Amitié et déni :
Quand les forces d’extrême droite se tendaient la main

Après 1945, d’anciens nationaux-socialistes et collaborateurs esquissèrent un projet d’Europe commune, tout en cherchant à éluder leurs responsabilités, à relativiser les crimes de guerre et à réinterpréter la mémoire de la résistance allemande et de la Résistance française.
Le rapprochement franco-allemand après 1945 fut porté par des courants politiques très divers – parmi eux : l’extrême droite. En France, l’une des principales voix de cette mouvance fut Maurice Bardèche, publiciste, négationniste et fondateur de la revue Défense de l’Occident. Dans son article programmatique « Pourquoi nous combattons », publié en 1953, Bardèche appelait de ses vœux une « Europe continentale » qui serait « nécessairement franco-allemande ». Celle-ci supposait d’après lui « une loyauté totale et une égalité complète, en droit comme en fait, entre la France et l’Allemagne ». Pour y parvenir, il fallait œuvrer des deux côtés du Rhin à « oublier les mauvais souvenirs de la guerre » ou, selon la formulation de la revue d’extrême droite Nation Europa, à les « surmonter ». Cette dernière publia d’ailleurs une traduction de son article en août 1953. Bardèche était loin d’être le seul à défendre cette ligne.
L’Europe comme projet commun
Anciens nationaux-socialistes et collaborateurs plaidèrent dans des revues et des ouvrages publiés par des maisons d’édition d’extrême droite en faveur d’une amitié franco-allemande, appelée à servir de socle à une lecture commune du passé. Cette entreprise ne sortait pas de nulle part. Avant même 1939, journalistes et écrivains fascistes ou proches du fascisme pratiquaient déjà une forme de tourisme idéologique en Allemagne et en Italie. En 1936, l’écrivain nationaliste français Louis Bertrand publia ainsi des récits de voyage dans l’hebdomadaire antisémite Je suis partout. La collaboration intellectuelle pendant la Seconde Guerre mondiale avait elle aussi créé des liens. Dans les années 1940, Robert Brasillach et Pierre Drieu La Rochelle participèrent notamment aux rencontres d’écrivains qui se tinrent à Weimar. Organisées à l’initiative du ministère de la Propagande du Reich, celles-ci avaient pour but de structurer un réseau transnational d’écrivains collaborationnistes.

Après 1945, les extrêmes droites française et allemande cherchèrent à se dédouaner et à relativiser les crimes de guerre. Elles s’en prirent à l’ordre démocratique en dénigrant la Résistance française et la résistance allemande comme du « franc-tireurisme » dirigé « contre les relations franco-allemandes » (Nation Europa, novembre 1959). Ce faisant, elles inversaient l’ordre moral de l’après-guerre : combattre le national-socialisme et la collaboration devenait une « trahison », tandis que collaborer avec le régime nazi ou se battre aux côtés de l’Allemagne était présenté comme une forme de loyauté nationale ou européenne. Cette réinterprétation apparaît clairement dans l’image qui était alors donnée de la Waffen-SS : à la culpabilité et aux crimes se substituaient l’honneur militaire et la fraternité.

L’ancien général de la Waffen-SS Paul Hausser contribua particulièrement à promouvoir cette vision. Dans son livre Waffen-SS im Einsatz. Soldaten wie andere auch (La Waffen-SS au combat. Des soldats comme les autres), paru en 1953, il s’employa à présenter celle-ci comme une armée ordinaire. En France, Défense de l’Occident accueillit favorablement l’ouvrage et le présenta comme une contribution au débat sur les responsabilités de guerre. La revue publia également en février 1953 un discours du général Hermann-Bernhard Ramcke, interdit en Allemagne, prononcé devant d’anciens membres de la Waffen-SS à Verden an der Aller. Il y assurait que les « listes noires » sur lesquelles figuraient leurs noms pourraient un jour redevenir des « listes d’honneur ».
Le renversement de la mémoire
Cette politique mémorielle commune visait aussi à obtenir la réhabilitation d’anciens nationaux-socialistes et collaborateurs. L’avocat Friedrich Grimm, lui-même collaborateur, défendit dans Generalamnestie als völkerrechtliches Postulat (L’amnistie générale comme exigence du droit international, 1951) une amnistie générale, qu’il présentait comme une manifestation de l’amitié franco-allemande. Là encore, Défense de l’Occident accueillit favorablement ses thèses. En 1965, Maurice Bardèche publia, pour sa part, un numéro spécial consacré aux « Crimes de guerre des Alliés » contre les Allemands. Pour qualifier les expulsions des populations allemandes des territoires de l’Est, il employa même le terme de « génocide », forgé par Raphael Lemkin en 1944. On retrouve ici une stratégie toujours utilisée par l’extrême droite pour peser sur les politiques de mémoire des sociétés démocratiques : détourner le sens des mots afin de revendiquer un statut de victime, comme l’illustre d’ailleurs l’expression allemande Bombenholocaust, « holocauste des bombardements ».

