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Yves Klein

L’ aventure allemande

Von Robert Fleck

Le Nouvel Opéra de Gelsenkirchen ; au foyer : trois peintures reliefs d’Yves Klein, © Pedro Malinowski

22. März 2020

Yves Klein (1928-1962), le peintre du monochrome et des « Anthropométries », doit sa renommée mondiale en grande partie à l’Allemagne où il touchait le très grand public.

Petit-fils d’un marchand de Hanovre qui s’installa autour de 1900 aux Pays-Bas puis à Java, fils de deux peintres bien insérés dans le mouvement moderniste à Paris (où Mondrian fut leur voisin de palier) et à Nice, il voyait débuter en 1955 ce qu’on peut appeler son « aventure allemande » lorsqu’il rencontra à Paris Heinz Mack, un jeune artiste allemand trois ans plus jeune que lui.

Il lui confia une demi-douzaine de ses premières toiles monochromes qu’il venait d’exposer dans un lieu confidentiel et lui dit : « Fais-en ce que tu veux, mais fais de la pub pour moi. » Un an et demi plus tard, Heinz Mack et le sculpteur Norbert Kricke, ami avec Klein depuis sa propre exposition personnelle à Paris, convainquent Alfred Schmela, peintre sans grand succès qui prévoit d’ouvrir à Düsseldorf une galerie pour l’art le plus avancé, de consacrer l’exposition inaugurale à l’artiste français. « Yves – monochromes » en mai et juin 1957 fit sensation. L’exposition provoqua la création du mouvement ZERO – qui à son tour déclencha en 1960 la formation du groupe du « Nouveau réalisme » autour de Klein et du critique d’art Pierre Restany à Paris – et influença profondément de nombreux artistes allemands de cette génération. Encore en 1974, le catalogue de la principale exposition sur l’art depuis 1945 en Allemagne porta comme couverture une vue de cette exposition inaugurale de la Galerie Schmela.

Peintures reliefs monumentales à Gelsenkirchen

Dès l’été 1957, Yves Klein reçoit la commande par la ville de Gelsenkirchen pour trois peintures reliefs monumentales, de 270 m2, pour le foyer du Nouvel Opéra de cette ville, capitale de la Ruhr qui était redevenue la première région industrielle en Europe. Le Nouvel Opéra de Gelsenkirchen était le principal projet culturel de la République Fédérale d’Allemagne, et lors de l’inauguration par le président de la RFA fin 1959, Klein – qui avait entamé à Düsseldorf une collaboration étroite avec le publicitaire Charles Wilp auquel il confia la fabrication d’une image de marque unique pour un artiste plasticien – devient une star incroyable, omniprésente dans les grands médias allemands de l’époque. Tandis que sa présence en France resta confinée pendant toute sa vie aux cercles qui s’intéressaient à l’art d’avant-garde, il touchait en Allemagne le très grand public. Mais surtout, Alfred Schmela, son galeriste allemand, venda tous les tableaux que l’artiste lui confia, aux prix élevés (500 Deutschmark) demandés par celui-ci, tandis qu’Iris Clert, sa marchande parisienne, ne réussissait à placer que quelques-uns. En France, Klein ne vivait pas de son art, mais d’une école de judo qu’il avait montée avant de devenir artiste.

Au foyer du Nouvel Opéra de Gelsenkirchen, © MiR

Exposition conceptuelle à Krefeld

Fin janvier 1961 débuta une exposition rétrospective d’Yves Klein au musée d’art contemporain de Krefeld qui fut à l’époque la principale institution allemande dans ce domaine. L’artiste fait de nouveau sensation, notamment auprès de ses nombreux amis artistes allemands, notamment ceux du groupe ZERO, puisqu’il avait conçu la première « exposition conceptuelle » dans l’histoire de l’art moderne en Allemagne. Il y exposa les premières œuvres immatérielles utilisant le gaz, mises en œuvre depuis 1959 – bien avant les réalisations parisiennes chez EDF – avec des entreprises de la Ruhr. En même temps, la presse allemande se déchaîne contre Yves Klein qui incarnait l’artiste pour lequel la communication primerait sur la création, à l’image de Dali ou de Georges Mathieu. Lorsque Klein décéda en juin 1962 à l’âge de 34 ans, la nouvelle fit immédiatement le tour de l’Allemagne artistique : « Nous n’arrivions pas à la croire. ‘Quoi ? Yves Klein ? Si jeune ! Et avec toute cette énergie incroyable qu’il incarnait !’ » raconte aujourd’hui Franz Erhard Walther, artiste conceptuel de premier rang et à l’époque étudiant à la Kunstakademie de Düsseldorf.

Rotraut et Yves Klein : un couple franco-allemand unique

Mais l’aventure allemande d’Yves Klein ne s’arrêtait pas avec sa disparition. Il avait épousé quelques mois plus tôt à Paris Rotraut, une jeune artiste allemande avec laquelle il avait vécu et partagé tout dans son œuvre depuis 1958. Elle décida de mettre en œuvre une stratégie précise pour construire, de manière posthume, une place de premier rang sur le marché de l’art international et dans les grandes institutions muséales pour l’œuvre d’Yves Klein. D’une part, selon une idée née lors d’un séjour commun à New York l’année précédente, elle cala les prix pour les œuvres d’Yves Klein sur celles du peintre américain Franz Kline, mort en même temps que Klein. Ainsi, dix ans plus tard, la très jeune veuve de 23 ans, héritière à l’origine d’une œuvre reconnue uniquement en Allemagne et un peu en Italie, fut à la tête d’une des plus grandes fortunes parmi les successions d’artistes contemporains.

Dès 1962, Rotraut retourna à Krefeld auprès de Paul Wember, le directeur de musée qui y avait organisé l’unique exposition personnelle d’Yves Klein dans un musée de son vivant. Wember prit le téléphone, venda un tableau de Klein à un industriel rhénan, puis acheta lui-même un second tableau de Klein, ce qui fit – avec un tableau offert par l’artiste au musée de son vivant – le fameux « triptyque de Krefeld ». Klein avait dorénavant deux salles permanentes au musée de Krefeld ce qui permit aux directeurs de musée néerlandais, belges et allemands de juger de la valeur artistique exceptionnelle et du caractère visionnaire de cette œuvre. Et Wember conseilla à Rotraut de consacrer l’argent provenant des deux ventes qu’elle venait d’effectuer à plusieurs voyages dans ces mêmes musées afin d’obtenir des expositions rétrospectives d’Yves Klein. Ceci fut chose faite avant la fin même de la décennie, bien avant la première grande rétrospective Yves Klein en France qui eût lieu en 1984 au Centre Pompidou – et organisée par Pontus Hulten, le directeur suédois de Beaubourg avec lequel Rotraut fut en contact peu avant le décès de Klein.

Autrement dit : Yves Klein, l’artiste dont la France a toutes les raisons d’être fière puisqu’il s’agit d’une œuvre issue de la France et profondément ancrée dans la culture et l’art français, ne serait certainement pas connu à ce point sur un plan mondial (où Klein, avec Picasso et Pierre Soulages est de loin le plus connu des artistes français récents et contemporains) sans l’Allemagne. Comme s’il voulait créer une métaphore des relations franco-allemandes renaissantes, Klein portait lors du vernissage à Krefeld en 1961 – où il présenta Rotraut à la presse, formant avec elle l’unique couple franco-allemand dans l’art plastique de haut niveau – une cravate aux couleurs du drapeau allemand.

Robert Fleck, Yves Klein – l’aventure allemande, Manuella Editions, Paris, 2018

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