Grands témoins :
« Le dernier mot, c’était le stylo du président »

François Mitterrand (à gauche) devant le Bundestag, le 20 janvier 1983. Pierre Morel (à droite) fut l’un de ceux qui participèrent activement à la préparation du discours du président (Copyright: Presse-Service Steponaitis – Deutscher Bundestag / Pierre Morel)
Conseiller de François Mitterrand à l’Élysée, Pierre Morel fut l’un des témoins privilégiés du rapprochement entre Paris et Bonn. Pour dokdoc, il revient sur le passage de Schmidt à Kohl, la crise des euromissiles et les coulisses du discours du 20 janvier 1963 au Bundestag.
dokdoc : Avant d’entrer dans les années Mitterrand, j’aimerais revenir à l’histoire de votre relation avec l’Allemagne. Comment celle-ci s’est-elle construite ?
Pierre Morel : C’est une longue histoire. J’ai choisi l’allemand comme première langue, sur le conseil de mon père. Je suis né au pied du Vercors en juin 1944. Mon père était chirurgien et, pendant la guerre, il soignait la nuit les blessés du maquis. Une partie de ma famille a été prise dans les drames du Vercors. Et pourtant, c’est mon père qui m’a dit : « Il faut que tu apprennes l’allemand, parce que l’Allemagne, c’est autre chose que les époques terribles que nous avons connues. » Cela m’a beaucoup marqué. Il y avait la mémoire de la guerre, bien sûr, mais en même temps cette idée qu’il fallait voir au-delà. Je suis donc allé en Allemagne très jeune, vers dix ou onze ans. Je me souviens de Munich, des façades encore ouvertes sur le ciel. À cet âge-là, cela impressionne. Puis, vers treize ans, je suis parti dans une famille allemande. Là aussi, on sentait très nettement l’après-guerre, mais on découvrait en même temps la vie allemande de l’intérieur. Et puis il y avait la langue, et surtout la littérature. Goethe, Eichendorff, Heine ; et le Faust, que j’ai étudié en allemand en hypokhâgne. Tout cela a beaucoup compté dans ma formation.
dokdoc : Quelques mois après votre arrivée à l’Élysée, le 5 octobre 1981, vous écrivez à François Mitterrand : « Aucune relation n’est aussi complexe, aucune ne conditionne à ce point notre propre avenir. » Qu’est-ce qui, à ce moment-là, vous conduit à ce constat ?
Morel : Il y avait une accumulation de sujets : l’économie, l’Europe, qui traversait une crise profonde, et puis toute la dimension sécuritaire. Nous étions en plein débat sur les euromissiles. La question de l’équilibre stratégique en Europe provoquait de fortes tensions en Allemagne. Quels que soient les thèmes de la campagne française et l’idée qu’on allait « changer la vie », il fallait rappeler une réalité : l’Allemagne était fondamentale. Il faut aussi se souvenir du contexte politique. Valéry Giscard d’Estaing avait beaucoup mis en avant le tandem Giscard-Schmidt.

Dans la nouvelle équipe, Schmidt, même social-démocrate, restait en quelque sorte associé au camp d’en face. Il ne fallait d’ailleurs surtout pas utiliser le terme d’« axe franco-allemand ». Avec Jean-Louis Bianco, nous étions à contre-courant. Nous pensions qu’au-delà des circonstances politiques, la relation avec l’Allemagne restait incontournable. Jacques Attali m’avait dit : « Tu dis ce que tu penses. » Donc je le disais.
dokdoc : Cette attitude à contre-courant, comme vous le dites, il faut ensuite la traduire en politique. Comment se fabrique, au quotidien, la politique allemande de l’Élysée ? Et quelle place les relations personnelles occupent-elles dans ce travail ?
Morel : J’arrive à l’Élysée comme une « pièce rapportée ». Je n’avais pas participé à la campagne, je n’étais pas membre du Parti socialiste. J’étais là pour les affaires européennes. Au début, je partageais mon bureau avec Jean-Louis Bianco. Très vite, nous avons eu la même conviction : il fallait remettre l’accent sur le franco-allemand. À Bonn, nous avions déjà commencé, sous Schmidt, à nouer des liens avec ses collaborateurs. J’étais allé rencontrer son conseiller pour les affaires européennes et internationales. Il y avait les ambassades, les ministères, les rencontres officielles. Mais il y avait aussi ces relations directes : connaître personnellement son interlocuteur, pouvoir prendre le téléphone et lui parler. Ce réseau entre collaborateurs allait prendre ensuite encore plus d’importance.
dokdoc : À l’automne 1982, Helmut Kohl succède à Helmut Schmidt, dans une Allemagne profondément divisée par le débat sur les euromissiles. Qu’est-ce qui change alors, vu de l’Élysée ? Et à quel moment comprenez-vous qu’entre Mitterrand et Kohl, quelque chose de particulier est en train de se nouer ?
Morel : Schmidt avait de plus en plus de difficultés avec sa propre base, notamment sur les questions de sécurité. Avec Kohl, nous avions quelqu’un qui disposait d’une majorité et pouvait défendre une ligne plus claire. Ce que nous ne pouvions pas prévoir, en revanche, c’était sa relation avec Mitterrand. Dès leur premier entretien, cela fonctionne. Deux personnalités qui, apparemment, n’avaient pas grand-chose à voir ensemble accrochent immédiatement. Kohl parle de son frère, de sa famille, de ses souvenirs, du Palatinat. Il met beaucoup de lui-même.

