150ème anniversaire de Konrad Adenauer :
Entre humour, malentendus et mémoire

De nombreux hommages sont prévus à l’occasion du 150ème anniversaire de Konrad Adenauer, le 5 janvier 2026. L’occasion de revenir sur les relations que le chancelier entretenait avec la France, les Français, la langue française – et l’humour.
Durant les seize années passées à la mairie de Cologne entre 1917 et 1933 – auxquelles s’ajoutèrent cinq mois après la défaite de l’Allemagne nazie – puis les quatorze autres qu’il passa à la chancellerie fédérale (1949-1963), Adenauer démontra à maintes reprises son sens de l’humour et de l’ironie. Les journalistes, et tout particulièrement les caricaturistes, ont su exploiter à souhait ce filon. Déjà en sa qualité de bourgmestre, il n’épargnait aucun de ses interlocuteurs avec ses subtiles réparties. Interrompu un jour par un Bavarois qui lui avait fait remarquer ne pas être venu s’entretenir avec lui, Adenauer répondit : « Ce n’est pas nécessaire, messieurs, il me suffit que vous disiez oui ». À un collaborateur se plaignant d’avoir tout essayé pour surmonter ses insomnies, il répondit : « Essayez donc de travailler ». Même ses amis politiques perdaient parfois patience. « Je sais ce que vous voulez dire », s’exclama un jour un député de la CDU pour aider le chancelier qui, hésitant, avait du mal à trouver ses mots. Adenauer, nullement troublé, lui répondit : « Bizarre. Je sais seulement ce que je pense en ce moment. Quant à savoir si ce que je pense, je vais le dire, je ne le sais pas encore. » Ces bons mots sont aujourd’hui encore souvent cités et permettent parfois de sortir de certaines impasses : « Prenez les gens comme ils sont », disait-il, « il n’y en a pas d’autres ».
Entre plume et cœur
Dans un des numéros publiés en 2006 à l’occasion du 60ème anniversaire de sa fondation, l’hebdomadaire Die Zeit raconta une anecdote savoureuse de l’un de ses journalistes de la première heure, Ernst Friedlaender. En 1949, celui-ci avait tenté d’interviewer le chancelier. Ne disposant pas de suffisamment de temps pour une entrevue complète, Adenauer lui permit néanmoins de s’asseoir à son bureau et de noter quelques questions. Friedlaender rédigea également les réponses qu’il pensait que le chancelier pourrait donner. Dans l’édition du 3 novembre 1949, Adenauer, sous la plume de Friedlaender, se dit ainsi « convaincu que l’élan du mouvement européen (allait) faire progresser la compréhension franco-allemande ». Il ajouta : « Je suis persuadé qu’avec de la bonne volonté de part et d’autre, une juste mesure sera trouvée dans les questions de sécurité ; et lorsqu’on l’aura trouvée, une époque nouvelle et meilleure débutera pour les relations entre les deux pays. »

En avril 1951, alors qu’il venait signer à Paris l’accord de fondation de la CECA, une étudiante française avait laissé dans l’hôtel où le chancelier résidait un bref message ainsi que la Croix de guerre qui avait été décernée à son père pendant la Première Guerre mondiale. « Un geste simple porteur d’espoir en faveur d’une véritable réconciliation entre ces deux peuples qui ont tant souffert », avait-elle écrit. Touché, Adenauer conserva la médaille dans le tiroir de son bureau jusqu’à sa mort. Elle est aujourd’hui exposée dans sa maison de Rhöndorf, au sud de Bonn.

Wie gehen Sie ?
Dans une biographie parue en 2007, Sylvie Guillaume constate que le chancelier a souffert « d’être étudié à travers le prisme de la politique française et du couple de Gaulle-Adenauer ». L’auteure apporte un regard nuancé sur Adenauer, méfiant envers un pouvoir trop centralisé et résolument engagé dans la construction européenne, par anticommunisme. Les témoins de l’époque rapportent qu’il avait pour habitude, lorsqu’il prenait le train pour Berlin, de tirer les rideaux de la fenêtre de son wagon dès qu’il avait passé le pont du Rhin, estimant être déjà à l’Est. L’historienne souhaite également corriger « une image réductrice qui masque la réalité en faisant débuter l’amitié franco-allemande en 1963 ». En réalité, le rapprochement a commencé bien plus tôt. Si l’on cite souvent les rencontres entre de Gaulle et Adenauer pour souligner l’ambition des deux hommes, « la vision pourrait être rééquilibrée par les faits qui le précèdent sous la Quatrième République, qui n’ont cependant pas la même charge symbolique ». Les premiers pas furent en effet accomplis dès octobre 1954, lors de la rencontre de La Celle-Saint-Cloud entre le premier ministre Pierre Mendès France et Konrad Adenauer.

