L’héritage d’Elsie Kühn-Leitz :
« Il faut unir les hommes pour assurer la paix »

Originaire de Wetzlar en Hesse, Elsie Kühn-Leitz disparaissait il y a 40 ans. Dans un entretien avec dokdoc, son petit-fils, Oliver Nass, revient sur sa vie, son engagement en faveur de l’amitié franco-allemande et d’une Europe unie.
dokdoc : Monsieur Nass, votre grand-mère, Elsie Kühn-Leitz, est décédée il y a quarante ans. Nombreux sont ceux qui ne la connaitront pas. Quels aspects de son engagement en faveur du rapprochement franco-allemand vous semblent parmi les plus importants ?
Oliver Nass : J’en vois principalement deux. Le premier, vu depuis Wetzlar – la ville depuis laquelle elle a exercé son action –, est le jumelage avec Avignon qu’elle a largement contribué à initier et dont nous avons célébré le 65ème anniversaire il y a quelques semaines. Le second aspect concerne les efforts qu’elle a entrepris à partir de 1957 pour fédérer les sociétés franco-allemandes existantes au sein d’un mouvement commun. Cette initiative, d’abord appelée Arbeitskreis, est aujourd’hui connue sous le nom de Vereinigung Deutsch-Französischer Gesellschaften für Europa (VDFG) et, côté français, de Fédération des Acteurs Franco-Allemands pour l’Europe (FAFA). Elle est unique en ce qu’elle rassemble l’ensemble des acteurs des sociétés civiles engagés dans la coopération bilatérale en France et en Allemagne : comités de jumelage, associations œuvrant en faveur des échanges culturels et linguistiques, clubs économiques, ainsi que de grandes institutions telles que l’Office franco-allemand pour la jeunesse, la Chambre franco-allemande de commerce et d’industrie, l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg ou bien encore l’Université franco-allemande. Elsie Kühn-Leitz a donné une voix à ce mouvement dans le débat public et lui a offert une grande visibilité.
dokdoc : Qu’est-ce qui l’a motivée à s’engager en faveur de l’amitié franco-allemande ? Rien, dans sa jeunesse, ne semblait l’y prédestiner.
Nass : Elsie Kühn-Leitz a grandi dans un environnement profondément international – au sein de la maison de l’industriel Ernst Leitz à Wetzlar, qui accueillait des clients, des scientifiques et des artistes du monde entier. Sa grand-mère était anglaise et elle avait également appris le français dès l’âge de onze ans : la dimension européenne était donc très tôt présente dans sa vie. Le véritable tournant fut cependant l’expérience de la guerre et son arrestation par la Gestapo. De cette épreuve est née une conviction profonde : une telle guerre ne devrait jamais plus se reproduire. Pour cela, il fallait renforcer la démocratie de l’intérieur et, pour garantir la paix en Europe, œuvrer activement à la réconciliation franco-allemande. Elsie Kühn-Leitz a transformé cette conviction en action concrète. Sa rencontre avec Konrad Adenauer, à Bad Godesberg en 1954, y a été pour beaucoup. À l’issue de leur entretien, Adenauer lui a déclaré : « Si vous souhaitez accomplir quelque chose d’utile, aidez-nous à ancrer la réconciliation franco-allemande dans la société civile. C’est là votre mission. » Elsie Kühn-Leitz s’y consacra ensuite sans relâche.
dokdoc : Elsie Kühn-Leitz s’est engagée très tôt en faveur des rencontres entre Français et Allemands. Cet engagement est un marqueur fort de ses convictions. Comment ce travail de terrain s’articulait-il avec ses réseaux politiques ?
Nass : Ce qui la distinguait, c’était sa capacité à aller vers les autres et à saisir ce qui les animait, indépendamment de leur position sociale. Elle percevait l’unicité de chacun. Sa curiosité l’aidait, notamment dans ses échanges avec des chefs d’État et des personnalités de premier plan, à trouver le ton juste, souvent en dehors des cadres protocolaires. Elsie Kühn-Leitz n’était pas seulement une organisatrice de talent : elle s’est engagée personnellement, a rédigé une multitude de lettres, a cherché inlassablement des financements et a participé à d’innombrables actions. Parallèlement, elle s’intéressait de manière approfondie à la politique, à la société et aux questions internationales – avec une rigueur intellectuelle qui impressionne aujourd’hui encore, notamment quand on lit ses archives.

