Guerre en Iran :
« L’Europe s’est mise hors-jeu »

Guerre en Iran : « L’Europe s’est mise hors-jeu »
  • Publiémars 30, 2026
Le président américain Trump dirige l'opération « Epic Fury » depuis Mar-a-Lago, à Palm Beach, le 28 février 2026 (Copyright : Wikimedia Commons)
Le président américain Trump dirige l’opération « Epic Fury » depuis Mar-a-Lago, à Palm Beach, le 28 février 2026 (Copyright : Wikimedia Commons)

Dans son entretien avec dokdoc, l’ancien diplomate Martin Kobler met en garde contre une escalade incontrôlée au Moyen-Orient et appelle à une initiative franco-allemande.

 

dokdoc : Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Die Zeit, Peter Sloterdijk a récemment déclaré : « Aujourd’hui, ce qui nous fait cruellement défaut, c’est une vue d’ensemble sur la situation. On perçoit le caractère répétitif de ses opinions, ainsi que de celles des autres. » Dans quelle mesure ce diagnostic s’applique-t-il à la situation au Moyen-Orient ?

 

Martin Kobler : Peter Sloterdijk a tout à fait raison. La répétition incantatoire de certains concepts, depuis des décennies, ne permet guère d’avancer. C’est par exemple le cas du mantra de la solution à deux États : il semble aujourd’hui vide de sens, en décalage avec le réel. Dans les faits, la porte est largement fermée. Alors pourquoi continuer dans cette même direction ? Il nous faut porter un regard différent sur la situation. Le Moyen-Orient n’est plus un simple conflit régional ; il s’inscrit désormais dans une confrontation plus large en lien avec l’ordre international.

 

dokdoc : Emmanuel Macron a critiqué ouvertement les frappes américaines et israéliennes dès le début du conflit : les opérations militaires ont été menées « en violation du droit international, ce que nous ne pouvons pas approuver ». Friedrich Merz, de son côté, s’est montré plus réservé. Il y a quelques jours encore, il a déclaré que le gouvernement était en train d’examiner la situation. Dans quelle mesure ces divergences compliquent-elles une initiative commune ?

 

Kobler : Il n’est pas nécessaire d’avoir des compétences particulières – pas même juridiques – pour voir que cette guerre est contraire au droit international. L’Iran ne représentait pas une menace imminente ni pour les États-Unis ni pour Israël. Il est par conséquent difficile d’invoquer le principe de légitime défense pour justifier des frappes israéliennes et américaines. Sur ce point, Emmanuel Macron avait raison.

 

Pour Israël, les relations avec les États-Unis sont indispensables. Ici, au club Mar-a-Lago à Palm Beach, le 29 décembre 2025 (Copyright : Wikimedia Commons)
Pour Israël, les relations avec les États-Unis sont indispensables. Ici, au club Mar-a-Lago à Palm Beach, le 29 décembre 2025 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Le gouvernement allemand a d’abord adopté une autre approche. Car si l’attaque américano-israélienne contre l’Iran est illégale au regard du droit international, Téhéran pourrait faire valoir que ses contre-attaques relèvent de son droit à la légitime défense. Cela mettrait l’Allemagne dans un dilemme politique. D’où l’importance des propos du président Steinmeier. Steinmeier a finalement dit ce que beaucoup pensent déjà : qu’il s’agit en fait d’une attaque contraire au droit international. Cela soulève également la question d’une éventuelle complicité – par exemple dans le cadre de l’utilisation de la base de Ramstein et du territoire allemand par les forces américaines. Le gouvernement doit absolument tenir compte de cet aspect.

 

dokdoc : À Paris, la réaction – ou plutôt l’absence de réaction – du chancelier Merz a suscité l’étonnement. La question se pose aussi pour le sud du Liban, notamment dans le contexte de l’intensification des frappes israéliennes contre des cibles du Hezbollah. La France entretient des liens traditionnellement étroits avec le Liban et accentue actuellement la pression diplomatique en faveur de la désescalade. Quel rôle l’Allemagne peut-elle jouer dans ce contexte, notamment au regard de sa relation particulière avec Israël ?