Cette rencontre, centrée sur l’économie – un thème absent du traité de l’Élysée de 1963 – posa les bases des relations commerciales entre les deux pays et ouvrit une nouvelle phase des relations bilatérales, couronnée par le traité de 1963. Juste avant ce traité, en juillet 1962, le voyage exceptionnellement long du chancelier à Paris, fut ponctué d’actes symboliques renforçant cette dynamique. La même année, le président français se rendit en Allemagne et fut accueilli à sa descente d’avion sur le tarmac de l’aéroport de Cologne par Adenauer. Soucieux de montrer sa bonne volonté, le général improvisa une formule de salutation en allemand : « Wie gehen Sie ? » On ignore si son entourage lui fit remarquer qu’il avait demandé en réalité comment Adenauer marchait. Le chancelier sourit et répondit : « Zu Fuß » – à pied.
Langue, malentendus et interprètes
Dès sa jeunesse, Adenauer avait reçu un enseignement de français littéraire. Son diplôme de baccalauréat (1894) comportait des remarques élogieuses sur ses connaissances grammaticales et la qualité de ses traductions. Sa bibliothèque de Rhöndorf contient des ouvrages de La Fontaine et de Montesquieu. Ses compétences restèrent toutefois modestes : suffisantes pour saluer des hôtes francophones ou lire un texte en français rédigé par ses collaborateurs, mais pas pour tenir une conversation spontanée. Après la signature du traité de l’Élysée, il accorda néanmoins une interview en français à André Ancian, correspondant d’Europe 1 à Bonn, en lisant un texte pré-écrit.
Un meilleur apprentissage du français aurait peut-être évité au chancelier une mésaventure qui aurait pu froisser le général (1958). Paul Legoll, auteur de trois ouvrages consacrés à Adenauer, raconte que la visite du chancelier à Colombey-les-Deux-Églises fut retardée par l’escorte allemande, qui, suivant le chemin des écoliers, se trompa et passa par…Colombey-les-Belles (Meurthe-et-Moselle), à une centaine de kilomètres de la maison du général, située, elle, en Haute-Marne. Tout se passa néanmoins très bien. Un seul interprète, Jean Meyer, assista à la rencontre, Paris promettant une copie de son compte rendu que la partie allemande ne reçut du reste jamais, comme le révèle Paul Falkenburger (1923-2010) dans ses mémoires Ich bin ein Berliner (2006). Hermann Kusterer (1927-2020), au service des Affaires étrangères à Bonn, fut le premier interprète allemand à traduire les échanges avec de Gaulle. Le général lui témoignait d’ailleurs une grande confiance et l’appréciait énormément : « Vous comprenez le fond de mes pensées, et quand vous les traduisez, vous en améliorez parfois l’expression ». Kusterer se vit par la suite confier par Adenauer la traduction de ses Mémoires d’espoir.
Roses ou roseraie ?
À défaut de maîtriser parfaitement la langue de l’autre, Konrad Adenauer et Charles de Gaulle surmontaient cet obstacle en montrant que leur intention première était de « parler le même langage », même sans interprète à leurs côtés. Apprenant par la presse allemande que le général avait comparé le traité de l’Élysée à des jeunes filles et à des roses – « Ça dure ce que ça dure » –, le chancelier, passionné de roses, répondit subtilement. Plutôt que d’envoyer son interlocuteur « sur les roses », il souligna la longévité des rosiers : certes dotés d’épines, mais capables de surmonter les vicissitudes du climat de Rhöndorf et de produire de nouvelles fleurs.

Filant la métaphore, de Gaulle précisa alors que le traité n’était ni une rose ni un rosier, mais une roseraie qui survivrait au mauvais temps si Français et Allemands savaient en prendre soin. Plusieurs versions de cet échange circulent, mais le message reste clair : aussi fragile qu’une rose, tout traité exige des soins permanents. Si les deux hommes avaient mieux jonglé avec les mots dans les deux langues, ils auraient peut-être pu également dire : « un bon traité doit être bien traité » – ce qui pourrait approximativement se rendre en allemand par Ein Vertrag ist gut, wenn beide sich vertragen.
Adenauer dans l’espace public
Il n’existe pas de statistiques précises, mais le souvenir de Konrad Adenauer est perpétué en France dans une trentaine de villes (rues, avenues, places). Parfois, le choix a été maladroit. À Paris, par exemple, la municipalité a décidé le 30 juillet 1974 de rebaptiser le rond-point Bugeaud, une des plus petites places de la capitale dans le 16ᵉ arrondissement, en Place du chancelier Adenauer, avec un accent aigu peu germanique sur le « E » d’Adenauer. On aurait pu souhaiter un hommage plus conforme à la stature du personnage et rappeler que le chancelier n’avait d’accent que celui de sa région natale, la Rhénanie. En Seine-Saint-Denis, les élus de Rosny-sous-Bois sont allés plus loin. En 1967, ils ont débaptisé le sinistre Chemin des Buttes, une rue de 400 mètres longeant l’ancien cimetière, pour « franciser » le prénom du chancelier. Un choix qui pourrait être perçu comme un message subliminal.
Les citations et anecdotes sont pour la plupart extraites du numéro spécial que la revue Dokumente/Documents a publié fin 2012 à l’occasion du 50e anniversaire de la signature du Traité de l’Elysée.
L’auteur

Licencié d’allemand à l’université de sa ville natale Orléans en 1969, Gérard Foussier a découvert sa passion pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage avec Münster en Westphalie. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la radio allemande Deutsche Welle à Cologne puis à Bonn, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents pendant 13 ans, il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages. Son dernier livre, Allemanderies, est sorti en janvier 2023. Il détient la double nationalité et est détenteur de l’Ordre du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz).