dokdoc : Lors de son discours d’ouverture de la Société franco-allemande de Wetzlar, en 1955, Elsie Kühn-Leitz s’est référée de manière explicite au mouvement paneuropéen du comte Coudenhove-Kalergi. Elle avait rencontré ce dernier peu auparavant à Baden-Baden. Comment interprétez-vous cette prise de position et, plus largement, quelle était sa vision de l’Europe ?
Nass : L’idée des « États-Unis d’Europe » l’a habitée durant toute sa vie – une structure fédérale qu’elle a développée dans de nombreux discours et échanges épistolaires. Elsie Kühn-Leitz y parlait d’un parlement commun comme instance suprême, d’une union douanière, d’un marché commun et même d’une union monétaire. À l’époque, la Communauté européenne du charbon et de l’acier existait déjà, la Communauté économique européenne, elle, était en train de voir le jour. Ma grand-mère avait élaboré une feuille de route claire pour réaliser l’intégration européenne. Sa conviction était sans équivoque : pour atteindre cet objectif, il fallait d’abord miser sur le rapprochement franco-allemand. Cela reste d’une grande actualité.
dokdoc : Revenons au jumelage Avignon-Wetzlar. Quel rôle Elsie Kühn-Leitz a-t-elle joué dans sa mise en œuvre et quelle dynamique a-t-elle permis d’enclencher à l’échelle régionale ?
Nass : Tout a commencé en 1956 lorsque la garnison française basée à Wetzlar était en train de quitter la ville. Un médecin militaire originaire d’Avignon a proposé alors d’établir un lien avec la France. Ma grand-mère, fascinée par Avignon et familière de la culture française, s’y rendit dès novembre 1957 accompagnée d’une délégation. Grâce au soutien du Mouvement européen local et malgré les réticences initiales du maire, Édouard Daladier, elle a organisé, dès l’année suivante, le déplacement d’une importante délégation de Wetzlar. Le voyage se termina par un concert de l’orchestre de la ville. Son interprétation de la Neuvième Symphonie de Beethoven et l’« Ode à la joie » – a été un moment fort en émotions : elle a été le point de départ d’une amitié qui est aujourd’hui devenue transgénérationnelle.
dokdoc : Cela ne suffit pourtant pas à conquérir le cœur d’Édouard Daladier…
Nass : Édouard Daladier était encore profondément marqué par la guerre et par sa captivité en Allemagne, ce qui le rendait réticent à l’officialisation du jumelage.

