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Kolumba, un musée

Lieu & sujet

Sophia Bonbon

Kolumba – Musée d'art de l'archevêché de Cologne (1997-2007), photo : Veit Landwehr, © Kolumba, Köln

18 décembre 2022

Son architecture exceptionnelle et insolite, sa collection permanente et ses expositions annuelles font du musée d’art de l’archevêché de Cologne, Kolumba, l’un des musées les plus attrayants d’Allemagne. L’exposition actuelle reflète jusqu’au 15 août 2023 un thème géopolitique et climatique plus jamais très actuel : le lieu et le sujet (Ort & Subjekt).

Kolumba fut autrefois l’une des plus grandes églises paroissiales de Cologne. Ses origines remontent en l’an 980. L’église Sainte Colombe d’abord romane, a dû faire place à une nouvelle construction à la fin du Moyen Âge. Elle est alors agrandie d’une église-halle de style gothique tardif à cinq nefs.

C’est en 1853 que l’Association artistique chrétienne des frères Baudri fonde Kolumba sous le nom de « Musée diocésain de l’archevêque » de Cologne. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’église Sainte Colombe est presque entièrement détruite. Il ne reste plus qu’un jardin fermé, un champ de ruines en pierre, et surtout, une rescapée comme par miracle, la « Madonna in den Trümmern ».

L’image de la destruction

Cette Vierge dans les ruines devient un signe symbolique d’espoir ; les ruines de l’église gothique de l’après guerre sont l’image de la destruction presque totale de la ville de Cologne. Très rapidement, les Colonais décident de faire reconstruire la chapelle. En 1947, ils font appel à l’architecte Gottfried Böhm qui dès le début de l’après-guerre fait construire une chapelle mariale octogonale, une sorte de coffre pour abriter et protéger la statue gothique de la Vierge restée intacte. En 1956, cette chapelle fut agrandie par une chapelle carrée pour les sacrements, située directement sur le côté nord et consacrée le 2 février 1957.

L’architecture

Lorsque le Cardinal Joachim Meisner prend ses nouvelles fonctions en 1989, il dissout l’Association artistique chrétienne des frères Baudri et fait passer le musée sous la juridiction de l’archevêché de Cologne. Il nomme l’historien de l’art Joachim M. Plotzek avec qui il partage une ambition de modernisation, à la direction du musée. Leur but : poursuivre la conservation de la collection d’art chrétien datant des débuts du christianisme, et l’étendre à des œuvres d’art contemporain.

Pour cela la construction d’un nouvel édifice se révèle inévitable. Ainsi, chargée historiquement de par son origine, son drame et ses fouilles archéologiques, l’église Sainte-Colombe, tout du moins ses vestiges, devient le site idéal. C’est l’architecte suisse, Peter Zumthor, qui gagne le concours lancé. C’est son idée de construire à même les ruines et à imaginer un musée construit en hauteur, un musée de la méditation qui séduit les Colonais.

Un monolithe émerge des ruines

Kolumba doit devenir un lieu de réflexion. Or, il faut un nouveau bâtiment destiné à abriter la collection du musée diocésain de Cologne. Une collection exceptionnelle qui s’étend des débuts du christianisme à l’art contemporain. Peter Zumthor fait émerger des ruines un immense monolithe. Les vestiges du mur original sont intégrés dans le nouveau mur et assurent ainsi la continuité historique de la construction. La maçonnerie en brique gris chaud forme une enveloppe laissant l’air et la lumière s’infiltrer à l’intérieur du bâtiment. Celui-ci englobe la chapelle, autonome dans sa fonction, et lui donne un cadre définitif en maintenant sa pérennité.

De nombreux fins piliers qui émergent du terrain de fouilles portent l’étage d’exposition. Il se prolonge sans transition dans le corps de bâtiment nord qui contient d’autres salles d’exposition, une salle du trésor, la cage d’escalier, le foyer, l’entrée du musée et des dépôts souterrains. Les seize salles d’exposition présentent des qualités très différentes en termes de lumière naturelle, de taille, de proportions et de circulation.