On peut débattre du rôle des personnalités dans l’histoire. Pour moi, c’est un concours de circonstances remarquable. Nous avions préparé les notes, Mitterrand avait tous les éléments, il y avait les messages de l’ambassade. Mais la clé, c’est la rencontre des personnalités. Les journalistes me demandaient : « Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter pendant des heures ? » Je leur répondais, en substance : chacun raconte son pays à l’autre. Ils ne vont pas tourner indéfiniment autour des montants compensatoires ! Mitterrand parle de son expérience de l’Allemagne, de la Prusse de Frédéric II qui le fascine. Kohl évoque ses souvenirs, le Palatinat, Louis XIV.
dokdoc : Vous analysez l’Allemagne, vous entretenez des contacts à Bonn, vous adressez des notes au président. Que devenaient ces notes une fois sur le bureau de Mitterrand ? Et, avec le recul, quelle influence pensez-vous avoir eue sur sa politique allemande ?
Morel : On pouvait lui faire une note en disant : « Monsieur le Président, il y a une décision à prendre : ou bien ceci, ou bien cela. » Et la note revenait avec un simple : « Vu ». Il voulait entendre plusieurs avis et n’aimait pas qu’on le pousse à décider à chaud. Il fallait ensuite voir comment les choses évoluaient. Quant à mon influence, je suis d’une extrême prudence. Jean-Louis Bianco, lorsqu’il est devenu secrétaire général, voyait le président presque tous les jours. Il avait naturellement un accès beaucoup plus direct. Mon apport était surtout européen et stratégique. Sur l’Europe, j’essayais de rappeler les réalités et les contraintes. Et j’avais beaucoup travaillé sur les négociations américano-soviétiques, les euromissiles, les questions de sécurité. Là où j’ai pu contribuer, c’est en apportant du matériau. Du matériau fiable.
dokdoc : Trois jours avant le discours au Bundestag, vous parlez dans une note au président Mitterrand d’une « grande coalition franco-allemande ». Que vouliez-vous dire par là ?
Morel : Je n’ai pas eu de réaction. Il y avait sûrement d’autres avis. Mais le message, c’était : cette occasion est exceptionnelle. On célèbre le traité de l’Élysée, avec derrière nous de Gaulle et Adenauer. Et ce n’est pas tous les jours qu’un président français s’exprime devant le Bundestag, dans un pays profondément divisé par la question des euromissiles.

En même temps, Kohl appelle Mitterrand au secours, comme Schmidt l’avait fait auparavant. On ne peut donc pas en rester aux célébrations. Il faut mettre le paquet : sur l’économie, l’Europe, la sécurité, mais aussi les échanges, l’OFAJ, le Conseil de défense. Et puis il y a déjà la perspective de la présidence française de 1984, avec l’ambition européenne qui se dessine. Il faut profiter de ce moment. Une occasion comme celle-là ne se représentera pas.
dokdoc : Le discours du Bundestag du 20 janvier 1983 est resté comme un moment fort de la présidence Mitterrand. Comment s’écrit-il ? Que se passe-t-il dans les derniers jours avant que le président ne prenne la parole ?
Morel : Au départ, on suit le processus classique. L’ambassade à Bonn prépare un projet, le Quai le reprend, puis le texte arrive à l’Élysée. Et là, on se dit : tout cela est très bien, mais le président ne parle pas comme ça. Donc on recale, on rééquilibre, on reprend les vrais enjeux. Mitterrand regarde le projet, nous donne ses instructions. On retravaille. Et à un moment, le texte revient avec ce mot du président : « Tragiquement nul ».

