Rita Süssmuth (1937-2026) :
Elle n’a pas eu peur de bousculer les conventions

Rita Süssmuth (1937-2026) : Elle n’a pas eu peur de bousculer les conventions
  • Publiéfévrier 12, 2026
Rita Süssmuth lors de la conférence « Cities of Migration » de la Fondation Heinrich-Böll à Berlin, 5 juin 2014 (Copyright : Wikimedia Commons)
Rita Süssmuth lors de la conférence « Cities of Migration » de la Fondation Heinrich-Böll à Berlin, 5 juin 2014 (Copyright : Wikimedia Commons)

Universitaire, ministre, présidente du Bundestag. À chaque étape de sa carrière, Rita Süssmuth a dû bousculer les conventions et défier les résistances. Son héritage ne se mesure pas seulement aux lois qu’elle a contribué à faire adopter. Il réside aussi dans la visibilité qu’elle a donnée aux droits des femmes dans un monde alors largement dominé par les hommes.

 

« Il est important d’avoir du pouvoir si l’on veut changer les choses. » Rita Süssmuth n’a cessé de le rappeler aux femmes de son époque. Les femmes, avait-elle à cœur de répéter, ont tendance à diaboliser le pouvoir au lieu de se l’approprier. Süssmuth voulait encourager l’engagement politique et social, inciter chacune à développer ses compétences et à les mettre en œuvre – comme elle l’avait appris dans sa propre famille, auprès d’une mère active et d’un père enseignant, dont la plus grande crainte, confia-t-elle un jour, était que sa fille aînée se marie et renonce à sa carrière. Rien ne lui aurait été plus étranger.

 

Rester à la maison ou travailler ?

Née en 1937 à Wuppertal, elle obtient son baccalauréat en 1956 et étudie l’histoire, les langues romanes et les sciences de l’éducation à Münster, Tübingen et Paris – avec une assurance remarquable pour l’époque. Son ambition est claire : faire carrière à l’université tout en assurant son rôle d’épouse et de mère. Mais elle ne tarde pas à se heurter aux discriminations dont les femmes sont alors victimes. Lorsqu’au début des années 1960, elle candidate à un poste de chargée de cours, son interlocuteur lui demande pourquoi elle souhaite obtenir le poste alors même qu’elle est mariée et qu’un père de huit enfants est également en lice.

Malgré les préjugés sociaux et les « contraintes » liées à sa vie de famille, Rita Süssmuth parvient à s’imposer comme une chercheuse reconnue. En 1971, elle est nommée professeure en sciences de l’éducation ; en 1982, directrice de l’Institut « Femme et société » à l’université de Hanovre. Elle s’engage en parallèle dans les débats sociopolitiques de son époque au sein du Comité central des catholiques allemands et propose ses services dans le domaine du conseil. C’est là que Heiner Geißler, alors ministre fédéral de la Famille et secrétaire général de la CDU, la remarque. Proche de Helmut Kohl, chancelier depuis 1982, Geißler compte parmi les modernisateurs du parti. Il est l’un des premiers à comprendre que la CDU doit redoubler d’efforts pour gagner en attractivité auprès des femmes. Geißler, qui souhaite se consacrer à sa fonction de secrétaire général, propose Rita Süssmuth pour lui succéder au ministère. Süssmuth est certes membre de la CDU depuis 1981 et très au fait des questions familiales. Elle ne dispose toutefois d’aucune expérience politique. Elle relève néanmoins le défi et s’installe à Bonn (1985).

 

Rita Süssmuth, Helmut Kohl et Richard von Weizsäcker le 16 février 1989 à Bonn (Copyright : Wikimedia Commons)
Rita Süssmuth, Helmut Kohl et Richard von Weizsäcker le 16 février 1989 à Bonn (Copyright : Wikimedia Commons)

 

« Cette dame coûte bien trop cher »

C’est en politique, dira-t-elle plus tard, qu’elle s’est véritablement politisée. Süssmuth ne recule devant aucun conflit dès lors qu’elle est convaincue d’agir en conformité avec ses convictions. Elle renomme son ministère qui devient le ministère fédéral de la Jeunesse, de la Famille, des Femmes et de la Santé, et se saisit des compétences relatives à la protection des jeunes mères, notamment. L’allocation parentale et le congé parental, initiés sous Geißler, entrent en vigueur. Süssmuth œuvre également en faveur du congé maternité dans le calcul des retraites – la fameuse « année bébé » – ainsi que d’une revalorisation conséquente de l’abattement fiscal par enfant. Son projet visant à instaurer un traitement d’égal à égal entre homme et femme dans le partage des tâches domestiques, de l’éducation des enfants et du travail, garanti par une protection sociale et des droits à la retraite, se heurte toutefois à l’opposition de ses collègues du gouvernement. La prise en charge des enfants par un système de garderie, le droit à réintégrer son emploi après une période consacrée à les élever, tout cela n’est pas finançable, explique-t-on alors. Et le ministre libéral de l’Économie, Otto Graf Lambsdorff, d’ajouter : « Cette dame est sympathique, mais elle coûte bien trop cher. »

 

Sous les feux croisés

Dans l’opinion publique, en revanche, la transfuge rencontre un large écho, particulièrement auprès des femmes. Dans les sondages, Süssmuth figure régulièrement dans le tiers supérieur des personnalités les plus appréciées – devant Helmut Kohl. Le modèle qu’elle incarne est crédible en ce qu’il réunit des éléments qui, à première vue, semblent incompatibles : une foi catholique affirmée et des positions progressistes dans le domaine de la santé. Là, Süssmuth mise en premier lieu sur la prévention et l’information. Lorsque le SIDA mue en pandémie et suscite peurs et incertitudes, elle oppose à l’hystérie montante la force de la recherche scientifiques et de l’empathie – envers les homosexuels notamment. Cette empathie lui vaut autant de soutien que d’incompréhension.

