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Joseph Beuys (1921-1986)

« Tout être humain est un artiste »

Von Adrienne Rey

© Raphael Moussa Hillebrand, POW_2045, photo : Wilfried Ebongue; Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf ; exposition „Jeder Mensch ist ein Künstler“ Kosmopolitische Übungen mit Joseph Beuys, jusqu'au 8 août 2021

12. Mai 2021

Le 12 mai 2021, Joseph Beuys aurait eu 100 ans. Pour l’occasion, de nombreux musées allemands et internationaux ont prévu événements, expositions et conférences célébrant sa vision du monde.

Figure oraculaire de l’art contemporain, Joseph Beuys (1921-1986), silhouette longiligne, toujours coiffé d’un chapeau de feutre, est l’un des artistes les plus influents de la fin du 20e siècle. À travers la sculpture, la performance, le dessin ou la théorie, il a façonné une œuvre totale, nourrie de mouvements politiques, inspirée de la société, de la nature et de sa propre biographie.

L’un de ses happenings les plus célèbres, I like America and America likes me, s’est tenu lors d’un voyage aux États-Unis que Beuys effectua dans le cadre d’une exposition à New York en mai 1974. Il quitte son domicile de Düsseldorf à bord d’une ambulance qui le conduit à l’aéroport. A son arrivée à Kennedy Airport, une ambulance new-yorkaise prend le relais. Beuys est transporté sur une civière, enveloppé dans une couverture en feutre. Une manière pour l’artiste de ne jamais fouler le sol américain, en signe de contestation à la guerre du Viêt Nam.

A l’intérieur de la galerie René Block où se déroule l’exposition, Beuys cohabite avec un coyote pendant trois jours. Certains observateurs y ont vu un dialogue entre monde moderne et monde sauvage. D’autres décèlent dans la posture de Beuys, toujours enroulé dans du feutre et brandissant une canne en bois quasi totémique au-dessus de sa tête, un geste chamanique directement inspirée des peuples Amérindiens.

Feutre, cuivre, graisse et miel…

Influencé par les sciences naturelles et la biologie qu’il affectionne particulièrement, Beuys utilise comme matériau de prédilection la graisse, le miel, la cire ou encore le feutre et le cuivre. Des deux premiers, il apprécie la faculté de transformation, une fois exposés à la chaleur ou au froid. Il considère notamment la graisse comme le matériau de la sculpture par excellence. Changements d’état, processus et circulation d’énergie sont également incarnés par le cuivre, métal conducteur ou le feutre, un isolant de couleur neutre.

Bien qu’il ait toujours nié la dimension biographique attribuée à leur utilisation, il est difficile de ne pas voir dans l’usage de ces matériaux si originaux un écho à sa propre histoire. En 1943, le jeune Beuys est pilote dans la Luftwaffe. Alors qu’il survole la Crimée, son avion est abattu. Laissé pour mort, il aurait alors été recueilli par des nomades tatares qui, pour le sauver de l’hypothermie, le recouvrent de graisse avant de l’enrouler dans de grands pans de feutre…

Pour autant, la critique n’a pas tardé à remettre en cause cette version rocambolesque. En 1980, Benjamin Buchloh, dans un article intitulé The Twilight of the Idol paru dans le magazine d’art contemporain Artforum, pointe ainsi quelques incohérences. Il existerait une photographie de Beuys posant juste après son accident… Or, un homme sauvé in extremis de la mort, aurait-il été en mesure de prendre la pose ? Plus vraisemblablement, Beuys  aurait bien connu un accident d’avion, mais il aurait été soigné à l’hôpital et non par les mains diligentes de bienveillants Tatares.

Abolir les frontières entre nature et culture

Une autre grande thématique de Beuys est l’environnement. Ses considérations écologiques avant l’heure interrogent les lois de la nature et l’usage qu’en font les hommes. Citons à ce propos sa « Capri-batterie », dernière œuvre réalisée trois mois avant sa mort qui, sous la forme d’un citron connecté à une ampoule jaune, questionne notre rapport aux énergies.

Mais l’œuvre écologiste la plus monumentale de Beuys débute dans la ville de Kassel en 1982 où l’artiste projette de planter 7000 chênes. Chaque arbre se voit accolé d’un morceau de basalte. Un dialogue entre le minéral et le végétal, la ville et la nature, qui doit permettre d’éveiller les consciences. Comme il l’explique : « Planter des chênes n’est pas seulement une action nécessaire de la biosphère, dans un contexte écologique d’ordre purement matériel, mais l’action de planter doit ouvrir sur une notion écologique plus vaste. (…) Elle doit donc montrer la transformation de toute la vie, de toute la société, de tout l’espace écologique. » Un espace dont la plantation urbaine constitue en quelque sorte un début symbolique, les morceaux de basalte faisant figure de « pierre témoin ». À travers le projet de Kassel, Beuys met également en pratique ses préceptes d’un art total, dans lequel il voit « une guérison de la société ».

Cette rencontre avec la politique conduit l’artiste à s’engager auprès des écologistes allemands. En 1979, il se présente au Parlement Européen sous les couleurs de la Sonstigen Politischen Vereinigung Die Grünen, prototype du futur parti des Verts (Grüne) qui naîtra un an plus tard lors de la convention de Karlsruhe à laquelle Beuys assiste. En 1982, déçu de ne pas être en tête de liste pour les élections au Bundestag, il arrête sa collaboration avec les écologistes, mais restera membre du parti jusqu’à sa mort.

L’artiste comme passeur

Aspect à part entière de son œuvre, la pédagogie et la transmission sont chères au cœur de Beuys qui rejoint en 1961 la Kunstakademie de Düsseldorf où il prend en charge le cours de « sculpture monumentale ». Auprès de ses élèves, il travaille au concept de « sculpture sociale » et met en pratique l’adage qu’il a fait sien : « Jeder Mensch ist ein Künstler » (Tout être humain est un artiste).

Dans les années 70, il s’oppose au numerus clausus mis en place par l’Académie ce qui lui vaut d’être licencié. Parmi les élèves de Beuys, certains connaîtront une grande carrière, à l’instar de Lothar Baumgarten, créateur du Jardin de la Fondation Cartier à Paris ou d’Anselm Kiefer, peintre et plasticien un temps chargé de l’enseignement de la chaire de « création artistique » du  Collège de France.


Une célébration de dimension planétaire

C’est sous le signe d’un dialogue entre générations qu’est placée l’exposition « Everyone Is an Artist » du K20 de Düsseldorf, dédiée au centenaire de Beuys. En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le Land dont est originaire l’artiste, nombreuses sont les villes à lui rendre hommage. Des expositions sont prévues à Bonn, Wuppertal, Krefeld ou encore Leverkusen et dans une vingtaine de musées en tout. Beuys sera également mis à l’honneur à l’église St. Matthäus-Kirche de Berlin dans le cadre d’une exposition dédiée au rapport de l’artiste avec le religieux. À Londres, la Tate Modern présente une forêt urbaine de 100 chênes, allusion directe au projet précurseur de Beuys à Kassel.


Témoignant du rayonnement international de son œuvre, les expositions se multiplient dans le monde entier pour célébrer le centenaire de la naissance de Beuys : à Tokyo, Santiago, Melbourne, Chigaco, Milan, Rome, Barcelone… En France, des événements sont prévus au Goethe Institut de Bordeaux, mais également à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon. Preuve s’il en fallait que nous sommes toujours interpelés par les thématiques environnementales, sociétales et politiques si chères à cet artiste visionnaire, pour qui « Le seul acte plastique véritable consiste dans le développement de la conscience humaine ».

Beuys 2021

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