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Le lieu de vie joue un rôle de premier plan dans le vote populiste, mais dans quelle mesure exactement ? Theresa Bernemann nous l’explique à partir de l’exemple de l’AfD.
Le concept du « lieu de vie » a pris une importance considérable dans la recherche sur les attitudes populistes de droite. Les résultats électoraux en Allemagne ainsi que dans d’autres démocraties occidentales mettent au jour des occurrences frappantes. Les chercheurs peinent toutefois encore à s’accorder sur une explication. Dans une étude publiée à l’automne dernier, Kai Arzheimer et Theresa Bernemann se sont penchés sur la question en prenant pour angle de réflexion l’influence de l’environnement sur les attitudes populistes. Les élections du 23 février sont l’occasion d’en mettre en avant les principales conclusions.
Étudier le populisme de droite en Allemagne
Le populisme de droite est un phénomène complexe qui se compose des éléments suivants : nativisme (une combinaison de xénophobie et de nationalisme), autoritarisme (la tendance à se soumettre à l’autorité, un goût prononcé pour l’obéissance et l’ordre) et populisme (caractérisé par son anti-pluralisme et anti-élitisme). L’Allemagne se prête particulièrement bien à une étude sur la question du fait des différences régionales en matière de développement socio-économique et politique. L’étude de Kai Arzheimer et Theresa Bernemann met sur l’établi quatre explications possibles, souvent reprises dans la littérature scientifique ainsi que dans le débat public et médiatique : la composition sociodémographique de la population ; les attitudes liées au lieu de vie (attachement émotionnel, sentiment d’exclusion), les conditions de vie locales ; les « particularités » en termes de d’histoire et de culture. Pour ce faire, les auteurs ont interrogé les attitudes de personnes partout en Allemagne tout en accordant une importance particulière à leur lieu de vie.
D’importantes inégalités spatiales
L’analyse fait apparaître une répartition spatiale très claire. À ce titre, il convient de souligner la forte prévalence du populisme de droite dans les Länder de l’est, la Thuringe et la Saxe notamment. Environ 60% des personnes interrogées affirment se sentir menacés (avec, toutefois, des différences d’intensité) par les migrants. Des attitudes similaires ont pu être également observées dans certaines régions de Bavière, plus particulièrement à l’est même si, dans une moindre mesure que dans l’est du pays. A contrario, les régions du nord et du nord-ouest de l’Allemagne, comme Hambourg, le Münsterland et l’Emsland, affichent des scores particulièrement bas. À Hambourg par exemple, « seuls » 35% des sondés se disent d’accord – en partie ou complètement – avec les idées d’extrême droite.
Différentes explications
Quatre facteurs permettent d’expliquer la répartition spatiale du populisme de droite :
1. la composition sociodémographique. Une part importante des différences régionales observées s’explique par la démographie. Les régions où la proportion de personnes peu diplômées et en emploi précaire est plus élevée semblent plus vulnérables au populisme de droite. C’est particulièrement vrai dans les zones rurales de l’est du pays – les monts Métallifères par exemple – où la population est plus âgée et la situation économique plus délicate. L’étude montre que les attitudes xénophobes, autoritaires et populistes y sont beaucoup plus répandues qu’ailleurs en Allemagne.
2. l’influence du lieu de vie. L’étude montre également – c’est l’un des points les plus importants – que le populisme de droite est étroitement lié à un sentiment d’exclusion, au sentiment que son lieu de vie est négligé des politiques et de la société. Le phénomène est là encore très marqué en Allemagne de l’est. Il s’accompagne souvent d’une méfiance exacerbée à l’égard des élites et des immigrés, considérés comme responsables de la situation ressentie. Le sentiment d’injustice et de sous-représentation est également prononcé dans les régions rurales. En revanche, le localisme, défini comme l’attachement émotionnel à son lieu de vie, a un impact plus faible qu’attendu sur les attitudes populistes (de l’ordre de 0,3 sur une échelle de 7).
3. les conditions de vie locales : alors que des facteurs tels que le pourcentage de bénéficiaires des aides sociales ou la part des étrangers dans la population locale ont peu ou pas d’impact direct sur le populisme de droite, la localisation de la résidence, à l’est ou l’ouest de l’Allemagne, influe, quant à elle, sur les résultats. L’« expérience de la RDA », les bouleversements qui ont suivi la Réunification et les différences persistantes entre l’est et l’ouest, pour ce qui est des salaires notamment, renforcent le sentiment d’exclusion sociale.
4. les caractéristiques du lieu de vie : enfin, l’étude montre que la culture et l’histoire de certains lieux considérés comme remarquables n’ont pas d’influence directe sur les attitudes populistes. Il apparaît toutefois que la RDA, en tant qu’entité historique, joue encore un rôle essentiel dans la formation des attitudes politiques en Allemagne, ce qui souligne l’influence durable de la division historique sur le paysage politique actuel.
Implications politiques
L’étude apporte des éclairages et conclusions dont la politique pourrait se saisir. En dépit des investissements et politiques déployées dans les régions de l’est de l’Allemagne, précisément celles confrontées à des problèmes structurels, le sentiment de marginalisation a reste encore très marqué. Ce sentiment n’est pas seulement lié à des difficultés économiques. Il tient aussi à un autre facteur : le sentiment d’exclusion politique et culturelle.
Il apparaît clairement qu’investir dans ces régions ne suffira pas à endiguer durablement la tentation populiste. C’est surtout le facteur sociodémographique qui est ici déterminant. Même s’il est difficile à influencer à court terme, les résultats soulignent l’importance de la planification démographique et structurelle sur le long terme.
Il est en outre important que la politique s’empare du sentiment de marginalisation très répandu, on l’a vu, à l’est du pays, de même qu’aux besoins symboliques et culturels qui y sont liés : en d’autres termes, elle doit prendre les émotions des populations beaucoup plus au sérieux qu’elle ne le fait actuellement et agir en conséquence. Un renforcement de la représentation politique et culturelle, ainsi qu’une meilleure prise en compte des besoins et intérêts des régions en difficulté, pourraient restaurer la confiance dans les institutions et, par ricochet, freiner la progression du populisme.
L‘auteure

Theresa Bernemann est chercheuse à l’Institut de sciences politiques de l’Université Johannes Gutenberg (Mayence). Elle y mène des recherches sur le populisme de droite, les disparités régionales, les attitudes politiques et le comportement électoral.