Edgar Morin :
Un Français dans l’Allemagne de « l’année zéro »

Edgar Morin : Un Français dans l’Allemagne de « l’année zéro »
  • Publiéseptembre 16, 2026
Le sociologue et philosophe français Edgar Morin en 2021, l’année de son centième anniversaire
Le sociologue et philosophe français Edgar Morin en 2021, l’année de son centième anniversaire (Copyright : Wikimedia Commons)

Edgar Morin est surtout connu comme le père de la « pensée complexe ». Mais son premier livre, publié en 1946, était consacré à l’Allemagne, entre défaite, culpabilité et reconstruction.

 

La disparition d’Edgar Morin, le 29 mai 2026, quelques semaines avant son 105e anniversaire, a suscité de nombreux hommages en France. Une cérémonie nationale lui a notamment été consacrée aux Invalides, en présence du président de la République. « Père de la pensée complexe », « franc-tireur de la pensée », « défenseur de l’humanisme et de l’éducation », « militant de la liberté » : les qualificatifs pour le caractériser ne manquent pas. Edgar Morin – pseudonyme adopté dans la Résistance et conservé toute sa vie – est surtout connu en France pour La Méthode, œuvre en six volumes parus entre 1977 et 2004, ainsi que pour La Rumeur d’Orléans, publié en 1969. Cette notoriété française contraste toutefois avec une présence beaucoup plus discrète de son œuvre outre-Rhin. Quelle place l’Allemagne a-t-elle occupée dans le parcours et la pensée d’Edgar Morin ?

 

Une œuvre peu connue en Allemagne

De La Méthode, seul le premier tome a été traduit en allemand, en 2010, sous le titre Die Methode. Die Natur der Natur. Le tout premier ouvrage d’Edgar Morin, L’An zéro de l’Allemagne, publié en France en 1946, était pourtant paru en Allemagne dès 1948, sous le titre Das Jahr Null et avec pour sous-titre Ein Franzose sieht Deutschland (Un Français voit l’Allemagne).

 

L’An zéro de l’Allemagne. Le premier livre d’Edgar Morin, publié en 1946 aux Éditions de la Cité Universelle
L’An zéro de l’Allemagne. Le premier livre d’Edgar Morin, publié en 1946 aux Éditions de la Cité Universelle (Copyright : privé)

 

Morin s’est intéressé à de nombreuses disciplines, de la sociologie à l’anthropologie, en passant par l’écologie, les sciences et la théorie de la complexité. Un « touche-à-tout », diront certains critiques, notamment dans les milieux intellectuels. Son parcours universitaire est tout aussi atypique. Il étudia le droit et l’histoire, sans jamais soutenir de thèse de doctorat. Cela ne l’a pourtant pas empêché de devenir directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il expliquera plus tard que son ouvrage L’Homme et la Mort avait été considéré comme l’équivalent d’une thèse.

Morin recevra par la suite le titre de docteur honoris causa de plusieurs dizaines d’universités à travers le monde – mais pas en Allemagne, si l’on en croit la liste publiée par la Fondation Edgar Morin. Une reconnaissance internationale qui illustre bien la singularité de cet intellectuel difficile à enfermer dans les catégories universitaires traditionnelles. Morin restera avant tout un observateur sans frontières, toujours en quête d’une meilleure compréhension des phénomènes sociaux de son époque.

 

 

De la rumeur à l’analyse

Dans La Rumeur d’Orléans, l’un de ses ouvrages les plus connus, Morin se fait à la fois journaliste et sociologue. Son but : comprendre la dimension antisémite d’une rumeur qui a fait les gros titres de la presse nationale en juin 1969, bien avant que la notion de fake news ne fasse son apparition dans le langage quotidien. Selon cette rumeur, des femmes auraient disparu dans les cabines d’essayage de boutiques de vêtements tenues par des Juifs.

 

Orléans. En 1969, la paisible cité est emportée dans la tourmente d’une rumeur – et mobilise l’attention du sociologue Edgar Morin (Copyright : Wikimedia Commons)
Orléans. En 1969, la paisible cité est emportée dans la tourmente d’une rumeur – et mobilise l’attention du sociologue Edgar Morin (Copyright : Wikimedia Commons)

 

L’affaire avait semé le trouble dans la ville. Le récit allait jusqu’à évoquer un sous-marin immergé dans la Loire, qui aurait servi à cette prétendue « traite des blanches ». Cette volonté d’observer une société en situation de crise était déjà présente dans son tout premier livre, consacré à une Allemagne qui sortait à peine de la guerre.

