Klopp & Zidane :
Les révolutionnaires

Zinédine Zidane et Jürgen Klopp ont pour mission de renouveler le football français et allemand. Alors que le premier reste discret sur le terrain politique, le second, lui, n’hésite pas à intervenir dans les débats de société. Au plan sportif, tous deux poursuivent néanmoins le même objectif.
Lors de sa présentation comme nouveau sélectionneur de l’équipe de France, fin juillet, Zinédine Zidane a commencé par remercier les pompiers mobilisés contre les incendies dévastateurs qui frappaient la Gironde et les Landes. Il a également adressé des mots de soutien aux agriculteurs et aux familles touchées par les feux. Jürgen Klopp, de son côté, a profité jeudi dernier de l’annonce de sa première sélection – 44 joueurs répartis en deux groupes – pour évoquer la situation politique en Allemagne. Face aux caméras, le sélectionneur a lancé, près de dix jours après les élections en Saxe-Anhalt : « Peut-on être fier d’être allemand tout en restant ouvert, attaché à la diversité, aimable et bienveillant ? Peut-on faire preuve de compassion ? ». Et d’enchaîner : « J’en suis convaincu à 100%. » En Saxe-Anhalt, l’AfD a recueilli près de 44 % des voix. Ce score ne permet certes pas au parti de gouverner seul, mais il constitue un signal majeur et un revers très pour les partis démocratiques traditionnels.
Zidane, lui, s’est gardé de toute incursion politique lors de ses apparitions à la tête des Bleus. Pourtant, la France est elle aussi confrontée à un défi de taille : l’élection présidentielle d’avril 2027 pourrait conduire Marine Le Pen à l’Élysée. Zidane, fils d’immigrés algériens et enfant de La Castellane, à Marseille, refuse toutefois de commenter le sujet. Il est footballeur, dit-il, et son domaine, c’est le football.
Jürgen Klopp est lui aussi avant tout un « homme de football ». Mais à la différence de Zidane, il n’hésite pas à investir les débats de société. Sa tenue vestimentaire en est un symbole. Jeudi dernier, il portait une casquette frappée de l’inscription « L’un des 83 millions », comme pour signifier : je suis l’un des vôtres, un citoyen parmi d’autres. Et il va plus loin : « Pour être tout à fait franc, j’aimerais que nous nous réappropriions le drapeau. Je veux que, lorsqu’on l’agite, personne n’ait à se demander : qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? » Klopp refuse d’« abandonner la fierté nationale aux mauvaises personnes ». En Allemagne, le rapport aux symboles nationaux reste beaucoup plus réservé qu’en France.
Klopp veut se réapproprier le drapeau
Il s’agit plutôt, explique Jürgen Klopp, de porter un regard positif sur l’Allemagne. Klopp défend une forme de patriotisme positif, sans rien sacrifier à la bienveillance ni au respect des autres. Revenant sur le scrutin en Saxe-Anhalt, il ajoute : « Il y a eu une élection. Certains ont trouvé le résultat acceptable, beaucoup se demandent : mais qu’est-ce qui se passe ici ? » Les mots de Klopp ont suscité beaucoup d’approbation. Le quotidien Bild, toujours prompt à épouser l’air du temps, est même allé jusqu’à souhaiter qu’il devienne président fédéral. Plus mesuré, mais lui aussi visiblement touché, le magazine Der Spiegel a écrit : « À l’heure des secousses à la chancellerie et des gros titres électoraux, plus d’un observateur se blottira cet automne sous la couverture rhétorique de Jürgen Klopp. Ou s’imaginera le voir faire baisser le prix de l’essence à coups de poing victorieux. » Le chancelier Friedrich Merz est soumis à une pression considérable après les résultats électoraux en Saxe-Anhalt, dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et à Berlin. Sa cote de popularité est au plus bas, bien en deçà de celle de tous ses prédécesseurs. En Allemagne, une remarque revient avec insistance : après le revers électoral en Saxe-Anhalt, Merz aurait été mieux inspiré de tenir des propos tels ceux de Klopp plutôt que de chercher à rassurer.

