Terrorisme :
Le juste équilibre, entre sécurité et liberté

Terrorisme : Le juste équilibre, entre sécurité et liberté
  • Publiémars 20, 2026
Des personnes en deuil lors d'une cérémonie en mémoire des victimes des attentats terroristes de Paris, le 15 novembre 2015 (Copyright: Wikimedia Commons)
Des personnes en deuil lors d’une cérémonie en mémoire des victimes des attentats terroristes de Paris, le 15 novembre 2015 (Copyright: Wikimedia Commons)

Comment l’Allemagne et la France font-elles face à la menace du terrorisme islamiste ? Du centralisme au fédéralisme, en passant par la laïcité et l’engagement de la société civile, les approches sont très différentes. Regard sur les logiques politiques et sociales qui les sous-tendent.

 

Ni la France ni l’Allemagne ne sont épargnées par la menace du terrorisme islamiste : en France, le niveau de menace reste élevé. Rien qu’en février 2026, deux adolescents de 16 ans ont été inculpés pour avoir planifié un attentat, tandis qu’un ancien détenu radicalisé a attaqué un gendarme Place de l’Étoile à Paris. L’Allemagne reste, elle aussi, « dans le viseur de l’EI », comme l’a montré l’attaque au couteau à Solingen en août 2024. Les réponses que les deux pays y apportent sont en tension permanente avec les exigences de l’État de droit et les impératifs de prévention à long terme. Amis proches, voisins, moteurs de l’intégration européenne mais aussi concurrents, ils pondèrent néanmoins ces enjeux de manière différente. Il est donc pertinent de comparer trois différences majeures dans leur politique de lutte contre le terrorisme.

 

État centralisé ou fédéralisme

Même si Paris a, depuis les années 80, progressivement délégué certaines compétences aux départements, la France continue de privilégier une organisation sécuritaire fortement centralisée. Depuis 2018, la DGSI joue un rôle clé dans la lutte contre le terrorisme et coordonne l’action opérationnelle de la police. La Cellule nationale de coordination du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT) supervise, elle, la coopération stratégique entre les différents services de renseignement et autorités : DGSE, DGSI, DRM, DRSD. Particularité de la DGSI : elle combine des fonctions de renseignement et de police judiciaire, ce qui lui permet de constater des infractions, de collecter des preuves et d’enquêter sur leurs auteurs. Cette double compétence constitue un atout pour la France et garantit une « transition fluide entre la collecte d’informations et la procédure judiciaire ».

 

Organisation des services de renseignement français (Copyright: Wikimedia Commons)
Organisation des services de renseignement français (Copyright: Wikimedia Commons)

 

En Allemagne, une telle organisation est difficilement concevable. Le pays applique en effet un principe historique de séparation entre la police et les services de renseignement. Même la GTAZ (Gemeinsames Terrorismusabwehrzentrum), qui assure l’échange d’informations entre une quarantaine d’autorités fédérales et régionales, est parfois décrite comme susceptible de l’affaiblir. Cet échange est pourtant crucial car dans le système fédéral allemand, la sécurité intérieure et la justice relèvent des Länder. Outre le BKA et le BfV, chaque Land dispose ainsi d’un office de police criminelle (LKA) et d’un office de protection de la Constitution (LfV). Une organisation similaire prévaut dans le domaine de la poursuite pénale.

En France, le Parquet national antiterroriste (PNAT) centralise depuis 2019 les compétences à Paris. En Allemagne, le procureur fédéral général (GBA) est compétent en matière de terrorisme ; il peut néanmoins transférer certains dossiers aux parquets généraux des Länder.

 

Attentat sur le marché de Noël de Berlin, sur la Breitscheidplatz, le 20 décembre 2016 – cabine endommagée du tracteur routier (Copyright: Wikimedia Commons)
Attentat sur le marché de Noël de Berlin, sur la Breitscheidplatz, le 20 décembre 2016 – cabine endommagée du tracteur routier (Copyright: Wikimedia Commons)

 

L’approche descendante française facilite la coopération et la visibilité politique tandis que l’attentat du marché de Noël de Berlin (décembre 2016) a montré que le manque d’échange d’informations et la distribution floue des responsabilités avaient contribué à ce que le terroriste ne soit pas arrêté à temps.

 

État et religion

Une autre différence importante concerne le rapport entre l’État et la religion. En France, ce rapport est régi par la loi de 1905. La liberté de religion y est garantie mais l’État et les organisations religieuses doivent rester strictement séparés. Dans la fonction publique et dans les écoles, aucun symbole religieux ostentatoire n’est autorisé : c’est par exemple le cas du voile. L’État se réserve le droit d’intervenir dès que la religion peut avoir un effet déstabilisant, tant sur le plan politique que social, et peut décider de fermer certaines associations. Ces interventions ne manquent pas de susciter la critique. Ainsi, un an après l’entrée en vigueur de la loi contre le séparatisme (août 2021), plus de 800 établissements – mosquées, écoles privées et associations culturelles – ont été fermés par décision administrative. Selon le sociologue français Farhad Khosrokhavar, ces mesures sont « inefficaces » et « stigmatisantes » et visent surtout à rassurer l’opinion publique.

