Souveraineté européenne :
Les contrats léonins de Trump

Le gouvernement allemand veut renforcer sa souveraineté dans le domaine de l’armement. Mais des documents confidentiels montrent, au contraire, que la dépendance vis-à-vis des États-Unis ne cesse de s’accroître.
S’agissant des modalités de paiement, les choses sont claires. Le département américain de la Guerre envoie d’abord le formulaire DD645, utilisé pour facturer les ventes de matériel militaire. L’acheteur peut payer par virement. À défaut, il peut aussi envoyer un chèque au service comptable de l’armée américaine, situé sur la 56e rue à Indianapolis. L’argent arrive sur un compte de la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, à New York. Il n’est pas rare, toutefois, que la facture dépasse largement le montant initialement convenu. Sur la référence du paiement figure très souvent la mention Payment from Germany.
Des contrats sans négociation
Foreign Military Sales (FMS) : c’est le nom du programme qui permet aux pays alliés des États-Unis d’acheter directement du matériel militaire au gouvernement américain. Washington vante un dispositif qui permettrait à ses partenaires de bénéficier des mêmes prix que l’armée américaine. Sur le papier, l’offre est séduisante. Mais des documents internes des ministères allemands de la Défense et des Finances, consultés par DIE ZEIT, permettent de douter que ces transactions soient aussi avantageuses qu’annoncé. D’autant que le recours à l’État américain comme cocontractant est devenu, pour une autre raison, un sujet hautement politique : le président Donald Trump est pour le moins imprévisible. Depuis le premier mandat de Trump à la Maison-Blanche, le gouvernement allemand n’a de cesse d’affirmer vouloir réduire sa dépendance à l’égard du partenaire américain, notamment dans les domaines de la sécurité et de l’armement. Or c’est exactement l’inverse qui s’est produit. C’est ce que révèle une enquête conjointe de DIE ZEIT et de l’émission frontal de la ZDF sur les clauses, jusqu’ici largement méconnues, des contrats d’armement conclus avec le gouvernement américain.

Et il n’est pas question de négocier. « Le contenu de cette offre n’est pas négociable ; elle est soit acceptée, soit refusée », selon une formule standard figurant dans les dossiers allemands relatifs aux contrats FMS. L’Allemagne est ainsi tenue de payer à l’avance ; les armes, elles, ne seront parfois livrées que bien plus tard. Et si, entre-temps, le prix a augmenté, Berlin doit payer la différence. Interrogé, le ministère allemand de la Défense affirme avoir commandé depuis 2022 des équipements et prestations militaires pour un montant total de « plus de 20 milliards d’euros ». Une formulation étonnamment vague. L’analyse de dizaines de contrats FMS et de documents gouvernementaux classifiés montre qu’au cours de cette période, l’Allemagne a en réalité commandé pour au moins 30 milliards d’euros d’armements. Ce montant ne comprend même pas les coûts d’utilisation et de maintenance.
La liste de courses est longue
Malgré tous les discours sur la souveraineté européenne, cette somme pourrait bientôt augmenter considérablement. Lors de son déplacement aux États-Unis la semaine dernière, le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius a signé une lettre d’intention visant à renforcer la coopération en matière d’armement. En haut de la liste : des missiles de croisière Tomahawk à longue portée, ainsi que leurs systèmes de lancement. Les experts estiment la facture à plus de trois milliards d’euros et redoutent que ces armes ne soient livrées que bien après le début des années 2030. Lors de sa rencontre avec Pete Hegseth – comme durant tout son voyage –, Pistorius s’est employé à donner l’impression que les relations entre les deux gouvernements étaient de nouveau au beau fixe et que les deux pays travaillaient d’égal à égal. La lecture des contrats montre que tel n’est pas le cas.

