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Politiquement correct

Le langage épicène

Von Sophia Bonbon

Faudra-t-il placer « un astérisque de genre » aux fameux Hanovriens ? © Adobe Stock

01. Juni 2021

Du politiquement correct au langage épicène : l’astérisque * est en train de révolutionner l’allemand.

En Allemagne, depuis le 13 décembre 2018, les parents ont le choix entre trois cases pour indiquer le sexe de leur enfant. En effet, le Bundestag a adopté un projet de loi reconnaissant l’existence d’un « troisième sexe ». Désormais, à côté des mentions « masculin » et « féminin », sur les registres d’état civil allemands, ainsi que tout document administratif, on trouvera la mention « divers ». Suite à cette décision, Hanovre, capitale du Land de Basse-Saxe, applique depuis 2019 l’écriture inclusive, destinée à lutter contre les stéréotypes liés aux sexes et les inégalités entre les femmes et les hommes, et, à reconnaître  « le troisième sexe », dans tout texte officiel.

Lécriture épicène en allemand

En Allemagne, l’écriture inclusive est imposée depuis de nombreuses années, aussi bien dans l’administration que dans le monde du travail, mais surtout dans le monde universitaire. Hanovre, qui est connue pour être la ville, où l’on parle « le meilleur allemand » décide donc, pour des raisons du politiquement correct, de compliquer la langue allemande, comme si elle ne l’était pas suffisamment.

Les subtilités de l’écriture inclusive et les exigences de la double flexion imposent de systématiquement utiliser le féminin à côté du masculin pour désigner un groupe de personnes, par exemple dans l’expression « Bürgerinnen und Bürger » (« citoyennes et citoyens »). Maintenant, il faudra aussi prendre en compte toute personne ne se reconnaissant ni dans le sexe féminin, ni dans le sexe masculin.

La féminisation des professions est en général simple puisqu’il faut ajouter le suffixe in : On dira, par exemple, der Direktor (m), die Direktorin (f). Mais comment faire avec les personnes qui ne se sentent ni masculine, ni féminine ? La ville de Hanovre essaie d’utiliser des formes neutres, ainsi, on évitera la forme  « Lehrerinnen und Lehrer » pour parler de « Lehrende » – et même de Bürgermeisternde (pour le/la bourgmestre).

D’autres villes préfèrent abréger en parlant de « LuL » (Lehrerinnen und Lehrer) ou de « SuS » (Schülerinnen und Schüler). Hanovre propose sur son site une brochure avec des recommandations de formules pour rester neutre. On évitera ainsi le terme Teilnehmerliste, (liste des participants) pour préférencier le terme Teilnahmeliste (liste de participation). Cependant, il y a quelques exceptions, par exemple pour Krankenschwester, il aura fallu créer un nouveau terme. Ainsi pour ne pas se faire soigner par un « Krankenbruder », on préfèrera dire Krankenpfleger.

L’inclusion du troisième sexe

Actuellement, pour inclure toute personne, quelle soit masculine, féminine ou diverse, on n’écrira plus Liebe Kolleginnen und Kollegen, mais on introduira l’astérisque *, Liebe Kolleg*innen. La solution appliquée depuis plusieurs années avec le fameux Binnen-I (le i majuscule) à l’intérieur d’un mot comme LeserInnen au lieu de Leserinnen und Leser (lectrices et lecteurs) a quasiment disparu puisque le troisième sexe n’y est pas inclus. Quant aux annonces d’offres d’emploi, la formule « m/w/d »  (männlich, weiblich, divers), est devenue obligatoire.

Nombreux sont les signes typographiques comme le point médian, le tiret, la barre oblique, les deux points ou encore l’astérisque pour rendre compte de la diversité de genre – et nombreux sont aussi les arguments pour chacun de ces signes. L’astérisque en est le signe le plus élégant, le plus chic selon ses partisans. Pourtant, ce signe appelé Sternchen, la petite étoile, peut avoir une connotation très maladroite pouvant provoquer des malentendus – ou un scandale :

Le 27 janvier 2021 eut lieu une cérémonie au Mémorial de l’Holocauste à Berlin. Plusieurs médias allemands ont commenté l’événement en utilisant l’écriture épicène pour parler des « Jüd*innen » assassinés par les Nazis en leur attribuant – une étoile ! Le site internet du Yad Vashem – Institut international pour la mémoire de la Shoah n’utilise, lui, l’écriture épicène ni en allemand, ni en français : « nous savons tous que les Juifs assassinés étaient des hommes, des femmes et des enfants ».

 À la recherche d’une solution élégante

Cependant, comme on est encore à la recherche d’une réglementation unifiée dans toute l’Allemagne, chacun expérimente et propose ses solutions : dans les médias, on lit Leserinnen und Leser, Leser (le masculin générique), Leserinnen (le féminin générique qui vient d’être créé), Leser*innen, Leser:innen, Leser_innen… C’est le chaos linguistique qui règne – même parmi les médias les plus sérieux, comme l’hebdomadaire Die Zeit qui mélange plusieurs formes voire dans un même paragraphe.