 

Article 4 de la Loi fondamentale – Baies vitrées donnant sur la Spree à la Jakob-Kaiser-Haus du Bundestag à Berlin (Copyright: Wikimedia Commons)
Article 4 de la Loi fondamentale – Baies vitrées donnant sur la Spree à la Jakob-Kaiser-Haus du Bundestag à Berlin (Copyright: Wikimedia Commons)

 

En Allemagne, la liberté religieuse est protégée par l’article 4 de la Loi fondamentale. Contrairement à la France, il n’existe pas de séparation stricte entre l’État et les religions. L’État collabore avec les différentes communautés, notamment par le biais de l’enseignement religieux dans les écoles publiques. Les interventions étatiques dans les questions en lien avec cette question sont juridiquement complexes et mises en œuvre beaucoup plus lentement. Les interdictions d’associations ou la fermeture de mosquées en dehors de la sphère pénale sont donc rares : entre 1990 et 2024, le ministère de l’Intérieur n’a interdit que 50 associations, dont 22 pour islamisme. En 2025, le groupe Muslim Interaktiv a été interdit pour avoir rejeté l’ordre constitutionnel allemand. Les experts ont jugé cette interdiction « tardive » car un an et demi plus tôt, une manifestation avait déjà lancé un appel au califat.

 

Prévention et société civile

Les approches en matière de prévention diffèrent également. En France, ce n’est qu’après les attentats commis par Mohamed Merah en 2012 que le terrorisme islamiste a commencé à être envisagé au-delà des seules questions de sécurité. Après plusieurs tentatives infructueuses et controversées, le dispositif de prévention s’est professionnalisé et la société civile s’est davantage impliquée. Une ONG spécialisée dans l’accompagnement des anciens détenus (Groupe SOS) intervient par exemple aujourd’hui en coopération avec le ministère de la Justice (programme PAIRS). Depuis 2014, les préfectures appliquent les mesures nationales, décident d’actions préventives, comme la fermeture de lieux de culte, et coordonnent la prévention locale via les unités CPRAF. Selon le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR), plus de 6 174 personnes radicalisées et 2 197 familles ont ainsi été accompagnées.

 

Le risque de radicalisation sur internet est particulièrement élevé chez les enfants et les adolescents (Copyright: Alamy)
Le risque de radicalisation sur internet est particulièrement élevé chez les enfants et les adolescents (Copyright: Alamy)

 

En Allemagne, un large réseau d’offres de prévention et de réinsertion, porté par l’État et la société civile, s’est développé au cours des dernières décennies. L’Office fédéral des migrations et des réfugiés (BAMF), par exemple, gère un réseau de centres de conseil qui soutiennent également les proches de jeunes à risque. Parmi les partenaires clés figurent des ONG comme le Violence Prevention Network e.V. (VPN), Grüner Vogel e.V. ou Wegweiser, dont le champ d’action concerne les personnes radicalisées, les anciens détenus ou celles revenant d’Irak ou de Syrie. Coopérer en toute confiance, échanger des informations, mesurer l’efficacité de leurs mesures constituent non seulement la clef de voûte de leur travail. C’est aussi un véritable défi.

 

Trouver le bon équilibre

Il y a de bonnes raisons pour lesquelles la France et l’Allemagne ont développé des approches si différentes face à l’extrémisme et au terrorisme islamistes. Au-delà des structures étatiques et des traditions politiques ou sociales, l’expérience de la violence joue un rôle déterminant. L’Allemagne serait-elle allée aussi loin que la France dans la limitation des libertés fondamentales si les commandos du 13 novembre 2015 avaient frappé Berlin plutôt que Paris ?

 

La porte de Brandebourg aux couleurs du drapeau français après les attentats terroristes de Paris en novembre 2015 (Copyright: Wikimedia Commons)
La porte de Brandebourg aux couleurs du drapeau français après les attentats terroristes de Paris en novembre 2015 (Copyright: Wikimedia Commons)

 

En Allemagne, de nombreuses mesures nécessitent d’abord une décision juridique. Cela les rend certes plus robustes mais ralentit leur mise en œuvre. Les débats portent également sur la compatibilité de la surveillance préventive des communications avec la Loi fondamentale.

Face à la violence politique, il n’existe pas de « bonne solution » car il s’agit souvent de trouver le juste équilibre entre sécurité et liberté. Dans la plupart des cas, une prévention efficace reste invisible. C’est peut-être précisément dans ce que l’on appelle le « paradoxe de la prévention » que réside la principale différence entre la France et l’Allemagne : l’Allemagne a jusqu’ici accepté que l’efficacité de la prévention soit difficile à démontrer et privilégie l’État de droit. La France, de son côté, tend à rendre la prévention politiquement visible, quitte à restreindre certaines libertés. Les deux pays ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre : un changement de perspective est nécessaire.

 

L’auteure

Sofia Koller (Copyright: DGAP - Zsófia Pölöske)
Sofia Koller (Copyright: DGAP – Zsófia Pölöske)

Sofia Koller est Senior Research Analyst au Counter Extremism Project (CEP) Allemagne où elle se travaille notamment sur le retour de personnes en provenance d’Irak ou de Syrie. De 2018 à 2021, elle a été Research Fellow à la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP) ; auparavant, elle était coordinatrice de projets au Liban et en France. Sofia Koller est titulaire d’un master en études sur les conflits internationaux du King’s College London.

 

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