 

Un jeune Français à Baden-Baden

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Edgar Morin avait dû interrompre ses études d’histoire-géographie. Il tenta alors sa chance dans le journalisme, avant de se retrouver en Allemagne. D’abord attaché à l’état-major de la Première Armée française, il rejoignit ensuite Baden-Baden et le gouvernement militaire français, où il fut en charge du bureau « Propagande » au sein du service de l’Information.

 

Après 1945, Baden-Baden est le siège du gouvernement militaire français et le centre de la zone d’occupation française (Copyright : Wikimedia Commons)
Après 1945, Baden-Baden est le siège du gouvernement militaire français et le centre de la zone d’occupation française (Copyright : Wikimedia Commons)

 

De cette expérience reste un témoignage : L’An zéro de l’Allemagne, publié en 1946. Morin y livre une radioscopie de la population allemande, prise entre culpabilité et sentiment de défaite. L’Allemagne n’occupera cependant plus une place aussi importante dans ses travaux ultérieurs. Ses recherches le conduiront vers d’autres sujets : l’Algérie, l’Europe ou encore la science, avec Science avec conscience, publié en 1982 – un titre qui fait écho à la célèbre formule de François Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». En 2002, il interviendra également dans le débat sur la politique israélienne envers les Palestiniens.

Cette prise de position suscitera une vive polémique et même un procès à la suite d’une tribune publiée dans Le Monde. Morin y évoquait « le peuple le plus persécuté de l’Histoire » était devenu à son tour « persécuteur ». Relaxé en première instance en 2004, puis condamné en appel avec les coauteurs du texte en 2005, il verra cette condamnation annulée par la Cour de cassation en 2006, qui considérera que les propos relevaient du débat d’idées. Morin répétera volontiers cette formule, qui pourrait résumer la démarche de cet « électron libre » : « Il ne suffit plus de dénoncer, il nous faut désormais énoncer. »

 

Le mythe de l’« heure zéro »

Günter Grass (1927-2015) critiquera lui aussi le mythe de l’« heure zéro » (Stunde Null en allemand), qu’il considérait comme l’une des « Lebenslügen », l’un des grands mensonges sur lesquels s’était construite la République fédérale. Dès 1959, dans son roman Die Blechtrommel, il avait remis en cause l’idée d’une rupture totale entre l’Allemagne nazie et l’Allemagne d’après-guerre. Lors de la réunification, Grass réitérera ses critiques. Dans un numéro spécial de Libération, il dénoncera une « absorption brutale de l’ex-RDA par la RFA », contraire, selon lui, à une véritable union démocratique. En 2006, l’écrivain révélera qu’à l’âge de 17 ans, en 1944, il avait été incorporé dans la 10e SS-Panzer-Division « Frundsberg » de la Waffen-SS. Il avait gardé le silence sur cet épisode pendant plus de six décennies. La révélation fut d’autant plus retentissante que Grass avait lui-même dénoncé les silences et les lâchetés qui continuaient, selon lui, à marquer les modes de pensée (Denkweisen) dans l’Allemagne d’après-guerre.

 

Le Tambour. Affiche du film de Volker Schlöndorff, adapté du roman de Günter Grass en 1979  (Copyright : Wikimedia Commons)
Le Tambour. Affiche du film de Volker Schlöndorff, adapté du roman de Günter Grass en 1979 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Dans ses observations de jeunesse à Berlin, Edgar Morin décrit en 1946 une Allemagne « en état de somnambulisme, déroutante à première vue ». Il défend alors l’idée de « détruire le capitalisme allemand pour détruire le fascisme, dont il est l’un des terreaux, sans permettre au fascisme de renaître ». Dans cette perspective, il prône l’unité de l’Allemagne sous une gouvernance interalliée et salue le « succès soviétique en Allemagne de l’Est » – qui n’est pas encore la RDA. Il veut ainsi éviter une rupture entre les zones d’occupation qui entraînerait celle des Alliés. Membre du Parti communiste français (PCF), qu’il quittera en 1951, Morin porte alors un regard très favorable sur la politique soviétique. Selon lui, l’Union soviétique « démilitarise, dénazifie et démocratise », tandis que les Occidentaux « veulent se servir de l’Allemagne belliqueuse et chauvine, l’Allemagne des trusts ». Des jugements qui portent clairement la marque du contexte politique de l’après-guerre et des convictions communistes du jeune Morin.

