Made in Germany :
Mondialisation ou globalisation, protectionnisme ou chauvinisme ?

Les excès de langage de Donald Trump suscitent de nombreuses inquiétudes, un malaise qui se manifeste également au niveau du vocabulaire.
L’inquiétude est d’autant plus grande que ces bouleversements semblent faire fi des accords passés, à commencer par la réconciliation franco-allemande scellée par le Traité de l’Élysée. Français et Allemands donnent à voir combien leur coopération reste fragile, que ce soit dans le cadre du SCAF ou du Mercosur. De Gaulle avait raison quand il disait que « les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts.
La naissance d’un label mondial
Il n’est pas inutile de rappeler que l’Allemagne d’avant 1989, dans sa partie occidentale, était souvent considérée comme un géant économique et un nain politique. Elle aimait souligner que l’Angleterre du XIXᵉ siècle avait naïvement tenté de discréditer les produits du Reich en leur apposant l’étiquette Made in Germany. Cette initiative donna, sans le vouloir, naissance à un label de qualité international, aujourd’hui quelque peu égratigné par la crise économique.

Aujourd’hui, de nombreux produits qui ont jadis fait la réputation de la qualité allemande ne sont plus fabriqués uniquement en Allemagne. Les stations-service Aral, symbole de la puissance industrielle du bassin de la Ruhr, appartiennent depuis 2002 à la compagnie britannique BP. Le groupe Volkswagen, dont le siège est à Wolfsburg, possède 112 sites de production répartis dans 17 pays européens et dix pays d’Amérique, d’Asie et d’Afrique. Quant aux bonbons Haribo, ils proviennent non plus uniquement de Bonn mais majoritairement d’usines situées dans l’UE, principalement en France et en Espagne.
Glocalisation et stratégies économiques
Le Made in Germany a progressivement laissé place – mondialisation linguistique oblige – au Made for Germany ou au Made by German Companies. En France également, les critères évoluent : le Made in France est de plus en plus souvent nuancé par des mentions comme Origine France ou un sigle indiquant que le produit a été fabriqué, transformé ou assemblé en France. Aujourd’hui, les entreprises aujourd’hui ne se fondent plus sur des critères de production, mais sur des intérêts financiers, en s’implantant là où la rentabilité est maximale. Certains ont qualifié cette promotion du libre-échange de Hühnerhof-Ökonomie, ou « économie de basse-cour » : un système où poules et renards jouissent d’une totale liberté de mouvement, supposément pour permettre à tous les animaux un développement maximal.

Les différences apparaissent également au niveau du vocabulaire, du reste comme dans de nombreux autres dossiers. Quand les Français parlent de mondialisation, les Allemands préfèrent germaniser le terme anglais globalization en Globalisierung. L’Allemagne a depuis longtemps montré son ouverture sur le monde : il suffit d’écouter les bulletins d’information à la radio ou à la télévision, véritables tours du monde de l’actualité quotidienne, alors que les Français privilégient, eux, les nouvelles nationales, notamment la météo et les faits divers.
Contrairement à une majorité de touristes français, qui se limitent à l’Hexagone, les Allemands voyagent fréquemment à l’étranger, de l’Amérique latine à l’Asie. Ils n’hésitent pas à s’exprimer dans une langue étrangère, même sommairement, et consomment régulièrement de la restauration rapide américaine. Ces différences témoignent d’une ouverture culturelle et linguistique marquée, souvent sous-estimée en France.

Paradoxe : la Globalisierung n’est pas nécessairement leur doctrine mais lorsqu’ils approuvent des accords comme celui du Mercosur, les Allemands mettent en avant les avantages pour leur politique d’exportation tout en minimisant l’ampleur de leur position, en adaptant leur vocabulaire à leurs efforts de conquête de nouveaux marchés. Plutôt que de parler de stratégies globales, locales, internationales ou transnationales, ils privilégient la stratégie glocale, combinaison de global et local, un terme peu élégant destiné à atténuer les craintes de la globalisation et à souligner les bénéfices du local. Ce vocabulaire reflète pudiquement un patriotisme économique, plus sobre toutefois que le « America First ».
Figures politiques
Autre paradoxe survenu en 2004 lorsque l’Allemagne a choisi son nouveau président de la République, Horst Köhler (1943-2025), alors inconnu du grand public malgré sa fonction à la tête du Fonds monétaire international (FMI). Dès son premier discours, il surprit en affirmant : « J’aime notre pays », ajoutant que « si l’Allemagne s’y prenait bien, elle pourra(it) continuer à tirer grand profit de la mondialisation ». Certes, Berlin réaffirmait son ouverture au dialogue des cultures et son dédain des frontières mais le président entendait surtout encourager un changement de mentalité afin que les pays industrialisés ouvrent leurs marchés aux produits du tiers-monde et acceptent la concurrence ainsi que les restructurations.