Lumière et ombre

Peter Zumthor joue, à l’intérieur comme à l’extérieur, avec la lumière et l’ombre. Il ajoute d’immenses fenêtres que l’on trouve rarement dans les musées et qui laissent entrer la lumière du jour de tous les points cardinaux. Elles ont en commun une matérialité réduite, faite de briques, de mortier, de crépi et de terrazzo. Des fenêtres géantes comme des cadres, la ville devient le tableau. Du haut, on peut voir aussi la cour intérieure silencieuse qui remplace désormais le cimetière médiéval disparu. Depuis 2007, la chapelle est intégrée dans le nouveau bâtiment, ainsi que l’immense champ de fouilles archéologiques.

Les fouilles archéologiques sont intégrées dans le musée, photo : Veit Landwehr, © Kolumba Köln

Les expositions annuelles

Kolumba s’interroge sur la liberté de l’individu, dans le dialogue entre l’histoire et le présent, au carrefour de la foi et du savoir, et défend les valeurs existentielles fondamentales en les remettant en question par l’art. Désormais, Kolumba allie toutes ses expositions avec les œuvres de sa propre collection. Des livres du Moyen-Âge. Des traces du temps conservées dans la pierre. Des murs imposants en briques moulées à la main. Une colonnade en forme de temple qui soutient le musée au-dessus de la zone archéologique. Le thème des lieux : Se confronter à sa propre ville. Aimer sa ville. Redécouvrir des lieux, les ressentir.

L’exposition actuelle : Lieu & sujet

Chaque 15 septembre, un nouveau thème marque le début de la nouvelle année d’exposition. De nombreuses manifestations et coopérations accompagnent les oeuvres. »making being here enough«, Faire en sorte qu’être ici suffise, est le titre de l’œuvre de l’artiste américaine Roni Horn mais aussi de l’exposition actuelle. Cette exposition, étudie la relation entre le lieu et le sujet, entre aujourd’hui et hier, à l’aide d’œuvres d’art de plusieurs siècles. Kolumba lui-même est au centre du sujet, en rendant visible 2000 ans d’histoire.

X-SÜD et raumlaborberlin avec le Kunsthaus KAT18, Kunsthaus Kalk-Atelier, à partir de 2016, photo & © Kolumba, Köln

Avec les projets de Merlin Bauer, Éric Baudelaire, Lutz Fritsch et les artistes de la maison d’art KAT18, la pratique de la « plastique sociale » se manifeste dans l’exposition 2022/23. Ce terme est introduit dans l’art à la fin des années 1960 par Joseph Beuys dans le cadre d’une soi-disante conception élargie de l’art.

Beuys s’est opposé à l’exaltation des œuvres d’art fermées et a ouvert le concept d’art à une dimension aussi bien sociale qu’individuelle, écologique que spirituelle. La « sculpture sociale » est un processus dynamique dans lequel chaque personne peut participer de manière créative en façonnant son environnement social et la société dans son ensemble. L’état de désolation du monde, résultat d’une économie orientée vers le pur matérialisme, ne peut être surmonté que si la participation au processus plastique de la démocratie est possible pour tous et si des lieux agréables à vivre sont ainsi créés à petite et à grande échelle.

Dans le jardin : Lutz Fritsch, An Ort und Stelle 2022, lackierter Stahl, (Sur place 2022), stèle en acier peint, © VG Bild-Kunst, Bonn

Les stèles de Lutz Fritsch sont sans référence et minimalistes. Comme des aiguilles sur une carte géographique. Elles attirent l’attention sur l’espace qu’elles désignent.

En 1995, dans l’Antarctique, espace solitaire, glaciale, voire inhumain, l’artiste a l’idée de la sculpture in situ Bibliothèque dans la glace, un projet de dialogue entre l’art et la science. Elle a pu être réalisée lors de la troisième expédition en 2005.

Salle 7 : Lutz Fritsch, Bibliothek im Eis. Bibliothèque dans la glace, caisse de fret et maquette 1:50, 2005/2022, © VG Bild-Kunst, Bonn

La table de lecture de la bibliothèque dans la glace a été transportée en Antarctique dans une caisse de transport. Lutz Fritsch a découvert l’environnement purement fonctionnel de la station allemande de Neumayer et a développé la vision d’un contre-pôle : un lieu de culture, un lieu de nostalgie. Dix ans plus tard, il a installé un conteneur vert dans l’espace blanc du vaste espace antarctique.