Der Spiegel y a consacré un article leader en se moquant du Duden, le dictionnaire de la langue allemande qu’il appelle Dud*in,  car on y trouve entre autres « Gästin » (la convive) et « Bösewichtin » (crapule).

Woke (aufgeweckt, sensibilisiert / réveillé, sensibilisé), un anglicisme qui désigne le politiquement (hyper)correct, les Allemands « progressistes » s’adressent à toute personne, femme, homme, transgenre, transsexuelle, asexuelle, etc. Pour ne pas se brûler les doigts à l’allocution, d’aucuns écrivent tout simplement Guten Tag! Bonjour !

Les commentateurs TV allemands ont le hoquet

Dans la langue écrite, on a ainsi trouvé plus ou moins des solutions pour être politiquement correct. Mais qu’en est-il du langage épicène à l’oral en particulier à la radio et à la télévision. Comment s’adresser à tous les spectateurs (et spectatrices) sans vouloir blesser quiconque ?

Depuis le 1er janvier 2021, une nouvelle forme a été imposée pour éviter la prééminence d’un genre sur l’autre. Il s’agit d’une petite pause au milieu du mot pour éviter la flexion parfois trop longue (« Gender-Hicks ») : « Die Sportler *innen…. », les sporti *ves ». En écoutant cette petite pause artificielle, on a d’abord l’impression qu’il s’agit d’un hoquet voire un begaiement. Ce qui fait beaucoup rire – ou mettre en colère les adversaires stupéfaits du langage épicène.

Un combat culturel

Beaucoup de linguistes, de scientifiques, de journalistes, d’écrivains, aussi bien homme que femme faisant partie du Verein Deutsche Sprache, l’association de défense de la langue allemande fondée en 1997, crient leur colère contre l’écriture inclusive qui est, entre autre,  difficile à lire et qu’ils jugent d’absurde (cf. l’article du député Christoph Ploß dans Die Welt). D’après un sondage du INSA-Befragung zur deutschen Sprache 2019/20: Wie denkt Deutschland über die deutsche Sprache?, l’utilisation du langage épicène est très importante pour seulement 9 %  de la population. Toutefois, les médias l’imposent. Les chaînes fédérales et régionales comme ARD, ZDF, WDR… l’appliquent toutes. ARTE, la chaîne culturelle européenne fait de même – mais seulement en allemand.

Friedrich Merz, un homme d’affaires et homme politique, membre de la CDU, s’est penché sur le sujet actuellement très discuté dans une interview accordée au magazine Der Spiegel. Il considère que la contrainte croissante d’utiliser un langage épicène est « juridiquement attaquable » et déclare : « Il y a, selon ma perception, un consensus culturel dans la République – la grande majorité des gens rejettent le langage du genre. » De plus, Merz a spécifiquement critiqué les universités et les animateurs de télévision pour leurs règles en matière de langage. « Qui, par exemple, donne aux professeurs d’université le droit de noter également les copies d’examen en fonction de l’utilisation ou non de l’écriture inclusive ? » a-t-il demandé – et « qui donne aux présentateurs de journaux télévisés le droit de changer simplement les règles d’utilisation de notre langue dans leurs émissions ? ».

M. Merz, comme 62 % des Allemands, aimerait que l’Allemagne fasse comme le gouvernement français en interdisant à toutes les institutions publiques d’utiliser un langage égalitaire entre les sexes. « Les Français sont manifestement plus sensibles à la valeur culturelle de leur très belle langue », a-t-il déclaré.

Le peuple aurait le droit « que les médias, en particulier ceux qui sont financés par des contributions obligatoires, fassent preuve de considération pour ses sensibilités et ses opinions ». Et les étudiants des universités auraient le droit « que leurs examinateurs s’abstiennent d’utiliser des critères d’évaluation dans leurs examens qui sont étrangers à la matière et à la science ».

Outre-Manche 

La ville de Brighton est connue pour abriter l’une de plus grandes communautés transgenres de Grande-Bretagne. Or ses hôpitaux veulent introduire une formulation non sexiste. Le débat sur le genre va-t-il trop loin ? Selon le portail anglais metro.co.uk les hôpitaux universitaires de Brighton et Sussex ont adopté une « politique linguistique inclusive » dans laquelle un « langage neutre » est utilisé aux côtés du « langage de la féminité ». Afin de ne pas exclure les personnes transgenres, il faut prévoir des alternatives au mot « lait maternel », par exemple. Ainsi, on prévoit dores et déjà de dire « lait humain » ou « lait du parent qui allaite ». À l’avenir, on ne dira plus donner le sein mais donner la poitrine.

Pour les cliniques anglaises, il était important de reconnaître et de valoriser les personnes trans en tant que telles. Ces changements devraient « remédier à l’exclusion historique des personnes trans et non binaires dans les services de maternité », selon un exposé des motifs.

Ce phénomène fait effet boule de neige. La presse internationale en parle et la mondialisation suit son chemin. Les premiers journaux allemands en parlent déjà.

On en reste bouche bée.

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