 

Kobler : L’Europe doit prendre de toute urgence l’initiative au Liban. Bien sûr, il est inacceptable que le Hezbollah continue à bombarder le territoire israélien. Mais un simple regard en arrière suffit : la destruction des structures de l’OLP en 1982 et l’occupation du sud du Liban de 1985 à 2000, avant le retrait unilatéral d’Israël, ont montré que cette logique de destruction et de déplacement n’apporte pas de paix durable. C’est la même chose aujourd’hui. Les actions militaires ne suffisent pas ; elles doivent être accompagnées d’initiatives politiques et diplomatiques.

 

En tant que puissance mandataire de l'ancien État du Grand Liban (1920-1943), la France entretient des liens étroits avec l'actuelle République libanaise (depuis 1943). On voit ici Emmanuel Macron après l'explosion survenue dans le port de Beyrouth le 4 août 2020 (Copyright : Alamy)
En tant que puissance mandataire de l’ancien État du Grand Liban (1920-1943), la France entretient des liens étroits avec l’actuelle République libanaise (depuis 1943). On voit ici Emmanuel Macron après l’explosion survenue dans le port de Beyrouth le 4 août 2020 (Copyright : Alamy)

 

Et c’est précisément là que réside la force du tandem franco-allemand : la France, du fait de ses liens historiques avec la région, et l’Allemagne, du fait de la relation particulière qu’elle entretient avec Israël. Il est cependant essentiel que cet engagement s’inscrive dans un cadre européen. Les ministres des Affaires étrangères allemand et français devraient se rendre sans plus attendre dans la région – à Jérusalem et à Beyrouth – et s’y entretenir avec les responsables politiques ainsi que les populations locales. Il s’agit de montrer quelle contribution l’Europe peut apporter pour contenir l’escalade, afin d’éviter d’aggraver les souffrances humaines.

 

dokdoc : Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Israël ne semble pas intéressé par une désescalade dans le sud du Liban. Le ministre israélien des Finances Smotrich a même récemment appelé à l’annexion de cette partie du pays.

 

Kobler : C’est une erreur de dire : « C’est comme dans d’autres conflits, prenons l’Ukraine par exemple : si Poutine ne veut pas négocier, alors ça ne vaut pas la peine d’y aller. » Où est dans ce cas la prévention des conflits ? J’ai moi-même été formé dans un environnement professionnel où, même dans les situations qui semblaient sans issue, on s’efforçait d’entrer en contact avec toutes les parties.

 

Martin Kobler a derrière lui une longue carrière diplomatique, notamment au service des Nations unies. Ici, au Conseil de sécurité, le 7 octobre 2015 (Copyright : Wikimedia Commons)
Martin Kobler a derrière lui une longue carrière diplomatique, notamment au service des Nations unies. Ici, au Conseil de sécurité, le 7 octobre 2015 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Même si l’on n’est pas le bienvenu, il faut activement chercher à ouvrir le dialogue, encore et encore. C’est un pilier de la diplomatie. Je ne comprends pas pourquoi nous n’en tenons pas compte aujourd’hui. Je ne me fais toutefois aucune illusion : Israël n’a aucun intérêt à la désescalade. Mais c’est précisément pour cela que le dialogue est essentiel. Il ne s’agit pas d’entériner des positions, mais de maintenir ouverts les canaux de communication. C’est la condition préalable à toute solution.

 

dokdoc : À l’heure actuelle, l’évolution de la situation au Moyen-Orient est très incertaine. Quel serait, du point de vue européen, le pire scénario ?