Rita Süssmuth ne subit pas seulement les attaques des hommes. Dans le magazine EMMA, Alice Schwarzer lui reproche de n’avoir rien accompli après trois années dans son ministère. À première vue, l’argument semble recevable, nombre de projets envisagés par Rita Süssmuth n’ayant pas abouti. Mais avec le recul, il apparaît que son héritage réside surtout dans sa capacité à transformer l’opinion publique. Süssmuth a bousculé l’image du couple et de la famille, elle a donné de la visibilité aux femmes et œuvré en faveur d’une plus grande tolérance.

 

La force du collectif au service du progrès

En 1988, Rita Süssmuth est élue à une large majorité présidente du Bundestag. Le mur de Berlin tombe l’année suivante et Helmut Kohl, au plus bas dans les sondages, redore alors son blason. Très tôt, elle exhorte les citoyens de la RDA à prendre leurs responsabilités, à appréhender avec courage le changement qui s’annonce.

 

À la tribune du Bundestag, Bonn, 12 janvier 1990 (Copyright : Wikimedia Commons)
À la tribune du Bundestag, Bonn, 12 janvier 1990 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

L’une des maximes de Rita Süssmuth était que la force du collectif permet de surmonter l’impuissance de l’individu. C’est dans cet esprit qu’en 1992, elle se joint à une proposition de loi de la FDP, SPD et du parti Alliance 90/Les Verts visant à réformer le paragraphe 218 de la Loi fédérale. Le but : permettre sous certaines conditions, une interruption de grossesse jusqu’à la douzième semaine, sans risquer d’encourir des poursuites judiciaires. Süssmuth appelle à respecter les convictions des uns et des autres mais affirme en même temps que la protection de la femme est l’affaire de tous et que, le cas présent, celle-ci doit pouvoir avoir le dernier mot. Certains au sein du parti chrétien-démocrate la traitent alors de meurtrière. Une accusation qui la blesse profondément : « Ma conception de l’Église catholique est aussi celle d’un lieu où la controverse a toute sa place. Le contraire serait désastreux (…). Le pape n’est pas un duce, il n’est pas un chef que je dois suivre aveuglément. À la suite de Thomas d’Aquin, je dirais que l’instance suprême est la conscience personnelle », expliquera-t-elle plus tard.

Fidèle à ses convictions, Süssmuth joue également un rôle de premier plan dans une autre initiative transpartisane. En mai 1997, le Bundestag est appelé à se prononcer sur la pénalisation du viol conjugal. Le vote est historique parce que, pour la première fois, une majorité de femmes issues de tous les partis est à l’initiative et fait adopter une loi que les hommes avaient bloquée pendant des années – au motif que l’État ne devait pas s’immiscer dans la famille : « On expliqua pendant longtemps que ce n’était qu’un délit de galanterie et que les femmes devaient se rendre disponibles pour les hommes. Tout cela est absurde. Et ce qui me frappe est qu’il nous ait fallu si longtemps pour accomplir (…) ce qui allait de soi. »

 

Ce qu’il reste de son engagement

L’année suivante, Rita Süssmuth suscite à nouveau les réticences lorsqu’elle accepte, à la demande du ministre social-démocrate de l’Intérieur Otto Schily, de prendre la présidence de la commission dite de l’immigration. En 2000, c’est la première fois qu’un organe mandaté par un gouvernement fédéral se penche sur les questions en lien avec l’immigration et intégration. Le constat fait sensation et brise un tabou : l’Allemagne est un pays d’immigration. « J’ai connu beaucoup d’échecs. Mais presque tous les projets ont fini, tôt ou tard, par aboutir, (…). Qu’il s’agisse du conflit autour de l’avortement, des violences conjugales, des quotas ou des questions relatives à la garde des enfants – le travail n’est pas terminé. Je veux simplement dire (…) : cela vaut la peine de persévérer. » En 2020, Rita Süssmuth publie un livre intitulé Ne laissez pas le monde aux fous. Une lettre aux petits-enfants – un appel à la dignité humaine et au courage qui est, aujourd’hui encore, d’une brûlante actualité.

Le 1er février, Rita Süssmuth s’est éteinte à l’âge de 89 ans.

 

Cet article est une version abrégée de l’émission diffusée le 1er février 2026 sur Deutschlandfunk : Rita Süssmuth: Nachruf auf eine fortschrittliche Konservative.

 

L’auteure

Brigitte Baetz (Copyright: privat)
Brigitte Baetz (Copyright: privat)

Brigitte Baetz vit à Cologne en tant que journaliste indépendante spécialisée dans les médias. Elle travaille principalement pour Deutschlandfunk en tant que rédactrice et animatrice. Elle est membre de la commission de sélection du Grimme Online Award et jurée du prix Otto Brenner.

 

This site is registered on wpml.org as a development site. Switch to a production site key to remove this banner.