Fondation Desiderius-Erasmus :
Au service des ambitions de l’AfD

La possible intégration d’une fondation proche de l’AfD dans le dispositif de financement public soulève des questions inédites à l’intersection du droit, de la politique et de la démocratie.
Les fondations proches des partis représentés au Bundestag constituent une spécificité du système politique allemand. Outre des activités de formation, elles organisent des colloques spécialisés et des conférences internationales, soutiennent des projets de recherche portant sur des questions d’intérêt public, accompagnent des étudiants et des doctorants via des programmes de bourses dédiés, entretiennent des bureaux à l’étranger et développent des réseaux internationaux. Indépendamment de leur forme juridique, les fondations dites politiques sont toutes reconnues d’utilité publique et majoritairement financées par des fonds publics. Les financements dont elles disposent sont fixés dans le cadre des négociations budgétaires fédérales et adopté par la loi de finances votée par le Bundestag. Jusqu’en 2023, l’attribution se faisait « selon l’usage ». Depuis, c’est la loi sur le financement des fondations qui régit le processus. En 2025, les moyens alloués à l’ensemble des fondations s’élevaient à 330,8 millions d’euros ; ils devraient diminuer d’environ 80 millions d’euros en 2026.
À l’image de l’AfD
À l’instar des partis représentés au Bundestag au cours des dernières décennies – la CDU (Fondation Konrad-Adenauer), la CSU (Fondation Hanns-Seidel), le SPD (Fondation Friedrich-Ebert), Bündnis 90/Les Verts (Fondation Heinrich-Böll), Die Linke (Fondation Rosa-Luxemburg) et le FDP (Fondation Friedrich-Naumann pour la liberté) –, l’AfD a créé sa propre structure, sous la forme de la Fondation Desiderius-Erasmus (DES). Logiquement, elle aspire elle aussi à bénéficier d’un financement public. Depuis juillet 2025, le parti esttoutefois considéré comme « un cas suspect d’extrémisme de droite » ; plusieurs sections régionales ont même été classées comme « extrémistes de droite avérées ». Dans ce contexte, le financement de la DES constituerait non seulement une « nouveauté », il pourrait également avoir de graves conséquences.

La DES a été officiellement reconnue en 2018 comme proche de l’AfD. Son évolution s’inscrit dans les dynamiques internes du parti, marqué par une coalition de différentscourants – des courants libertariens d’inspiration néolibérale jusqu’aux forces nationalistes ethnoculturelles. Il en va de même au sein de la Fondation : responsables de l’AfD etreprésentants de la « Nouvelle Droite » y jouent un rôle central. Des acteurs tels que Karlheinz Weißmann, longtemps président du conseil de la DES, en sont la meilleure illustration. Dans ce contexte, la DES se présente comme une alliance au sein de laquelle différents courants coopèrent tout en se disputant la primauté.
Former les cadres de demain
À ce jour, le développement institutionnel de la DES reste toutefois limité. Ses événements se limitent, pour la plupart, à des séminaires d’éloquence ou à des manifestations sur des thèmes politiques d’actualité – ce qui laisse à penser que l’une de ses priorités est actuellement de former des cadres politiques, en particulier aux niveaux communal et régional.

L’activité éditoriale de la Fondation demeure également modeste. À côté de rares ouvrages collectifs, elle publie également des périodiques, là aussi en nombre réduit. Dans l’ensemble, tout indique que la DES ne dispose pas encore d’une infrastructure comparable à celle des fondations politiques existantes. Néanmoins, on peut partir du principe que ses activités se développeraient très vite si elle venait à bénéficier de financements publics.
Une alliance internationale ?
Les fondations politiques entretiennent traditionnellement de nombreux bureaux à l’étranger et s’inscrivent dans de vastes réseaux européens. De telles structures pourraient permettre à la DES, et par ricochet à l’AfD, d’intensifier ses contacts avec d’autres partis d’extrême droite tels que le FPÖ ainsi qu’avec des acteurs extra-parlementaires, notamment ceux issus de la mouvance de la « Nouvelle Droite ». Une coopération renforcée avec d’autres fondations et think tanks, par exemple la Heritage Foundation, qui a contribué à façonner l’agenda du second mandat de Donald Trump, est également envisageable. Il en va de même des projets à connotation illibérale qu’elle pourrait développer en Europe centrale et orientale. Là, des think tanks de droite et institutions de formation des élites politiques conservatrices comme le Mathias Corvinus Collegium et le Danube Institute en Hongrie, ainsi qu’Ordo Iuris et le Collegium Intermarium en Pologne, ont déjà mis en place desinfrastructures bien intégrées au sein de l’extrême droite mondiale.