Jean-Louis Bianco m’appelle : « Écoute, mon vieux, si tu as quelque chose à faire ce soir, tu mets une croix dessus. Rendez-vous à 19 heures à l’Élysée. » On se retrouve au secrétariat. Mitterrand s’installe dans un coin de table. Il rature, il écrit. Charles Hernu passe, Claude Cheysson aussi. Le président nous redonne des pages : « Reprenez ça. Ça ne va pas. Formulez-moi ça autrement. » C’est vraiment un travail d’atelier. On écrit, on réécrit, on lui redonne le texte. Mais le dernier mot, c’est son stylo.
dokdoc : Après le rapprochement entre Mitterrand et Kohl, une autre question se pose : comment faire vivre cette relation au-delà des deux dirigeants ? C’est dans cet esprit qu’a lieu la rencontre de Cadenabbia, en 1983. Qu’attendiez-vous de cette rencontre entre les équipes ?
Morel : Auprès de Kohl, il y avait Horst Teltschik, son conseiller. Jacques Attali l’avait rencontré et m’avait dit, en gros : « Je l’ai vu, toi tu continues. » Teltschik connaissait très peu Paris. Un jour, ma femme et moi l’avons invité avec son épouse. Nous avons dîné ensemble, en bateau-mouche. Il avait des étoiles dans les yeux. Et puis vient cette idée : les relations personnelles ne suffisent pas, il faut que les équipes se rencontrent. C’est ainsi que nous nous retrouvons pour une fin de semaine à Cadenabbia, une douzaine ou une quinzaine. On travaillait, on prenait nos repas ensemble, on jouait à la boccia. L’essentiel était de pouvoir s’expliquer. Sur les questions économiques, il y avait des différences et, chez certains, presque de la méfiance. Il fallait passer des contacts personnels à un esprit d’équipe, à une coordination plus étroite. C’était discret, mais cela a été une étape de plus. Dans mon souvenir, nous ne l’avons pas refait sous Mitterrand.
dokdoc : Votre rapport à l’Allemagne passe aussi par la langue et la littérature, notamment par Ernst Jünger, que vous avez traduit. Quelle place cette dimension culturelle a-t-elle prise dans votre travail auprès de Mitterrand ?
Morel : J’avais traduit Jünger et envoyé une de mes traductions au président. Cela a accroché avec son côté littéraire. Il l’a lue, puis je lui en ai envoyé d’autres. Cela a créé une espèce de lien. Je crois qu’il a compris que, pour moi, l’Allemagne passait aussi par là. En juin 1984, avec le 40e anniversaire du Débarquement, la question se pose alors de savoir quelle place donner aux Allemands dans ce travail de mémoire. On cherche un geste franco-allemand spécifique, on débat entre nous. Peu à peu se forme l’idée de Verdun. Et Mitterrand choisit d’y inviter Jünger comme figure symbolique.

C’est là que la littérature, l’histoire et la politique finissent par se rejoindre. L’histoire, on ne l’efface pas. Il faut trouver une manière de vivre avec elle et de construire autre chose. Quelques mois plus tard, je signale au Président que Jünger vient à Paris. Il me répond : « Organisez un déjeuner. Débrouillez vous. » Je pense alors à Julien Gracq, à Emil Cioran, que Jünger fréquentait à Paris. Mais l’idée d’un déjeuner à l’Elysée les impressionne, et ils me répondent, « Portez-moi malade ! ». D’autres amis sont venus, Henri Thomas, Michel Tournier : ce fut un déjeuner très animé, une vraie rencontre. Ensuite, chaque année, Mitterrand a envoyé un message à Jünger pour son anniversaire, le 29 mars.
dokdoc : Revenons, pour terminer, à cette phrase de 1981 : « Aucune relation n’est aussi complexe, aucune ne conditionne à ce point notre propre avenir. » 45 ans ont passé, l’Europe et l’Allemagne ont profondément changé. Écririez-vous encore cette phrase aujourd’hui ?
Morel : Oui. Parce que l’enracinement historique de la relation franco-allemande est majeur et obsédant. Nous avons chacun nos mémoires, des mémoires fortes, magnifiques, mais aussi lourdes. Bien sûr, beaucoup de choses se sont construites entre les peuples, je pense notamment à l’OFAJ puis au Fonds citoyen franco-allemand. Mais il ne faut pas croire que, parce que de Gaulle a rencontré Adenauer, les choses vont désormais de soi. J’ai une formule un peu simplifiée : le franco-allemand est indispensable, mais il se réinvente tous les jours. Cela reste un exercice exigeant. Voilà le mot : le franco-allemand est indispensable et exigeant !
Propos recueillis par Landry Charrier
Cet entretien a été réalisé dans le cadre du projet « Zeitzeug*innen digital. Erinnerungen, Erfahrungen und Perspektiven der deutsch-französischen Verständigung », soutenu par la Fondation Otto Wolff
Notre invité

Pierre Morel, diplomate français, a été conseiller de François Mitterrand à l’Élysée pour les affaires européennes au début des années 1980, puis en 1991-92. Spécialiste de l’Allemagne et des questions européennes et stratégiques, il a notamment accompagné le rapprochement franco-allemand sous Helmut Schmidt puis Helmut Kohl.
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