 

Kobler : Une extension du conflit. Les États du Golfe se sont jusqu’à présent retenus, et ce pour de bonnes raisons, bien que des aéroports et des installations énergétiques aient été attaqués par l’Iran. Je le critique. En même temps, il faut agir sur Téhéran pour éviter que le régime n’entraîne davantage les pays du Golfe dans le conflit. Un deuxième point, potentiellement encore plus inquiétant : nous ne sommes certes pas dans une situation de guerre mondiale mais déjà dans un conflit aux répercussions économiques globales. Celles-ci s’étendent bien au-delà de la région – de l’Inde au Bangladesh en passant par l’Indonésie et l’ensemble de l’Asie. J’espère aussi qu’aucune des parties n’envisage d’avoir recours à l’option nucléaire – il faut à tout prix éviter que cela ne se produise. Un troisième point, dont j’entends souvent parler dans le monde arabe, est le risque de voir ce conflit se transformer en guerre de religion. On observe déjà des effets de solidarité dans le monde musulman, jusqu’en Indonésie, le plus grand pays musulman. Il est donc crucial que ce conflit ne soit pas perçu comme un affrontement entre le monde judéo-chrétien occidental et le monde musulman.

 

dokdoc : Et si l’on change maintenant de perspective ?

 

Kobler : L’Europe a montré par le passé qu’elle était en mesure de jouer un rôle beaucoup plus actif. Le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) était une initiative européenne. Je me souviens de l’époque où j’étais directeur de cabinet de Joschka Fischer et qu’il s’est rendu en Iran avec son homologue français pour lancer le processus qui a conduit ensuite au JCPOA. C’était de la diplomatie franco-allemande dans ce qu’elle peut avoir de plus efficace.

 

Le 2 avril 2015, au « Forum Rolex » de l'EPFL à Écublens-Lausanne, les représentants des pays du P5+1, de l'UE et de l'Iran ont annoncé les grandes lignes d'un accord global sur le programme nucléaire iranien (Copyright : Wikimedia Commons)
Le 2 avril 2015, au « Forum Rolex » de l’EPFL à Écublens-Lausanne, les représentants des pays du P5+1, de l’UE et de l’Iran ont annoncé les grandes lignes d’un accord global sur le programme nucléaire iranien (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Les Européens ont ensuite rejoint le processus, puis les Américains. Je ne vois rien de tel aujourd’hui. À mon sens, il est essentiel que l’Iran ne possède pas l’arme nucléaire. Premièrement, le traité de non-prolifération doit être reconnu comme cadre contraignant. Deuxièmement, l’enrichissement de l’uranium doit être strictement limité à un usage civil. Troisièmement, les systèmes de missiles balistiques doivent être placés sous contrôle et sous surveillance de l’AIEA. Je tiens également à souligner une chose : l’Iran a depuis des décennies pour objectif de détruire Israël. C’est contraire au droit international. Aucun État membre des Nations Unies ne peut être menacé de destruction tout en laissant se développer des capacités militaires permettant, justement, la mise en œuvre de cette menace. Des problèmes de ce type ne peuvent être toutefois résolus par des actions militaires – ils ne peuvent l’être que par la négociation. À cet endroit, l’Europe peut et doit jouer un rôle, comme elle l’a fait pour le JCPOA. Il est consternant que dans ce conflit, l’Europe se soit mise hors-jeu – de par sa trop grande prudence et une politique peu lisible. J’ai écrit un livre, Weltenbeben, dans lequel je parle de la « force de rayonnement » de l’Europe : l’Europe ne peut exercer d’influence que si elle montre l’exemple. Celui qui veut rayonner doit lui-même briller. Il est temps que l’Europe – sous l’impulsion de l’Allemagne et de la France – redevienne visible et assume activement son rôle dans l’ordre international.

 

dokdoc : Monsieur Kobler, je vous remercie pour cet entretien.

 

Interview : Landry Charrier

 

Notre invité

Martin Kobler (Copyright: privat)
Universitäten, Hochschulen, Erasmus Preisverleihung am 10.07.2019.

Martin Kobler est entré aux Affaires étrangères en 1983. Il a été chef du bureau de représentation de l’Autorité palestinienne à Jéricho, ainsi qu’ambassadeur en Égypte, en Irak et au Pakistan. De 2000 à 2003, il a dirigé le cabinet du ministre des Affaires étrangères, Joschka Fischer. Kobler a également occupé plusieurs postes de direction au sein des Nations unies, en Afghanistan, en République démocratique du Congo, en Irak et en Libye. Son livre Weltenbeben. Europas Chance auf neue Strahlkraft (Europa Verlag) est sorti le 10 octobre 2025.

 

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