Bardèche défendait une Allemagne forte et unie ainsi qu’une étroite coopération entre nationalistes européens. S’il déplorait que la France ait perdu une partie du poids qu’elle avait en Europe, il cherchait à dépasser ce constat en donnant rétrospectivement à la collaboration une signification plus large. Celle-ci se trouvait investie d’un sens européen, associé à l’antisémitisme et à une offensive éditoriale commune contre la Résistance française et la résistance allemande. Son éditeur allemand Karl Heinz Priester, qui organisa pour Bardèche une tournée de conférences dans des universités allemandes, appartenait, comme lui, au Mouvement social européen, un réseau ouest-européen auquel participaient de nombreux autres fascistes et anciens propagandistes nazis. Parmi eux : le Suisse Hans Oehler, traducteur de Bardèche, Oswald Mosley, chef de la British Union of Fascists, et le Suédois Per Engdahl. Tous partageaient le même ennemi : les démocraties occidentales, les procureurs des procès de Nuremberg, les Nations unies et l’État d’Israël. Toute tentative de traiter sur le plan juridique ou dans le débat public le passé nazi était présentée comme l’œuvre de « professionnels de la haine ».

Dans les années 1950 et 1960, la lenteur du travail sur le passé, conjuguée à l’anticommunisme ambiant, offrit un terrain favorable à cette politique mémorielle. La guerre froide renforça les alliances anticommunistes en RFA et, dans une moindre mesure, en France – quitte à intégrer des voix antidémocratiques. Des intellectuels de droite comme Thierry Maulnier purent ainsi inscrire la collaboration française dans un discours anticommuniste. Dans La face de Méduse du communisme (1951), Maulnier associait lui aussi cette lecture à la revendication d’une amnistie générale, relativisant ainsi la responsabilité des auteurs de crimes.
Un « Oradour arabe »
Cette « communauté d’esprits » est également visible dans le traitement réservé au massacre d’Oradour-sur-Glane. Lorsque s’ouvrit à Bordeaux, en 1953, le procès de 21 membres de la Waffen-SS, Nation Europa le qualifia de « procès-spectacle » et dénonça une prétendue volonté de « perpétuer la haine entre frères ». Le crime n’était pas nié ; la responsabilité allemande était systématiquement relativisée par des références à d’autres crimes et à de supposées souffrances allemandes.

La revue française Défense de l’Occident garda le silence sur le procès et déplaça la focale sur le massacre de Kibya, présenté comme un « Oradour arabe ». Dans la nuit du 14 au 15 octobre 1953, les forces israéliennes avaient mené un raid contre ce village de Cisjordanie alors sous contrôle jordanien, tuant de nombreux civils et détruisant des dizaines de maisons. Cette comparaison servait à mettre les crimes de guerre allemands sur le même plan que d’autres actes de violence, tout en érigeant l’État d’Israël en ennemi. C’est ainsi que se constitua un répertoire commun de stratégies de déresponsabilisation qui dépassait la seule défense des anciens nationaux-socialistes allemands et collaborateurs français.
La réconciliation rebat les cartes
La rencontre entre Konrad Adenauer et Charles de Gaulle à Reims (juillet 1962), et plus encore le voyage que de Gaulle effectua ensuite en Allemagne, furent accueillis de manière différente par les deux côtés. Maurice Bardèche et son entourage continuèrent de mépriser de Gaulle, chef de la Résistance et figure majeure de l’Épuration, tandis que les nationalistes ouest-allemands portèrent sur lui un regard de plus en plus favorable. À l’occasion de sa visite, Nation Europa écrivit même que « tous les Allemands saluaient (…) la réconciliation avec la France » et que de Gaulle allait dans la bonne direction.
Avec la réconciliation franco-allemande, la conception qu’en défendait l’extrême droite perdit de son importance. Les contacts et les réseaux qui s’étaient constitués n’en subsistèrent pas moins et continuèrent de favoriser la circulation des idées au sein d’une nouvelle génération de la droite radicale. Dans le même temps, les thèmes évoluèrent : à côté des Nations unies, cible de longue date de l’extrême droite, l’immigration et un racisme qui prétendait s’être affranchi du poids du passé, occupèrent une place croissante.
L’auteure

Marie Müller-Zetzsche est historienne et spécialiste des sciences de la culture. Ses recherches portent sur l’extrême droite, les cultures mémorielles et l’histoire franco-allemande contemporaine. En 2026, elle a publié Erneuerung der alten Rechten, consacré aux discours nationalistes et racistes en Allemagne et en France.
