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Industrie de la viande

Le système Tönnies

Von Marlene Goetz

Le logo de l’abattoir Tönnies à Rheda-Wiedenbrück, © picture alliance / Geisler-Fotopress

10. Juli 2020

La pandémie du coronavirus met à jour les dysfonctionnements de nos sociétés. En juin, la plus grande usine-abattoir de Tönnies en Rhénanie-du-Nord-Westphalie s’est révélée être un foyer important de Covid-19. Le scandale de trop pour l’« Empereur de la côtelette », Clemens Tönnies ?

Lorsque 1413 ouvriers d’une usine de viande de Tönnies, le géant de ce secteur en Allemagne, ont été testés positifs mi-juin pour le coronavirus, la stupeur et l’indignation ont gagné le pays. A en croire les experts, l’abattoir, avec son air sec et climatisé maintenu à une température de 12°C, ses surfaces métalliques et le bruit des machines qui forcent les ouvriers à crier pour se faire entendre, représente l’environnement idéal pour la propagation d’un virus tel que SARS.

Soudain au centre de l’attention, les ouvriers européens de l’abattoir Tönnies ont raconté à divers médias qu’un appareil pour vérifier s’ils avaient de la fièvre avait bien été installé à l’entrée depuis des semaines, mais n’avait été utilisé que deux jours avant la révélation du scandale au public. De plus, selon une équipe de chercheurs canadiens et britanniques affiliés à l’Université d’Alberta qui a examiné ce genre de sites industriels, les travailleurs précaires de l’industrie de la viande, sous pression, seraient amenés à travailler « même s’ils ont des symptômes de maladie. » Et d’autres clusters dans divers groupes du secteur, que ce soit chez Westcrown (146 cas) ou Westfleisch (304 cas) dans la même région, ou plus au sud chez Müller Fleisch (400 cas), en témoignent.

Ouvriers découpant de la viande dans une usine-abattoir, © industryviews, Shutterstock

Réactions outrées

Un mélange explosif qui a déclenché une pluie de critiques : les médias ont crié haro sur l’entreprise Tönnies, dont la moitié des employés sont des travailleurs détachés. La politique s’est montrée choquée et déterminée à prendre des mesures. Au niveau local, le président de la circonscription a fermé à la hâte l’abattoir concerné de Tönnies à Rheda-Wiedenbrück en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le bassin industriel allemand, pour quatre semaines afin d’introduire des mesures d’hygiène plus élevées. Or, en raison du grand nombre de cas, la mise en quarantaine des travailleurs ne suffisait pas : c’est toute la circonscription de Gütersloh, où se trouve l’usine-abattoir, ainsi que celle voisine de Warendorf – soit environ 600.000 personnes – qui ont dû se re-confiner.

Au niveau fédéral, le ministre du travail social-démocrate Hubertus Heil n’a pas trainé pour rédiger et faire voter un texte de loi obligeant les abattoirs à employer eux-mêmes les travailleurs et leur garantir des conditions de travail et de logement dignes de ce nom. Même le conservateur Peter Altmaier, ministre de l’économie conservateur dont le parti, la CDU, est traditionnellement du côté du patronat, l’a soutenu. « Les contrats d’entreprise sont un instrument nécessaire et adapté quand une entreprise reçoit une commande importante, par exemple, et a besoin de renforts de façon temporaire, mais il ne faut pas que cela devienne la règle comme dans la branche de l’industrie de la viande », a-t-il déclaré. La loi entrera en application dès 2021, des sanctions sont prévus en cas de non respect.

L’opinion publique a semblé découvrir une réalité que les associations environnementales et les militants pour la cause animale, mais aussi ceux qui dénoncent les conditions de travail inhumaines subies par les travailleurs détachés, souvent venus d’Europe de l’Est, décrient depuis des dizaines années. Pourtant, ce système s’est développé pour satisfaire l’appétit carnivore des Allemands – même s’il est en léger recul avec un peu moins de 60 kilogrammes de viande consommés en moyenne par personne et par an –, qui ne dépensent que 10,8 % de leur budget pour l’alimentation, contre 13 % pour les ménages français par exemple.

