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Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

L’après-Pina

Von Susanne Böhmisch

Rainer Behr et Andrey Berezin dans Bon Voyage, Bob, © Laszlo Szito

10. Oktober 2019

Dix ans après la disparition de Pina Bausch (le 30 juin 2009), la compagnie de Wuppertal poursuit l’héritage artistique de la chorégraphe allemande tout en le renouvelant.

Deux nouvelles pièces créées par des chorégraphes invités à Wuppertal (Since she du Grec Dimitris Papaionnou, Première le 12 mai 2018, et Bon Voyage, Bob du Norvégien Alan Lucien Øyen, Première le 2 juin 2018) ont été programmées au Théâtre de la Ville à Paris pour l’été 2019.

Pina Bausch et la France

La France joua un rôle clé dans la carrière de la chorégraphe. Huée en Allemagne depuis ses débuts à Wuppertal (1973), elle fut révélée au public français et propulsée sur la scène internationale grâce au Festival de théâtre de Nancy en 1977 (Les sept péchés capitaux / Die sieben Todsünden, 1976). Durant plus de 35 ans, le Théâtre de la Ville programma tous les ans ses créations, bientôt devenus événements ritualisés, tandis que l’éditeur français L’Arche obtint l’exclusivité sur les droits. La « Pinamania » est particulièrement sensible en France, où l’œuvre insolite de la chorégraphe, aussi importante que Merce Cunningham et la danse américaine pour l’essor de la jeune danse française dans les années 1980, marqua plusieurs générations de spectateurs et spectatrices.

Douglas Letheren et Rainer Behr dans Bon Voyage, Bob, © Mats Bäcker

Qu’est-ce qui fascina tant chez elle, et de façon si pérenne ? Sans aucun doute l’humain placé au centre de ses pièces, le caractère poétique et audacieux de ses créations, la puissance visuelle du dispositif scénique, l’émotion suscitée. S’inspirant de la forme hybride du « Tanztheater », entre danse, pantomime et théâtre, développée à la fin des années 1920 par le chorégraphe allemand Kurt Jooss (son futur professeur après-guerre), Pina Bausch renforça la dimension narrative de ses pièces, tout en rompant radicalement avec les codes classique et moderne du langage chorégraphique : les danseurs parlent, chantent, crient, pleurent, mais dansent très peu, du moins dans ses deux premières périodes de création, de 1973 à la fin des années 1980. Tout pouvait a priori devenir de la danse : une caresse, une gifle, une toux, puisqu’il s’agit de conscience corporelle. La chorégraphe portait donc une attention particulière au moindre détail du corps, de la voix, de la parole, et construisait son langage à partir de ce qui dérape. En faisant basculer un geste quotidien, une interaction sociale, une étreinte amoureuse, elle révélait une vision nouvelle de l’être humain, dans toute sa complexité, son ambivalence et surtout sa vulnérabilité. En parodiant avec humour les efforts de chacun pour se mettre en scène ou augmenter son pouvoir de séduction sur le marché de l’amour et du travail, la chorégraphe a saisi un trait caractéristique de l’époque contemporaine, à savoir l’investissement massif du corps en tant que facteur social identitaire. Cette dimension profondément anthropologique du « Tanztheater » explique en grande partie la fascination exercée par ses pièces.

Since she, scène, © Julian Mommert

La méthode de travail très particulière de Pina Bausch, où la subjectivité du danseur, son vécu intime, ses souvenirs, rêves et angoisses, ainsi que ses réponses improvisées à des questions insolites sont à l’origine de la création, rend la compagnie de Wuppertal unique et mythique, mais complique aussi la question de l’après-Pina. Comment transmettre un héritage et une pratique qui ne se définissent pas par une technique codifiée et des figures reproductibles, mais par un état émotionnel dont le geste est une sorte d’archive ? Seul le danseur d’origine garde la mémoire de la complexité du processus de création, d’où son rôle primordial dans la transmission. C’est tout un know-how particulier qui caractérise les membres de la compagnie, dont certains sont encore actifs (au-delà de 60 ans) alors que d’autres ont achevé leur carrière.

Une compagnie orpheline qui s’organise

L’ambiance quasi communautaire de la compagnie, où vie privée et professionnelle se mélangeaient étroitement, contribuait à la cohésion du groupe, et à la fascination éprouvée pour l’artiste Pina Bausch, sa force inventive et sa grande sensibilité. Son décès soudain fit ressentir, au-delà du deuil et de la tristesse, l’absence cruelle de direction artistique, d’une créatrice qui, parmi les multiples propositions des danseurs, savait en sélectionner une seule pour composer une œuvre. Dans un premier temps, les danseurs les plus anciens de la compagnie en reprirent la direction, accordant une priorité au maintien des pièces du répertoire et aux tournées internationales, ainsi qu’à la transmission des rôles entre les aînés et les cadets (Dominique Mercy et Robert Sturm de 2009 à 2013, Lutz Förster de 2013 à 2017). En coopération étroite avec la Pina Bausch Foundation, créée en août 2009, plusieurs grandes manifestations rendirent hommage à l’œuvre de la chorégraphe et voulurent garder sa mémoire vivante, comme Pina 40, une saison théâtrale (2013/2014) entièrement consacrée à la commémoration des 40 ans d’existence de la compagnie, ou l’exposition Pina Bausch à la Bundeskunsthalle de Bonn (en 2016), puis au Martin-Gropius-Bau à Berlin (en 2016/2017).

Since she, décors, © Julian Mommert

Certes, le festival Pina 40 était déjà conçu comme une ouverture vers de nouvelles aventures chorégraphiques – en dehors des douze pièces de répertoire jouées, on programma des créations de membres de la compagnie –, l’année suivante, quatre chorégraphes furent invités afin de créer des pièces courtes à Wuppertal (Theo Clinkard, François Chaignaud et Cécilia Bengolea, Tim Etchell), mais l’accueil mitigé du public fit revenir au répertoire, accroissant le danger de s’enliser dans une muséification de l’héritage. Par ailleurs, les relations entre la compagnie et la Pina Bausch Foundation n’étaient pas exemptes de conflits. Avec l’arrivée d’une personnalité de l’extérieur, Adolphe Binder (mai 2017 – juillet 2018), qui invita Alan Lucien Øyen et Dimitris Papaionnou à créer deux pièces (respectivement Bon Voyage, Bob et Since she) avec les danseurs de la compagnie, une nouvelle orientation se fit sentir. Malgré la brièveté de son mandat, c’est bien à Binder que l’on doit cette transition vers une période post-Pina, à la fois fidèle à l’esprit de la chorégraphe et innovant dans le genre du « Tanztheater », en l’ancrant dans les doutes, angoisses et désirs de la société d’aujourd’hui.

Depuis novembre 2018, c’est Bettina Wagner-Bergelt (Bayrisches Staatsballett, Munich) qui dirige la compagnie et semble vouloir poursuivre l’ouverture en proposant pour la saison 2019/2020 une soirée nommée « rencontres » (Begegnungen / Encounters) avec cinq chorégraphes nationaux et internationaux d’horizons les plus divers (Sidi Larbi Cherkaoui, Richard Siegal, Monika Gintersdorfer/ Knut Klaßen, Helena Waldmann et Rainer Behr).

Liens :

Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

Pina Bausch Foundation

Bon Voyage, Bob, bande-annonce :

Bande-annonce de la dernière pièce de Pina Bausch :

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