Berlin-Varsovie :
Les relations germano-polonaises sont meilleures que leur réputation

Berlin-Varsovie : Les relations germano-polonaises sont meilleures que leur réputation
  • Publiéfévrier 24, 2026
Friedrich Merz accueille le premier ministre polonais Donald Tusk à la Chancellerie fédérale, Berlin, 15 décembre 2025 (Copyright : Alamy)
Friedrich Merz accueille le premier ministre polonais Donald Tusk à la Chancellerie fédérale, Berlin, 15 décembre 2025 (Copyright : Alamy)

Lors de sa première visite officielle à Berlin, le président de la Diète polonaise, Włodzimierz Czarzasty, a tenu des propos élogieux sur les relations germano-polonaises et a plaidé en faveur d’un « geste humanitaire » à l’égard des derniers survivants de la terreur nazie.

 

Le maréchal du Sejm, Włodzimierz Czarzasty, est le numéro deux dans la hiérarchie de l’État polonais, un homme affable qui ne craint pas le franc-parler. Issu de la Nouvelle Gauche, formation membre de l’actuelle coalition gouvernementale dirigée par Donald Tusk, il revendique un européisme convaincu, doublé d’une antipathie à peine voilée à l’égard de Donald Trump. Récemment encore, il a refusé de signer une pétition du président de la Chambre des représentants des États-Unis proposant de décerner le prix Nobel de la paix au président américain. Il s’en est suivi un échange particulièrement vif avec l’ambassadeur des États-Unis à Varsovie : ce dernier avait laissé entendre publiquement – fait pour le moins inhabituel – qu’il ne souhaitait plus entretenir de relations officielles avec Czarzasty. La réaction du président du Parlement polonais ne se fit pas attendre.

 

Nouveau départ plutôt que ressentiment

Le séjour de Włodzimierz Czarzasty à Berlin a permis de découvrir une autre facette du personnage. Il s’agissait là de son premier déplacement à l’étranger depuis sa prise de fonction en novembre dernier. À cette occasion (14 janvier), le maréchal du Sejm a prononcé un discours remarqué devant les membres de la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP). L’intervention a été suivie avec attention et a rencontré une large approbation. Rares sont en effet les responsables polonais de ce rang à s’être exprimés de manière aussi chaleureuse et constructive à l’égard de l’Allemagne devant un tel auditoire.

 

 

Dans le contexte du refroidissement des relations bilatérales qui a marqué le gouvernement du parti Droit et Justice de Jarosław Kaczyński, Czarzasty a plaidé pour un nouveau départ. Trente-cinq ans après la signature du traité de bon voisinage germano-polonais, il convient de se concentrer sur les défis du moment. L’histoire de la Seconde Guerre mondiale ne saurait être occultée, mais elle ne doit pas non plus conditionner l’ensemble de la relation – ainsi que le réclament certains milieux populistes polonais. Czarzasty a également rappelé la contribution de Solidarność à la chute du mur de Berlin et à la fin de la division de l’Europe. À la différence de nombreux responsables polonais, il a salué la politique de réconciliation de Willy Brandt, y compris à l’égard de la Russie. Les relations germano-polonaises pourraient servir d’exemple de réconciliation entre anciens ennemis : ces propos ont trouvé un écho favorable auprès du public réuni au siège de la DGAP.

 

Un geste humanitaire plutôt que des réparations

Selon Czarzasty, la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine appelle des réponses communes – au plan bilatéral et européen. L’Europe doit prendre son destin en main, bien plus qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent. Cela implique notamment une relance du Triangle de Weimar. Dans un contexte où le soutien des États-Unis à la sécurité européenne apparaît de plus en plus incertain, une coopération étroite entre la France, l’Allemagne et la Pologne devient indispensable. Il demeure néanmoins essentiel de résoudre une fois pour toutes les questions liées à la Seconde Guerre mondiale. Cela inclut, en priorité, un geste humanitaire envers les derniers survivants de la terreur nazie en Pologne. Compte tenu de leur grand âge, ils sont, chaque jour, de moins en moins nombreux. Le maréchal du Sejm a par ailleurs déploré la lenteur du processus décisionnel allemand concernant la construction d’un mémorial en hommage aux victimes polonaises du nazisme et de l’occupation allemande.