La bibliothèque dans la glace, aménagée avec soin et en bois de cerisier avec des meubles en cerisier et un canapé en cuir (à voir dans la salle de lecture). Le vert des quatre côtés extérieurs varie légèrement, le haut et le bas sont rouges. A l’intérieur, un univers s’ouvre au lecteur : Ce sont plus de 600 livres qui ont été offerts par des artistes et des scientifiques à qui Lutz Fritsch a demandé personnellement un livre dont ils pensent que les hivernants (qui passent 14 longs mois dans la station) devraient absolument avoir lu. Ils inscrivent leur nom et une courte dédicace dans le livre offert. Un espace intermédiaire qui, dans ce cas, relie les lecteurs aux donateurs des livres. – La caisse de transport blanche contient des œuvres d’art. Œuvres réalisées lors des deux expéditions de 1994/95 et 2004/05, ainsi que d’autres travaux de Lutz Fritsch.

Salle 13 : Merlin Bauer, « Liebe Deine Stadt I », 2005, « Aime ta ville »,, Dibond, aluminium, Collection RheinEnergie, © VG Bild-Kunst

Liebe deine Stadt (aime ta ville) – le slogan de l’inscription inimitable de l’artiste Merlin Bauer est devenu l’un des symboles de la ville de Cologne. Le grand producteur d’énergie, RheinEnergie achète l’œuvre de l’artiste et la fait installer de façon permanente au-dessus de la voie nord-sud (en raison des travaux, l’inscription se trouve actuellement dans Kolumba). Le slogan s’est inscrit dans l’ADN de la ville. Il est fièrement porté par les supporters du FC dans les stades de football, se retrouve dans les manuels scolaires, mais aussi sous forme de multiple dans les collections d’art, a servi de décor à la mise en scène des Affaires de Cologne au Schauspielhaus. Nombreux sont aussi les Colonais qui affirment leur fierté et patriotisme local en faisant tatouer ce slogan sur leur peau.

Salle 16 : Jannis Kounellis, Tragedia civile  (Tragédie civile), 1975/2007, installation artistique, photo: Lothar Schnepf, © Kolumba, Köln

Un décor de théâtre, où la scène rappelle un café d’une époque révolue. Un lieu de rencontre, d’attente. Un ancien portemanteau perroquet symbole de la vie bourgeoise : un chapeau, un manteau. Sur le côté gauche, une lampe à huile vacille. La toile de fond, un mur doré – des feuilles d’or sur un mur rugueux. Les visiteurs se reflètent dans l’éclat mat du mur. Ils deviennent les protagonistes de l’œuvre d’art. L’art devient un théâtre ; le spectateur, un acteur (cf. WDR, West ART Meisterwerke: Jannis Kounellis Tragedia Civile).

Salle 14 : Éric Baudelaire, Tu peux prendre ton temps / Beau comme un Buren mais plus loin, drapeau par Dafa Diallo, machine à écrire : Olivetti Studio 45 S (Œuvre et collection de formes, donation Werner Schriefers), 2019/2022, (© VG Bild-Kunst)

Beau comme un Buren mais plus loin est un drapeau en tissu bleu et blanc conçu par Dafa Diallo. Il fait partie d’un projet d’Éric Baudelaire intitulé Tu peux prendre ton temps et réalisé avec 20 élèves sur une période de 4 ans dans la banlieue parisienne de Saint-Denis et visible à Kolumba jusqu’à la mi-août 2023. Le drapeau transpose la critique institutionnelle de Daniel Buren dans le présent : à l’instar de Buren qui, dans les années 1970, quittait le musée avec son art et réagissait directement à une situation dans l’espace public avec des tableaux à bandes. Ce drapeau est fait pour marquer et rendre visible un lieu concret en dehors du musée.

L’artiste et ses élèves partent de Kolumba pour se rendre aux abords de la ville afin de rencontrer des jeunes et d’échanger sur ce qu’ils associent à « leur » lieu. De retour au musée, ils poursuivent la discussion : quel genre de lieu est le musée ? Qui aménage ce lieu ? Comment le percevons-nous ? Quelles œuvres sont pertinentes pour nous aujourd’hui ? Qu’est-ce qui nous touche ? Qu’est-ce que nous voyons de manière critique ? Où nous sentons-nous représentés, où sommes-nous étrangers ? Qui en fait partie, qui n’en fait pas partie ? À partir de là, les jeunes nous renvoient leurs questions.

Kolumba, »making being here enough«, exposition du 15 septembre 2022 au 14 août 2023 ; quelques impressions supplémentaires :

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