Un premier échange eut néanmoins lieu dès l’été 1958 à Wetzlar. Le jumelage fut finalement scellé en 1960, soit seulement deux ans après la première visite à Avignon, grâce, notamment, à l’engagement décisif d’Henri Duffaut. Depuis lors s’est développé un remarquable jumelage – un terme que ma grand-mère a contribué à populariser et qu’elle préférait d’ailleurs à celui de « partenariat » car elle le jugeait bien plus fort sur le plan sémantique. Dans la foulée, d’autres communes se sont rapprochées et, aujourd’hui encore, de nombreuses villes de la région – de Villeneuve à Braunfels, dans un rayon d’environ trente kilomètres – sont jumelées. Des communes plus petites ont elles aussi trouvé des partenaires de part et d’autre du Rhin.
dokdoc : Vous avez dit un jour qu’Elsie Kühn-Leitz n’était certes « pas une figure historique de premier plan ; elle a pourtant marqué son époque, souvent à contre-courant et en avance sur son temps ». En quoi son héritage reste-t-il d’actualité ?
Nass : Les raisons en sont nombreuses. D’abord, son émancipation et la force de son engagement en tant que femme : Elsie Kühn-Leitz a défendu toute sa vie les droits qui étaient les siens – comme par exemple dans sa thèse de doctorat, au début des années 1930, où elle plaidait en faveur d’une plus grande égalité dans le droit matrimonial allemand – ainsi que ceux des autres. C’est le fil rouge de son existence.
Ma grand-mère ne craignait pas d’aborder les sujets même les plus difficiles, toujours avec respect pour ses interlocuteurs. Elle se battait pour ses convictions. Son engagement politique ne se limitait pas au « seul » renforcement des institutions démocratiques allemandes et à la réconciliation bilatérale : il concernait également les enjeux européens et internationaux, comme le Congo belge, l’aide au développement en Afrique ou bien encore le Proche-Orient.

Le courage dont elle fit preuve pendant la période nazie est particulièrement impressionnant : avec son père, elle a aidé des persécutés, parmi lesquels de nombreux Juifs. Une tentative d’évasion qu’elle avait préparée échoua. Lors de son interrogatoire par la Gestapo, elle déclara : « J’ai peut-être enfreint une loi édictée par des hommes, mais je n’ai pas enfreint la loi divine, car devant Dieu tous les êtres humains sont égaux. » Son courage, son intégrité morale et son engagement de terrain font d’elle une personnalité tout à fait exceptionnelle.
dokdoc : Il y a quelques jours, un sondage en vue des élections municipales à Avignon a placé Anne-Sophie Rigault, la candidate du Rassemblement National, en tête. Cette évolution vous inquiète-t-elle ? Quelles conséquences une victoire du parti pourrait-il avoir sur la coopération franco-allemande – à Avignon et ailleurs en France ?
Nass : Au niveau national, et en particulier dans le sud de la France, le RN n’est pas un phénomène nouveau, mais plutôt l’aboutissement d’une longue évolution. J’observe cela avec inquiétude car le parti véhicule une image très déformée de l’Allemagne et refuse de reconnaître l’importance de l’amitié franco-allemande pour la paix et la prospérité. Cette lecture remonte à l’époque de Jean-Marie Le Pen et se manifeste aujourd’hui encore à travers de nombreuses représentations populistes. Il est légitime de critiquer la politique allemande mais cette forme de partialité est difficilement supportable.

Je reste toutefois optimiste : lors des célébrations du 65ème anniversaire du jumelage avec Avignon, nous avons pu prendre toute la mesure de la force de cette amitié. Même si le RN venait à conquérir la mairie, il ne pourrait pas ignorer cette réalité. Le soutien que la ville apporte à ce jumelage pourrait certes être revu à la baisse, mais le lien entre Avignon et Wetzlar perdurera – porté par l’engagement de la société civile. J’en ai l’intime conviction.
dokdoc : Monsieur Nass, je vous remercie pour cet entretien.
Interview : Landry Charrier
À voir : jusqu’au 12 avril 2026, les musées municipaux de Wetzlar présentent l’exposition temporaire « Elsie Kühn-Leitz – une femme, un siècle ».
Notre invité

Petit-fils d’Elsie Kühn-Leitz, Oliver Nass a exercé jusqu’à la fin de l’année 2025, des fonctions de direction au sein d’un grand équipementier automobile. Au-delà de son activité professionnelle, il s’engage également bénévolement dans plusieurs instances, notamment en tant que président de la Ernst Leitz Stiftung, président du conseil d’orientation de la VDFG, cofondateur et membre du comité exécutif du Club Économique Franco-Allemand de Paris (CEFA), ainsi que membre du conseil d’administration de la Chambre Franco-Allemande de Commerce et d’Industrie.