 

Un lieu de mémoire en hommage aux victimes de la guerre d’agression et de l’occupation de la Pologne par l'Allemagne nazie a été inauguré le 16 juin 2025 à Berlin. Un mémorial permanent doit y être érigé ultérieurement (Copyright : Alamy)
Un lieu de mémoire en hommage aux victimes de la guerre d’agression et de l’occupation de la Pologne par l’Allemagne nazie a été inauguré le 16 juin 2025 à Berlin. Un mémorial permanent doit y être érigé ultérieurement (Copyright : Alamy)

 

En Allemagne aussi, plusieurs initiatives de la société civile partagent cet avis. Il ne s’agit pas de satisfaire aux revendications irréalistes de la droite polonaise, qui chiffre les réparations à 1.400 milliards d’euros, mais de lever au plus vite ce contentieux dans l’intérêt des victimes. Il existe néanmoins un consensus quant à la responsabilité morale du pays pour les crimes commis en Pologne. Aucune compensation financière ne saurait effacer ces souffrances. D’un point de vue du droit international, la question des réparations – y compris des indemnisations individuelles – est close : la Pologne y a d’ailleurs officiellement renoncé et le traité 2+4 a définitivement réglé le chapitre de la guerre. Cela n’exclut cependant pas un geste humanitaire volontaire de la part de l’Allemagne. Des versements ont déjà été effectués par le passé, dans un cadre toutefois limité, notamment au profit de la Fondation pour la réconciliation germano-polonaise et des anciens travailleurs forcés. Ces initiatives avaient suscité à l’époque des réactions positives en Pologne. Reste à savoir si le contexte politique intérieur permettrait aujourd’hui un accueil similaire.

 

Économie forte, sécurité forte

Les propos de Czarzasty en faveur d’un renforcement de l’économie et des capacités militaires en Europe ont eux aussi rencontré un accueil favorable, Donald Trump ayant été pour beaucoup, que ce soit en Pologne ou en Allemagne, un véritable électrochoc. Il s’agit désormais d’éviter de retomber dans une situation de léthargie. Notre continent dispose d’atouts considérables, très enviés en-dehors de l’Europe : le plus vaste marché intérieur au monde, une main-d’œuvre hautement qualifiée et un État de droit solide.

Dans le contexte actuel, il est impératif d’engager des réformes structurelles afin de préparer l’économie européenne à une compétition géopolitique accrue. Les rapports présentés par Mario Draghi et Enrico Letta formulent des propositions substantielles pour renforcer notre compétitivité. Il est par ailleurs nécessaire de nouer de nouveaux partenariats avec des États et des blocs commerciaux attachés au maintien d’un ordre international fondé sur le droit et sur un système de règles acceptées le plus largement possible. À ce titre, les accords de libre-échange avec le Mercosur et l’Inde vont dans la bonne direction.

 

Pour une avant-garde européenne

Face à la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine, l’Europe doit mobiliser tous les leviers dont elle dispose afin de bâtir une politique de sécurité et de défense commune digne de ce nom. Une européanisation de l’OTAN constituerait une réponse pragmatique à laquelle l’UE pourrait contribuer de manière décisive grâce à des moyens financiers substantiels. L’enjeu serait ensuite de maintenir, à court terme, l’engagement américain tout en renforçant, à moyen et long terme, la souveraineté européenne.

Enfin, il est nécessaire de faire évoluer les institutions européennes. Cela implique non seulement de réduire les lourdeurs bureaucratiques là où créativité et innovation sont requises, mais aussi et surtout d’insuffler un nouvel élan à l’élargissement de l’UE et de renforcer sa capacité d’action. Tant que les réformes nécessaires buteront sur la règle de l’unanimité, le recours à des coalitions de pays volontaires, au sein ou en dehors des traités, restera difficile à éviter. D’où la nécessité d’un leadership capable d’entraîner les autres États. Le gouvernement fédéral a affirmé à plusieurs reprises être prêt à l’assumer. L’Allemagne ne pourra cependant pas agir seule. Une avant-garde européenne de pays partageant les mêmes objectifs s’avérera peut-être indispensable. À cet endroit, le Triangle de Weimar, éventuellement élargi à l’Italie, pourrait jouer un rôle décisif.

 

L’auteur

Rolf Nikel (Copyright : privat/DGAP)
Rolf Nikel (Copyright : privat/DGAP)

Rolf Nikel est vice-président de la DGAP depuis 2020. Diplomate de carrière, il a servi pendant quarante ans au ministère allemand des Affaires étrangères, notamment dans les ambassades à Moscou, Paris, Nairobi et Washington, avant d’être nommé ambassadeur en Pologne. Il a passé quatorze années à la chancellerie fédérale, au sein du département des affaires étrangères, sous les chanceliers Helmut Kohl et Gerhard Schröder ainsi que sous la chancelière Angela Merkel. De 2011 à 2014, il a été délégué du gouvernement fédéral pour le désarmement et le contrôle des armements. Diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, il a également été fellow à l’université Harvard. Dernières publications : Feinde, Fremde, Freunde : Polen und die Deutschen (2023) et Der schmale Grat : Die Kunst der Diplomatie in Zeiten des Umbruchs (à paraître en avril 2026).

 

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