Le groupe Tönnies et son patron Clemens Tönnies font désormais figure de bête noire dans un système dont les animaux – maltraités dans des élevages industriels, puis transportés dans des conditions insoutenables vers des abattoirs géants où ils sont découpés quotidiennement par dizaines de milliers – et les humains – ouvriers non-qualifiés officiellement employés par des sous-traitants quasi-mafieux qui retirent de leurs salaires des forfaits excessifs pour chaque service rendu – sont les victimes. « La crise chez Tönnies rend indéniable combien il est urgent de tout repenser », juge Robert Habeck, l’un des chefs du parti des Verts outre-Rhin.  

La plupart des consommateurs de viande allemands attendent un grand choix de marchandise à des prix modérés, © stockfour, Shutterstock

Le « Baron de la bidoche »

Clemens Tönnies cristallise en effet toutes les caractéristiques du capitaliste sans scrupule. Fils d’un boucher de Rheda-Wiedenbrück, il a reçu une formation de technicien en découpe de viande. C’est avec son frère ainé, Bernd, qu’il a concrétisé ses ambitions. A la réunification, les Tönnies, qui avaient déjà racheté un abattoir local, sont parmi les premiers à racheter des entreprises de l’ancienne RDA. Après le décès de Bernd en 1994, Clemens a bâti un véritable empire, lourd de de plus de 7 milliards d’euros (2019), en devenant le fournisseur central des distributeurs discount Aldi et Lidl, auxquels sa Holding fourni environ un tiers des produits carnés. L’homme d’affaire mise sur la masse et les bas coûts : dans sa plus grande usine, à Rheda-Wiedenbrück, 16,7 millions de porcs sont tués chaque année, ce qui représente, en temps normal, 30.000 bêtes tuées par jour !

Actuellement, Tönnies exploite 29 sites dans le monde, dont notamment 14 fermes d’engraissement en Russie, et il a un projet de construction d’abattoir avec un partenaire en Chine. En tout, environ 16.500 « collaborateurs » travaillent pour ce groupe. La majorité d’entre eux, actifs en Allemagne, va devoir bénéficier d’un contrat en bonne et due forme, pour se mettre en accord avec les nouvelles dispositions législatives. Dans un entretien à la presse spécialisée, Clemens Tönnies qualifie la contamination d’« accident » dont il dit prendre la responsabilité, tout en se posant en victime des médias et en défenseur des petites gens : « Je suis absolument contre le fait de produire de la viande seulement pour les plus riches. Nous devons aussi penser aux familles nombreuses ! » s’écrit-il.

Fidèle à ses habitudes, Clemens Tönnies respecte les lois, mais tente d’en exploiter systématiquement les failles. Cette fois, il s’est fait retoquer lorsque son groupe a commencé à créer de multiples sociétés annexes en prévision de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi. Après un mois de fermeture durant lequel des séparations en plexiglas et de nouveaux filtres pour améliorer la climatisation ont été installées, la relance de la production à Rheda-Wiedenbrück fin juillet a été perturbée par une action Greenpeace. Les activistes ont atterri en parapente sur le toit de l’abattoir et déroulé une immense bannière réclamant la fin de ce « système de cochons ».

Début août, le site a de nouveau augmenté ses capacités, abattant 17.000 porcs par jour. Et déjà plusieurs ouvriers ont été testés positifs pour la Covid-19, ce que le porte-parole du groupe explique par l’intensivité des tests. Une vingtaine d’entre eux se retrouvent encore une fois en quarantaine, d’autres sont rentrés en Roumanie, en Pologne ou en Bulgarie, ou retournés à leur dur labeur.

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