En 1997, l’ancien chancelier Helmut Schmidt publia un vibrant appel en faveur d’une action visant à « civiliser le capitalisme ». Il y mettait en garde contre le glissement vers une « économie western » (Wildwestwirtschaft), un jeu de mots combinant l’économie occidentale (Westwirtschaft) et le western américain (Wildwest). Un avertissement dont la pertinence se vérifie aujourd’hui face aux excès américains.
Le vocabulaire allemand recourt à d’autres expressions pour rassurer les citoyens qui craignent que la réputation internationale de certains secteurs ne souffre de la crise. Face à la Globalisierung, le Standort Deutschland – littéralement « l’emplacement de l’Allemagne » – reste un repère fiable. Cette traduction est cependant incomplète, car Standort implique également un esprit de compétitivité et de concurrence.
L’Allemagne cherche à se positionner comme un pôle d’attraction, notamment pour l’industrie, et à offrir une place de choix à tous les producteurs, qu’ils soient allemands ou étrangers. On met en avant, en plus de l’avantage géographique au cœur de l’Europe, la qualité des infrastructures, la fiabilité du système juridique et le faible nombre de grèves, toujours comparé à d’autres pays du monde.
Héritage historique
L’Allemagne, tout en tenant compte des précautions nécessaires pour situer ce terme dans un contexte aux frontières mouvantes, possède une expérience mondialiste qui remonte au XVIᵉ siècle et qui n’a pas toujours donné un bilan positif. Après la découverte des Amériques, Charles Quint (1500-1558), empereur du Saint-Empire romain germanique et roi d’Espagne, aimait rappeler que le soleil ne se couchait jamais sur son Empire. De nos jours, à l’ère d’Internet, le temps ne s’arrête plus pour les multinationales qui défient les fuseaux horaires et travaillent jour et nuit à l’échelle du globe.
De même, le mercantilisme des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles en France, en Angleterre, en Espagne et en Prusse jette les bases d’une première mondialisation commerciale. Ces pays constatent rapidement que produire davantage pour exporter plus et importer moins constitue une voie sans issue, car les pays qui ne peuvent pas exporter n’ont pas assez d’argent pour importer, ce qui conduit au libéralisme économique du XIXᵉ siècle. La défaite nazie de 1945 et l’effort de réconciliation, notamment avec la France via une intégration occidentale sans faille, permettent aux Allemands (de l’Ouest du moins) de ne pas se replier sur eux-mêmes et de s’ouvrir au monde libre, favorisant une supériorité économique plutôt qu’une domination politique ouverte.
Protectionnisme culturel : le Reinheitsgebot
Difficile néanmoins d’éviter certaines formes de protectionnisme. Un exemple emblématique est le Reinheitsgebot, édit de pureté promulgué en avril 1516 par le duc Guillaume IV de Bavière.

Il stipulait que la bière bue en Allemagne devait être composée uniquement de malt, de houblon, de levure et d’eau, sans aucun additif, et devait être vendue de la Saint-Georges à la Saint-Michel, partout sur le territoire, pour pas plus d’un pfennig munichois – détail oublié depuis longtemps par les adeptes de l’édit. Initialement valable en Bavière, il fut progressivement repris dans d’autres régions et généralisé à l’ensemble du Reich en 1906. Après la fondation de la RFA (1949), les députés du Bundestag maintinrent ce texte. Cependant, la Cour européenne le condamna en 1987 pour ce qu’elle considérait comme un « patrimoine culturel exacerbé », que certains qualifieront pudiquement de « protectionnisme caché ».
L’auteur

Licencié d’allemand à l’université de sa ville natale Orléans en 1969, Gérard Foussier a découvert sa passion pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage avec Münster en Westphalie. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la radio allemande Deutsche Welle à Cologne puis à Bonn, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents pendant 13 ans, il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages. Son dernier livre, Allemanderies, est sorti en janvier 2023. Il détient la double nationalité et est détenteur de l’Ordre du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz).