18 millions de financement public ?
Un tournant décisif a été l’arrêt de la Cour constitutionnelle fédérale de février 2023. Celui-ci a en effet établi que le financement public des fondations politiques nécessite une base légale. En réponse, le Bundestag a adopté en novembre 2023 une loi sur le financement des fondations. Cette loi prévoit notamment qu’une fondation ne peut recevoir de fonds publics que si le parti auquel elle est liée dispose d’un groupe parlementaire au Bundestag pendant au moins trois législatures. En outre, la fondation doit activement défendre l’ordre fondamental démocratique libre et le principe d’entente entre les peuples. Ces dispositions ont jusqu’ici exclu le financement de la DES. Les résultats des dernières élections fédérales ayant conforté la position de l’AfD au Bundestag, la Fondation a désormais droit à un financement. Toutefois, il reste à déterminer si elle satisfait aux critères de fond, une question actuellement examinée par le ministère fédéral de l’Intérieur, après qu’elle a déposé une demande de financement d’environ 18 millions d’euros.

La perspective d’un financement public de la DES a suscité d’intenses débats. Diverses initiatives et organisations de la société civile ont appelé à l’adoption de dispositions légales visant à empêcher le financement de structures d’extrême droite. Parallèlement, il a été souligné qu’une décision fondée sur les évaluations de l’Office fédéral de protection de la Constitution pourrait, à long terme, avoir des répercussions sur l’ensemble du champ de l’éducation politique. Celle-ci repose en effet sur des objectifs tels que l’autonomie de jugement, laquelle suppose une certaine indépendance. Un contrôle durable par les services de renseignement pourrait ainsi entrer en contradiction avec ces principes.
Malgré des ressources limitées, la DES joue déjà un rôle important dans les réseaux de la « Nouvelle Droite ». Elle agit comme interface entre structures partisanes, société civile et réseaux internationaux de droite. Elle n’a jusqu’à présent pas défini comment elle compte aborder ses actions relevant de l’éducation politique mais tout laisse à penser que son approche sera en deçà des standards élevés de ce domaine.
Une décision encore ouverte
Le débat autour de la DES a montré que l’éducation politique est devenue un champ de confrontation, tant entre acteurs démocratiques et extrémistes de droite qu’au sein même des institutions dédiées à cette mission. La question de savoir si des structures d’extrême droite bénéficieront d’un soutien financier public à une échelle sans précédent dépend désormais des juridictions compétentes et de l’Office fédéral de protection de la Constitution. À la suite de la décision du tribunal administratif de Cologne (février 2026), la cour administrative supérieure de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, siégeant à Münster, sera prochainement amenée à se prononcer sur la requalification de l’AfD, d’un parti d’« suspecté d’extrémisme de droite » à « mouvement d’extrême droite avéré ». Une telle décision permettrait aux services de renseignement de surveiller plus étroitement le parti, notamment par des mesures et des informateurs dédiés.
Les auteurs
Georg Gläser est chercheur en science politique, politique éducative et éducation politique à l’Université de Cologne. Il travaille notamment au sein du projet de recherche « RaisoN » consacré aux processus de radicalisation liés aux idéologies complotistes. Ses travaux portent sur les conditions de travail dans l’éducation politique, la critique de l’antisémitisme, ainsi que sur les théories de l’État et de l’hégémonie et l’extrême droite, en lien avec l’éducation politique, le travail social et la formation des enseignants.
Gudrun Hentges dirige le domaine d’enseignement et de recherche en science politique, politique éducative et éducation politique à la Faculté des sciences humaines de l’Université de Cologne. Ses travaux portent notamment sur l’éducation politique, les théories de la démocratie, l’extrême droite en Allemagne et en Europe, ainsi que sur l’antisémitisme, le racisme et les idéologies complotistes.
