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Berlin

Sur les traces du mur

Von Déborah Berlioz

Art urbain sur 1,3 km rappelant le passé : l’East Side Gallery à Friedrichshain, © Shutterstock

14. November 2019

Trente ans après la chute du mur, la vie a repris ses droits dans l’ancien « no man’s land », cette zone envahie de miradors qui séparait Berlin en deux. Immeubles et routes ont poussés là où patrouillaient les soldats. Mais tout n’a pas disparu.

Pendant longtemps Checkpoint Charlie a été l’une des attractions favorites des touristes à Berlin. Devant une réplique du poste-frontière, ils étaient des dizaines à faire la queue pour se prendre en photo avec des acteurs déguisés en militaires russes et américains. La ville a cependant mis fin au divertissement, accusant les comédiens d’être trop agressifs. De toute façon, cette mise en scène a toujours laissé perplexe JP Bouzac, auteur du livre Ma guerre froide : « C’était du cinéma, du réchauffé… Je n’irais pas jusqu’à dire que c’était un attrape-touriste parce qu’il faut peut-être avoir des lieux de souvenir, mais cela ne me convaincait pas. » Il faut dire que ce Français a souvent traversé ce célèbre checkpoint à l’époque du mur. Arrivé en 1986 pour son service militaire, il a fini par adopter la capitale allemande et ne l’a plus quittée.

 « Le cinéma » à Checkpoint Charlie est fini. © visitBerlin, Foto : Philip Koschel

Le mur l’a définitivement marqué. « C’était une chose monstrueuse, recouverte du sang de gens qui voulaient juste partir. Pendant mon service militaire, une dizaine de personnes ont été tuées en essayant de traverser », raconte-t-il la voix tremblante d’émotion. Entre sa construction en 1961 et sa chute en 1989, le mur de Berlin a fait au moins 140 morts. Dès les années 70, une association citoyenne a commencé à commémorer ces victimes en installant des croix blanches à leur nom près du Reichstag, du côté Ouest de la frontière. A cet endroit la rivière Spree marquait la séparation. Si le quartier a entièrement changé avec la construction de la chancellerie et des bâtiments du Bundestag, les croix blanches sont restées, pour ne pas oublier.

Effacer le mur de la honte

Ces souvenirs macabres expliquent la volonté des Berlinois de faire disparaitre jusqu’à la dernière pierre du terrible mur après le 9 Novembre 1989. Le pasteur Manfred Fischer s’est toutefois vite opposé à la destruction complète de la frontière. Pourtant le mur avait coupé sa paroisse en deux, et son Eglise, située sur la Bernauerstrasse s’était même retrouvée emprisonnée dans le no-man’s land avant d’être détruite en 1985. « Bien sûr qu’il fallait enlever le mur, explique-t-il au site internet evangelisch.de en 2013. Mais il était important qu’un morceau reste debout », afin de faire un vrai travail de mémoire. « La confrontation avec le passé nazi nous a appris qu’on ne pouvait pas se contenter de dire que tout est fini et de continuer comme avant. »

Si son idée n’enthousiasme tout le monde, le pasteur réussit à s’imposer et finit par ouvrir le plus important mémorial du mur à Berlin, qui s’étend aujourd’hui sur 1,4 kilomètre le long de l’ancienne frontière. A la place de l’Eglise détruite, une chapelle de la Réconciliation a été érigée, et des services à la mémoire des victimes du mur y sont régulièrement organisés.

Le mur n’a cependant pas laissé des traces qu’à Berlin. Il ne faut pas oublier que c’est toute l’Allemagne qui était coupée en deux par le rideau de fer. A Sorge, dans le Harz, en plein cœur du pays, une ancienne tour de garde est actuellement rénovée. Elle sera au centre d’un grand musée de plein air sur l’ancienne frontière. Un peu plus au nord, au bord de l’autoroute à Marienborn, l’ancien poste-frontière a en partie été transformé en mémorial. C’est ici que transitaient la plupart des gens qui voulaient aller à Berlin-Ouest.

Réinventer le centre de Berlin

Mais évidemment le mur a largement disparu pour laisser place à de nouvelles constructions. Une des métamorphoses les plus spectaculaires est sans doute celle de la Potsdamer Platz, en plein cœur de Berlin. Alors qu’elle était l’un des centres les plus animés d’Europe dans les années 20, la guerre et le mur l’avaient transformée en terrain vague. Désireuse de vite combler ce trou béant, la ville de Berlin organise une compétition en 1991 dans laquelle des bureaux d’urbanisme du monde entier s’affrontent. Deux projets radicalement différents sont retenus : le Daimler Quartier et le Sony center avec sa place toute de verre et d’acier. Aujourd’hui elle accueille le Festival international du film de Berlin, la Berlinale, l’événement culturel le plus glamour du calendrier de la capitale.

Fragments du mur sur la Potsdamer Platz, © visit Berlin, Foto : Arthur F. Selbach

Avec l’attractivité grandissante de la capitale allemande, de plus en plus d’espaces vides laissés par le mur ont été envahis par les bulldozers. Les bords de Spree au centre de Berlin sont particulièrement prisés par les investisseurs immobiliers. Depuis le milieu des années 2000 les projets se multiplient sur le site de l’ancienne frontière. Le plus connu est le projet « Mediaspree » qui prévoyait une myriade de bureaux et de logements de luxe le long de la rivière. L’immense arène Mercedes-Benz, le siège d’Universal et un immense centre commercial font notamment partie du grand plan d’aménagement.

Une gentrification mal acceptée

Ce projet a délogé des lieux emblématiques de la contre-culture berlinoise. Bars de plage et clubs alternatifs s’étaient en effet installés derrière le mur, le long de la rivière. Pas étonnant donc que Mediaspree ait provoqué l’ire des berlinois. Des habitants ont même lancé en 2008 un référendum d’initiative populaire nommé « Spreeufer für alle », les bords de la Spree pour tous. Ils revendiquaient, entre autres, un arrêt des constructions à moins de 50 mètres de la rivière et une hauteur maximum de 22 mètres pour les immeubles. S’ils remportent un succès retentissant, les conséquences ne seront que limitées, car de nombreux immeubles avaient déjà obtenus leurs droits de construction.

En 2014, une résidence de luxe a ainsi été érigée au bord de la Spree, détruisant au passage un morceau de l’East Side Gallery, ce tronçon de mur d’1,3 kilomètre devenu une véritable galerie d’art en plein air. A l’époque, même David Hasselhof est venu manifester contre le projet. Lui qui avait fêté la chute du mur en chantant « Looking for freedom » devant la porte de Brandebourg en 1989 est désormais devenu un défenseur de ses restes. Comme quoi, tout change.

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