’ensemble de sa carrière.

Entre tentation et possession : Avec amour et acharnement, de Claire Denis

L’Ours d’argent de la meilleure réalisation est revenu à Claire Denis pour Avec Amour et acharnement, adapté du roman de Christine Angot Un Tournant de la vie. Primée pour la première fois par le jury officiel de la Berlinale, la réalisatrice de Beau Travail (2000) signe un drame énergique sur un triangle amoureux.

Sara, une journaliste incarnée par Juliette Binoche, vit en harmonie depuis dix ans avec Jean (Vincent Lindon) dans un appartement donnant sur les toits de Paris, quand son ancien amant et ex-ami de Jean (Grégoire Colin) réapparaît dans sa vie et bouleverse l’équilibre du couple. « Je crois que l’aventure d’un couple n’est rien de stable, a déclaré la cinéaste, selon l’agence de presse DPA. « C’est une situation en évolution permanente et il peut toujours survenir quelque chose. »

En recevant son prix, Denis a remercié les acteurs, sans qui « la mise en scène n’existe pas ». « Moi, ce sont les acteurs qui me dirigent dans les films, ce n’est pas moi qui les dirige », a-t-elle déclaré. Le trio a été unanimement acclamé par la critique. Le journaliste David Rooney, du Hollywood Reporter, a loué la direction maîtrisée de la cinéaste, qui parvient à « rendre avec une modulation de ton fluide les dynamiques interpersonnelles qui se modifient sans cesse » et décrit « l’impact physique puissant, la sensualité palpable et le chagrin de cette œuvre sophistiquée ». « Claire Denis n’a pas son pareil pour filmer les corps qui se frôlent et les étreintes qui s’étirent », a renchéri Yannick Vely dans Paris Match, tout en regrettant un « trop-plein narratif ».

Le combat d’une mère : Rabiye Kurnaz vs George W. Bush, dAndreas Dresen

La comédie franco-allemande d’Andreas Dresen a obtenu deux statuettes. Laila Stieler, qui a déjà collaboré à plusieurs reprises avec le prolifique réalisateur allemand, a été récompensée de l’Ours d’argent du scénario, tandis que la présentatrice télévisée Meltem Kaptan, dont c’est le premier rôle d’importance au cinéma, a été distinguée par le prix d’interprétation (unisexe depuis 2021). Le pari était risqué : raconter avec humour la lutte d’une femme pour faire libérer son fils, emprisonné à Guantanamo.

Le film est basé sur l’histoire vraie de Murat Kurnaz, racontée dans son autobiographie Dans l’enfer de Guantanamo (2007). Né à Brême de parents turcs, Murat Kurnaz, alors âgé de 19 ans, a été arrêté arbitrairement par les Etats-Unis au Pakistan, peu après les attentats de septembre 2001, et accusé à tort de terrorisme. Dresen et Stieler, qui ont rencontré Murat Kurnaz alors qu’ils travaillaient à adapter son livre (ce qui leur a pris douze ans !), ont préféré s’écarter du texte pour adopter le point de vue de sa mère, Rabiye. Avec son avocat, cette femme au foyer s’est démenée pendant cinq ans pour libérer son fils des geôles américaines, allant jusqu’à plaider sa cause devant la Cour suprême. « C’est une histoire sur le pouvoir des faibles », expliquait en 2021 le réalisateur à la radio NDR. Rabiye Kurnaz « se met en route contre toutes les adversités et, à la fin, elle s’impose ».

L’interprétation de Meltem Kaptan a été encensée par la journaliste Anna Wollner de la RBB24 : « Kaptan incarne Rabiye avec une énergie intense, fait rayonner son personnage de l’intérieur, tout en lui donnant une naïveté touchante. C’est un véritable coup de chance pour le film. » Un point de vue que ne partage pas Henning Koch, qui dans sa critique pour Berliner-Filmfestivals.de, qualifie le choix de l’actrice d’ « erreur de casting » et lui reproche de constamment faire basculer le ton du film « dans le ridicule, de manière insupportable ».

Hommage à Fassbinder : Peter von Kant, de François Ozon

C’est un film français très allemand qui a été choisi pour ouvrir la Berlinale. Avec son Peter von Kant, François Ozon propose une relecture très personnelle du film de Rainer Werner Fassbinder Les Larmes amères de Petra von Kant, présenté cinquante ans plus tôt au même festival.

Dans ce chef-d’œuvre du cinéma allemand, que Fassbinder a adapté d’une pièce de théâtre écrite par ses soins, Petra von Kant, une styliste reconnue et orgueilleuse, tombe passionnément amoureuse de Karin, une jeune mannequin d’origine modeste. Les deux femmes entament une relation, dans laquelle Karin prend peu à peu l’ascendant. « Les films de Fassbinder m’ont aidé à trouver mon propre chemin », a confié Ozon lors d’une conférence de presse. Le réalisateur-cinéphile, qui s’était inspiré d’un film d’Ernst Lubitsch pour son drame franco-germanique Frantz (2016), a rendu un hommage appuyé à son maître.

Dans Peter von Kant, la styliste tyrannique devient un réalisateur torturé, double assumé de Fassbinder, qui s’éprend d’un bel arriviste. François Ozon a expliqué avoir choisi d’inverser le sexe des personnages après que la dernière compagne du cinéaste allemand, Juliane Lorenz, lui a révélé que le scénario de Petra von Kant avait été inspiré à Fassbinder par sa propre liaison avec un acteur. Hanna Schygulla, actrice emblématique de Fassbinder et Karin de Petra, fait une apparition aux côtés de Denis Ménochet (dans le rôle de Peter) et d’Isabelle Adjani. A l’instar de son modèle, le film n’a obtenu aucune récompense lors de la Berlinale.

Films français et allemands sans distinctions

D’autres films français et allemands ont été présentés en compétition, sans être distingués. C’est le cas de A E I O U – A Quick Alphabet of Love (Nicolette Krebitz, Allemagne et France), Les Passagers de la nuit (Mikhaël Hers, France), Rimini (Ulrich Seidl, Autriche, France et Allemagne), Un año, una noche (Isaki Lacuesta, Espagne et France), Drii Winter (Michael Koch, Suisse et Allemagne) et La Ligne (Ursula Meier, Suisse, France et Belgique).

La Berlinale en ligne

Ecrire un commentaire

Les champs marqués d'un astérisque (*) doivent être remplis. Votre adresse courriel ne sera pas publiée.