 

Berlin, entre ruines et retour à la vie

Au-delà de ces prises de position politiques, L’An zéro de l’Allemagne vaut aussi par le regard que le jeune Morin porte sur la vie quotidienne dans un pays en ruines. Son évocation de Berlin de nuit est particulièrement saisissante : « La traversée de Berlin de nuit est un somnambulesque voyage au cœur de la plus totale désolation. Les carcasses des établissements autrefois bancaires, administratifs ou commerciaux offrent à nu leurs cages d’ascenseurs enferraillées que quelque reflet lunaire semble seul tenir suspendues dans le vide. De gigantesques enseignes pendent lamentablement à la recherche d’un alphabet perdu. Près du Tiergarten, les ruines des ambassades, de la Chancellerie, des hôtels particuliers, ont une mélancolie distinguée et un peu lourde qui évoque Palmyre. Parfois, tout en haut d’un bâtiment détruit à travers lequel on peut voir les étoiles, une lumière électrique brille. La pièce a survécu à l’explosion ou à l’incendie ; elle est de nouveau habitée. » (L’An zéro de l’Allemagne)

 

Dans les ruines de la Jägerstraße, Berlin 1946. Un logement encore occupé au milieu d’une ville dévastée (Copyright : Wikimedia Commons)
Dans les ruines de la Jägerstraße, Berlin 1946. Un logement encore occupé au milieu d’une ville dévastée (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Dans ces pages, Morin ne livre donc pas seulement une analyse politique de l’Allemagne vaincue. Il observe aussi, presque en reporter, une société qui tente de reprendre vie au milieu des ruines. Publié aux Éditions de la Cité Universelle, créées en 1945 par Marguerite Duras et Robert Antelme, L’An zéro de l’Allemagne est resté longtemps difficile à trouver et n’a pas connu en France la postérité de ses autres ouvrages. L’Allemagne contemporaine occupera par la suite une place beaucoup plus marginale dans son œuvre.

 

Bataille des idées à Berlin

Mais Morin n’observe pas seulement les ruines. Il s’intéresse déjà à la bataille politique qui se joue dans la ville occupée. Affiches et journaux deviennent à ses yeux les instruments d’un affrontement idéologique entre les Alliés : « Sur tous les murs de Berlin, il y a des affiches. Ici, deux mains s’étreignent. C’est l’unité socialiste fondée par la fusion du KPD (parti communiste allemand) et du SPD (parti social-démocrate). Là, sur un drapeau rouge, le mot d’ordre : Einheit Sozialismus, Einheit Deutschland. Ailleurs, une nouvelle affiche du SED, Parti socialiste d’unité : c’est la reproduction de deux manchettes, l’une du Völkischer Beobachter de 1936 (organe central du parti nazi), l’autre du Telegraf (journal social-démocrate actuel, publié sous licence anglaise). Toutes deux annoncent, en des termes à peu près semblables, la déportation d’enfants par les Russes en Sibérie. Les journaux changent, mais la même propagande demeure.

De temps en temps un panneau nous apprend que le parti libéral démocratique est le parti des optimistes. Partout sur les ruines, sur les arbres, ces milliers d’affiches témoignent de la lutte idéologique qui se mène pour la conquête de l’opinion publique berlinoise. Mais c’est en lisant les journaux qu’on commence à comprendre. Les journaux allemands publiés sous licence anglaise et américaine sont les Kommandos de choc de l’idéologie occidentale et antisoviétique. Ils sont tous devenus sociaux-démocrates, parce que la meilleure façon de lutter contre le socialisme est de prendre le masque du socialisme. Le bolchévisme y est stigmatisé de la belle manière, car on est dans le pays de Goebbels, et on a la pratique. Les journaux sous licence soviétique dénoncent de leur côté la renaissance du fascisme dans les zones occidentales. » (L’An zéro de l’Allemagne)

 

Un grand penseur tire sa révérence. Hommage national à Edgar Morin à l’Hôtel des Invalides, à Paris, le 2 juin 2026 (Copyright : Alamy)
Un grand penseur tire sa révérence. Hommage national à Edgar Morin à l’Hôtel des Invalides, à Paris, le 2 juin 2026 (Copyright : Alamy)

 

Ces lignes, écrites par un jeune Français de 24 ans dans une Allemagne encore occupée, portent évidemment la marque de ses convictions communistes de l’époque. Elles témoignent surtout d’un moment où, au milieu des ruines, l’affrontement entre Est et Ouest était déjà en train de dessiner une nouvelle Allemagne – et une nouvelle Europe. L’Allemagne de 1946 ne restera pas au centre de l’œuvre d’Edgar Morin. Mais elle aura constitué l’une de ses premières expériences de terrain : celle d’un jeune homme confronté aux ruines matérielles et morales de l’Europe et cherchant déjà à comprendre une société dans toute sa complexité.

 

L’auteur

Gérard Foussier (Copyright: privat)

Licencié d’allemand à l’université d’Orléans en 1969, Gérard Foussier s’est très tôt passionné pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage entre Orléans et Münster. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la Deutsche Welle, à Cologne puis à Bonn. En 2005, il a été élu président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Ancien rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Allemanderies, paru en 2023. Franco-Allemand, il a été décoré de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne (Bundesverdienstkreuz).

 

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