Leadership franco-allemand :
Une erreur historique

L’appel d’Emmanuel Macron en faveur d’une nouvelle émission de dette européenne a suscité de nombreuses réactions. Ancien diplomate en poste à Paris, Moscou, Washington et Strasbourg, Hans-Dieter Heumann revient sur la prise de position du chancelier Merz.
Le rejet par le gouvernement fédéral de la récente initiative du président français en faveur d’une Europe souveraine est une erreur historique. Dans une interview au Monde et à plusieurs journaux européens (10 février 2026), Emmanuel Macron a donné une réponse forte à la « destruction » de l’ordre international par Donald Trump. Quelques jours plus tard, à l’occasion de la Conférence de Munich sur la sécurité, il a rempilé et exhorté l’Europe à avoir le courage de « devenir une puissance géopolitique. » Dans la lignée du rapport Draghi, il a appelé à des investissements appropriés – à raison : l’Europe ne peut continuer à fonder son action sur un budget d’à peine 150 milliards d’euros. Un financement équivalant à 1 % du PIB des États membres ne suffira pas à assurer la viabilité de l’Union. À terme, l’Allemagne ne pourra se soustraire à la logique d’un effort commun, notamment sous la forme d’euro-obligations ; ces dernières renforceraient le rôle international de l’euro et, par conséquent, la capacité d’action de l’Europe.
Une méconnaissance profonde de la pensée stratégique française
Le gouvernement fédéral méconnaît, une fois de plus, l’importance stratégique de la politique européenne de la France. Le discours prononcé du président Macron à la Sorbonne (26 septembre 2017) était une réponse au premier mandat de Donald Trump. Quelques mois auparavant, lors d’une intervention sous une tente à bière à Munich (28 mai 2017), la chancelière Merkel avait déjà exprimé publiquement des doutes sur la fiabilité du partenaire américain. Pour autant, elle ne donna jamais suite à l’initiative d’Emmanuel Macron, arguant que « la France devait d’abord s’acquitter de ses propres tâches avant que de nouvelles démarches puissent être lancées au niveau européen ». C’était imprudent, si ce n’est irresponsable. Aujourd’hui encore, le gouvernement fédéral risque de laisser passer une chance historique – celle d’assumer, aux côtés de la France, le leadership en Europe. Car sans leadership franco-allemand, la souveraineté européenne restera lettre morte.
L’histoire de la construction européenne montre que l’Europe n’a progressé qu’à partir du moment où la France et l’Allemagne ont agi de concert. C’est ainsi que les défis du marché intérieur, la crise de l’euro ou encore la pandémie de Covid-19 ont pu être surmontés. Ces dernières semaines, Berlin et Rome ont certes donné des signes de collusion, mais l’Italie ne peut constituer une alternative viable à la puissance nucléaire française.
L’Allemagne ne peut plus se retrancher derrière les États-Unis.
Le chancelier Merz revendique le rôle de leader en Europe. Pareille ambition ne sera crédible qu’à partir du moment où l’Allemagne adoptera une position de fermeté, tant à l’égard de la Russie que des États-Unis. Nous sommes aujourd’hui encore loin du compte. Le gouvernement allemand met en avant l’ampleur du soutien qu’il apporte à l’Ukraine ; toutefois, par crainte d’une réaction russe, il hésite encore à donner à Kiev les moyens de prendre un avantage militaire décisif. Cela concerne notamment d’éventuelles frappes contre des objectifs en Russie, d’où sont lancées les attaques contre l’Ukraine. C’est précisément là tout l’intérêt des missiles de croisière Taurus.

Il en va de même des États-Unis. Après la destruction de l’architecture européenne de sécurité, un nouvel ordre doit être reconstruit. Les négociations avec la Russie devraient être conduites par les Européens eux-mêmes, à partir d’une position de force. Contrairement à son prédécesseur Olaf Scholz, le chancelier Friedrich Merz ne peut plus se retrancher derrière les États-Unis. Dans le discours d’ouverture de la Conférence de Munich sur la sécurité (13 février 2026), le chancelier a certes formulé un diagnostic clairvoyant. Il manque toutefois à cette prise de position un programme d’action permettant d’y répondre de manière appropriée – cela même qui le différencierait de ses prédécesseurs.
Jamais sans la France
Le président Trump s’intéresse davantage à un accord avec Moscou qu’à la sécurité européenne. Il abandonne l’Ukraine et exerce sur elle une pression plus forte que celle qu’il devrait exercer sur l’agresseur. Une paix négociée entre les États-Unis et la Russie ne serait ni équitable ni durable. Les Européens savent désormais qu’ils ne peuvent plus compter sur leur principal allié. Cette expérience continuera de marquer les relations transatlantiques même lorsque Trump aura quitté le pouvoir.
Dans cette situation, souvent qualifiée de « schisme transatlantique », la capacité d’action de l’Europe (« Handlungsfähigkeit ») requiert un leadership franco-allemand. Celui-ci constitue un capital stratégique qui ne saurait dépendre des conjonctures politiques internes. Le leadership ne se décrète pas : il suppose une pensée stratégique et la capacité d’anticiper les crises. Or, dans ce domaine, l’Allemagne accuse encore un retard non négligeable par rapport à la France.
L’auteur

Ancien ambassadeur d’Allemagne, Hans-Dieter Heumann a été président de la Bundesakademie für Sicherheitspolitik de 2011 à 2015. Il est aujourd’hui chercheur associé au Center for Advanced Security, Strategic and Integration Studies (Université de Bonn). Heumann est également le biographe de Hans-Dietrich Genscher, ministre allemand des Affaires étrangères de 1974 à 1992.