Prenons le F-35, l’avion de combat le plus moderne au monde. L’Allemagne en a commandé 35 exemplaires. Ils doivent remplacer les Tornado vieillissants qui, en cas de conflit, pourraient emporter des bombes nucléaires américaines. Vendredi dernier, Pistorius a réceptionné le premier appareil dans l’usine de Lockheed Martin à Fort Worth, au Texas. Le drapeau allemand avait été peint sur l’avion, les deux hymnes nationaux ont retenti et, sur de grands écrans, on pouvait voir des F-35 fendre le ciel. Pistorius a raconté avoir eu « la chair de poule ». Peut-être aussi en raison des équipements de l’appareil : affichage panoramique dans le cockpit, système automatique d’alerte contre les obstacles au sol et « signature radar réduite ». Sur le papier, un F-35 allemand coûte 74 739 968 dollars. Mais le prix de ces avions dits de cinquième génération ne se mesure pas seulement en dollars : il tient aussi aux conditions draconiennes auxquelles leur acquisition est soumise.
Washington dicte ses conditions
Le contrat portant sur les F-35, jusqu’à 300 missiles et 800 bombes, est tellement long que plus d’une demi-douzaine de cartons ont été nécessaires pour le transporter jusqu’à l’Office fédéral allemand chargé des acquisitions militaires. Quelques phrases suffisent à en saisir la portée. Le gouvernement allemand a signé, au moment de l’achat, une Letter of Offer and Acceptance. Dès lors, une règle s’impose : le client doit accepter les conditions imposées – y compris le prix, quel qu’il soit. Le lot initial commandé par la Bundeswehr pour dix milliards d’euros ne comprend, par exemple, que deux moteurs de rechange. Chaque moteur supplémentaire coûte actuellement 14,5 millions de dollars. Le moindre adaptateur, le moindre câble doit lui aussi être américain.

Comment les États-Unis fixent-ils leurs prix ? Les Allemands n’en savent pas grand-chose. Selon des documents confidentiels du ministère allemand de la Défense, la Bundeswehr n’est autorisée à vérifier les coûts que « de manière limitée ». Le gouvernement américain affirme officiellement ne tirer aucun bénéfice de ces opérations. Il prélève néanmoins des frais répartis en 14 catégories différentes. Washington facture 200 millions de dollars pour les seuls frais administratifs. Le client paie par avance ; le fournisseur, lui, peut modifier les conditions après coup. Aucun particulier n’accepterait un tel contrat. Le gouvernement allemand, lui, procède autrement : selon les standard terms and conditions, les contrats d’armement FMS peuvent être « modifiés de manière unilatérale ». Interrogé par DIE ZEIT, Lockheed assure qu’il respectera ses engagements. Mais que vaut cette promesse lorsque le cocontractant est, en dernière instance, Donald Trump ? Trump est connu pour chercher à maximiser les gains sans grand égard pour les accords conclus et pour ne pas hésiter à recourir au chantage pour arriver à ses fins. Or l’envolée potentiellement incontrôlable des coûts n’est pas le seul problème.
Seulement avec l’aval des Américains
Le F-35 est une sorte de superordinateur volant. Mais un superordinateur dont le fonctionnement interne échappe aux Allemands. C’est notamment pour cette raison que l’ancienne ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer (CDU) avait renoncé à l’acquérir. « L’intelligence des données était une boîte noire », explique-t-elle aujourd’hui. « À l’époque déjà, on craignait qu’un jour, les Américains ne fournissent plus les mises à jour. Je partageais cette inquiétude. » Sa successeure Christine Lambrecht (SPD) les a pourtant commandés – dans le contexte de l’agression russe contre l’Ukraine. Les inquiétudes allemandes n’ont pas disparu pour autant. Concrètement, si le gouvernement américain cesse de fournir les mises à jour, les F-35 allemands devront voler avec des logiciels obsolètes. Et, de toute façon, sans les États-Unis, presque rien ne fonctionne : hormis les vols d’entraînement, la Bundeswehr doit faire programmer chaque mission par les Américains : itinéraires, objectifs, tactiques.

Et comme le gouvernement américain ne donne pas à son client allemand un accès complet au logiciel, il est par ailleurs impossible d’exclure la présence d’un kill switch, c’est-à-dire d’un dispositif permettant de désactiver l’appareil à distance. Le gouvernement allemand affirme qu’un tel dispositif n’existe pas. Mais Nico Lange, ancien chef de cabinet au ministère de la Défense, est catégorique : « Si les Américains cessent de soutenir les F-35 allemands, ils ne volent plus. » La maintenance des appareils offre elle aussi aux États-Unis un moyen de pression : pendant les cinq premières années, les pièces détachées seront fournies exclusivement par les États-Unis. Un avion de combat allemand qui ne peut décoller qu’avec le bon vouloir du pays fournisseur : n’est-ce pas là une dépendance excessive ? « Non, je ne le crois pas », a répondu Pistorius devant le premier F-35 « allemand » à Fort Worth. S’il existe des dépendances, a-t-il ajouté, elles sont « réciproques ». L’expert en sécurité Nico Lange est d’un autre avis : « Il faut arrêter de se bercer d’illusions à coups de formules toutes faites. » Les derniers des 35 appareils doivent rejoindre l’armée de l’air allemande en 2029. Ils ne seront pleinement opérationnels qu’en 2032. À ce jour, quatre milliards de dollars ont déjà été versés.