Après son hommage aux pompiers, aux agriculteurs et aux habitants en difficulté de Gironde et des Landes, Zidane est revenu au football, thème qui a également dominé l’annonce de sa première sélection. Sa liste est certes moins révolutionnaire que celle de Klopp. Mais sur le fond, les deux sélectionneurs ont un point commun : une volonté profonde de changement.
Deux sélectionneurs, un nouveau départ
44 joueurs pour quatre rencontres internationales : du jamais-vu en Allemagne. Parmi eux, seize n’ont encore jamais porté le maillot de la Mannschaft – une autre première. Klopp voulait délibérément surprendre et montrer qu’en cherchant avec application et sans préjugés, on pouvait bel et bien trouver des joueurs professionnels de talent. Le sélectionneur assiste régulièrement aux entraînements des clubs de Bundesliga et n’hésite pas à enchaîner plusieurs matches au cours d’une même journée. Il souhaite ainsi se faire une image aussi complète que possible afin de réveiller les structures qui s’étaient assoupies sous son prédécesseur, Julian Nagelsmann. Ce dernier n’avait en tout cas pas affiché un engagement comparable à celui que Klopp manifeste aujourd’hui dans ses nouvelles fonctions – le « métier de rêve dont je suis fier ».
Zidane considère lui aussi que l’ère de son prédécesseur, Didier Deschamps, appartient désormais au passé. Champion du monde en 1998 avec Zidane en tant que joueur, puis en 2018 en tant que sélectionneur, Deschamps a été à la tête des Bleus de 2012 à juillet 2026. Le seul élément rappelant encore l’ère Deschamps lors de l’arrivée de Zidane est le lieu où il a finalisé sa liste : le siège de la Fédération française de football, dans le 15e arrondissement de Paris. Même le bureau du sélectionneur n’a plus le même visage qu’à l’époque de Deschamps.

À cela s’ajoute la ferveur qui accompagne le nouveau sélectionneur. Là encore, le parallèle avec l’élan suscité par Klopp est évident. Mais Zidane, contrairement à son collègue allemand, est connu pour être peu bavard. Les grandes prises de parole ne font pas partie de son registre.
Zidane tourne la page Deschamps
Deschamps avait pour habitude d’énoncer les noms des sélectionnés par ordre alphabétique. Zidane, lui, a dévoilé sa liste dans une vidéo produite à l’aide de l’intelligence artificielle. Il a renoncé à appeler plusieurs joueurs très appréciés de son prédécesseur : les frères Lucas et Theo Hernandez ne figurent pas dans cette première liste. Il en va de même de N’Golo Kanté et Aurélien Tchouaméni, actuellement blessé. Kylian Mbappé reste capitaine, mais Zidane, à la différence de Deschamps, le voit sur l’aile gauche plutôt que dans l’axe.

Zidane mise surtout sur le rajeunissement et sur des joueurs jusque-là non retenus. C’est par exemple le cas de Guillaume Restes, le gardien toulousain de 21 ans, ou de Jérémy Jacquet, défenseur central du même âge à Liverpool. Le sélectionneur a également surpris en appelant Lucas da Cunha, de Côme, Andy Diouf, de l’Inter Milan, ainsi qu’Estéban Lepaul, l’attaquant rennais de 26 ans jusque-là laissé de côté. Le nouveau sélectionneur affiche ainsi sa volonté d’innover, de surprendre et de rompre avec les habitudes figées dans la composition des listes. À Clairefontaine, il restreint en outre l’accès aux médias. C’est la fin de la politique d’ouverture qui prévalait sous Deschamps. Le nouveau sélectionneur se voit comme le protecteur de son groupe.
L’enthousiasme est de retour
Le virage engagé par Klopp a déjà produit ses effets samedi dernier, lors de la première journée de championnat disputée après l’annonce de sa liste. Fraîchement sélectionné, Derry Scherhant, auteur d’un match remarquable avec Fribourg à Francfort, a raconté ensuite, tout sourire, son échange avec Klopp : ce simple coup de téléphone l’avait énormément motivé. Scherhant est loin d’être un cas isolé. Cela faisait longtemps que les joueurs allemands n’avaient pas manifesté un tel enthousiasme à l’idée de rejoindre la sélection.

Cet enthousiasme, on le retrouve aussi chez Zidane, et plus encore chez les supporters des Bleus. Lors de sa présentation fin juillet comme lors de l’annonce de sa première liste vendredi dernier, plusieurs centaines de supporters s’étaient rassemblés devant le siège de la Fédération, pour célébrer l’ancien numéro 10. Peu après avoir quitté le bâtiment où il venait de dévoiler sa sélection, Zidane a été acclamé, célébré, touché et enlacé. Ce bain de foule improvisé a duré près de dix minutes.
Klopp n’a pas encore connu une telle démonstration d’affection. Mais au vu de sa popularité croissante, rien n’exclut que ce ne soit un jour le cas. Il en a en tout cas créé les conditions.
L’auteur

Stephan Klemm est historien et germaniste. Auteur, éditeur et journaliste indépendant, il écrit notamment pour Der Spiegel, Die Zeit, la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) ainsi que pour l’édition allemande de Sports Illustrated. Il est également l’auteur d’un ouvrage de référence consacré à la Grande Boucle : Tour de France – kein Berg zu hoch, kein Weg zu weit, un livre de 600 pages.