Sur les bases aériennes de Holzdorf et de Laupheim, en Haute-Souabe, où est stationnée l’escadre d’hélicoptères 64, on attend également du matériel militaire américain : le CH-47F, plus connu sous le nom de « Chinook », un hélicoptère lourd de transport. Le premier exemplaire allemand est actuellement assemblé par Boeing à Philadelphie. De la pompe hydraulique au logiciel permettant de distinguer l’ami de l’ennemi, tout est américain. Un appareil coûte 54 778 733 dollars. L’Allemagne en a commandé 60, là encore en payant à l’avance. Et il est déjà acquis que le prix d’achat prévu sera dépassé : d’au moins 631 millions d’euros.
Des risques à sens unique
La Cour fédérale des comptes allemande examine le dossier depuis un certain temps déjà. Côté américain, on reste néanmoins serein : dans le programme FMS, les coûts ne sont jamais que des estimations. « Celles-ci sont expressément susceptibles d’être modifiées », peut-on lire dans les petites lignes du contrat. Et toute hausse des prix est à la charge de l’acheteur, comme le ministère allemand des Finances l’a expliqué à la commission budgétaire du Bundestag : « Dans le cadre de la procédure FMS, aucune pénalité contractuelle n’est prévue entre les parties concernées. » Ni en cas de défaillance de l’hélicoptère, ni en cas d’augmentation du prix.
Même constat pour l’avion de patrouille maritime P-8 Poseidon. Capable de parcourir 7 000 kilomètres et de traquer des sous-marins, il a été commandé à huit exemplaires. À cela s’ajoute un simulateur de vol. Prix unitaire : 191 103 930 dollars. Ici, les Allemands, plus précisément Lufthansa et l’entreprise de défense Hensoldt, pourront assurer eux-mêmes la maintenance des appareils, dès le départ. Mais seulement jusqu’à un certain point : la « résolution des dysfonctionnements logiciels et la mise à disposition des mises à jour » passeront « exclusivement par le gouvernement américain et Boeing ».

Selon des documents confidentiels de l’Office allemand des acquisitions militaires, vingt autres contrats de ce type pourraient encore être conclus avec les États-Unis rien que cette année : bombes planantes destinées aux F-35, équipements de radiocommunication, systèmes de combat pour bâtiments de guerre ou encore systèmes de commande de missiles, comme ceux utilisés par le système américain de défense antiaérienne Patriot. Une règle restera toujours la même : les Allemands devront accepter les modifications de prix. Sans pouvoir les contester officiellement. Non seulement les États-Unis se dégagent contractuellement de toute responsabilité en cas de « blessure ou de décès », mais ils ont également prévu qu’aucun tribunal ne puisse être saisi en cas de litige. Tout recours judiciaire est exclu. Le fournisseur, en revanche, conserve toutes les marges de manœuvre : « Le gouvernement des États-Unis se réserve le droit (…) de mettre fin ou de suspendre à tout moment, en totalité ou en partie, l’exécution des prestations. »
Tous les risques pour l’acheteur, tous les avantages pour le vendeur : ce n’est jamais une bonne affaire – et encore moins lorsque c’est Donald Trump qui conclut ces deals. Christoph Heusgen, qui fut pendant de longues années le conseiller diplomatique d’Angela Merkel, résume ainsi la situation : « Compte tenu de l’imprévisibilité de cette administration américaine, je considère comme dangereuse la ligne suivie par le gouvernement allemand, qui continue de miser exclusivement sur l’OTAN et les États-Unis. »
Jamais encore les mécanismes contractuels des ventes d’armes américaines réalisées dans le cadre du programme FMS n’avaient été examinés d’aussi près. DIE ZEIT a pu consulter des documents provenant de la Bundeswehr, du gouvernement allemand et de l’ambassade des États-Unis : documents budgétaires, une trentaine de contrats FMS, supports internes de formation, conditions de livraison et instructions de paiement. Les autorités américaines sollicitées n’ont pas souhaité répondre.
Intitulée « Trumps geheime Knebelverträge », la version allemande de cet article a paru dans DIE ZEIT, n° 41/2026 (22 septembre 2026)
L’auteur

Christian Schweppe est journaliste d’investigation à Berlin, spécialisé dans les questions de sécurité et de défense allemandes. Il collabore notamment avec DIE ZEIT, la ZDF et Der Spiegel. Ses enquêtes ont été récompensées, entre autres, par le prix des médias du Bundestag et le prix Arthur F. Burns. Il est également l’auteur de Zeiten ohne Wende, paru en 2024 aux éditions C.H. Beck.
