Grand entretien :
« Les deux pays devront faire un pas l’un vers l’autre »


Dans notre grand entretien de l’été, Armin Laschet évoque les défis de la coopération bilatérale, le Triangle de Weimar et la guerre d’agression russe contre l’Ukraine. Une interview sur le pragmatisme dans les relations franco-allemandes, la responsabilité historique des deux pays – et le rôle d’Aix-la-Chapelle au cœur de l’Europe.
dokdoc : Monsieur Laschet, vous avez été Plénipotentiaire de la République fédérale d’Allemagne pour les relations culturelles franco-allemandes de janvier 2019 à fin décembre 2021. Vous avez exercé cette fonction avec beaucoup d’engagement. Pourquoi les relations franco-allemandes sont-elles à ce point importantes pour vous ?
Armin Laschet : Quiconque s’intéresse au processus d’unification européenne sait qu’après la Seconde Guerre mondiale, les relations franco-allemandes ont constitué le socle de ce projet. En tant qu’habitant d’Aix-la-Chapelle, profondément attaché à l’Europe, je sais l’intensité des liens qui unissent la France et l’Allemagne. Transformer cette relation historique en une action politique concrète et quotidienne a été, dès le départ, au cœur de mon engagement.
dokdoc : Aujourd’hui, vous êtes président de la commission des affaires étrangères au Bundestag. Quelle influence pouvez-vous exercer sur les relations bilatérales ?
Laschet : J’étais déjà membre de l’Assemblée parlementaire franco-allemande au cours de la précédente législature et ai pu, dans ce contexte, nouer et entretenir de nombreux contacts avec la France, notamment lorsque les relations étaient plus difficiles. Aujourd’hui, grâce à la commission des affaires étrangères, je peux approfondir le travail de rapprochement des deux parlements.
dokdoc : Le chancelier Merz vous écoute-t-il ?
Laschet : Oui, Friedrich Merz et moi échangeons régulièrement. Mais il n’est nul besoin de le convaincre de l’importance des relations bilatérales. Sur ce point, nous sommes parfaitement alignés.

dokdoc : Ces dernières semaines, le chancelier Merz et le président Macron ont eu à cœur d’afficher leur unité. Quelles mesures doivent maintenant en découler ?
Laschet : Les deux pays doivent clairement montrer qu’il n’est pas possible de façonner l’Europe ni de jouer un rôle en matière de politique internationale sans une relation franco-allemande étroite. Bien sûr, des désaccords existent, notamment dans le domaine de l’armement, où les intérêts nationaux sont souvent en concurrence. Ce qui est essentiel dans ce type de situation, c’est de faire vivre cet esprit de coopération dont les deux pays se réclament – de manière concrète. Dans certains cas, la France devra faire des compromis ; dans d’autres, ce sera à l’Allemagne d’en faire. Et bien sûr, chacun des deux, que ce soit Merz ou Macron, cherchera aussi à exister sur la scène internationale. Emmanuel Macron sait, du reste, parfaitement le faire. Friedrich Merz cherchera lui aussi à prendre sa place. Mais si cela se fait dans un esprit de compétition discrète et productive – et que les orientations de fond sont partagées –, cela ne posera aucun problème.
dokdoc : Et qu’est-ce que cela signifie de manière concrète ?
Laschet : Le plus important pour le moment, c’est le soutien à l’Ukraine. Le voyage commun de Friedrich Merz et d’Emmanuel Macron, quelques jours après l’entrée en fonction du chancelier, a été un signal fort. On l’a également vu lors des récentes concertations avec les Américains : les deux pays se sont attachés à coordonner leurs vues avant de se rendre aux États-Unis. Je pars aussi du principe que la réponse de l’UE aux droits de douane américains reposera sur un accord franco-allemand – une position sur laquelle la présidente de la Commission pourra ensuite s’appuyer. À moyen terme, enfin, la mise en place d’une union européenne de la défense dépendra, elle aussi, de la coopération entre les deux pays.

dokdoc : Oui, mais nous connaissons tous les difficultés que pose la coopération franco-allemande dans le domaine de l’armement…
Laschet : Oui, mais la France est et reste notre partenaire de prédilection – il ne peut en être autrement. La coopération en matière d’armement est un sujet complexe car en France, ce domaine est traditionnellement étatisé, alors qu’en Allemagne, il repose davantage sur une structure à dominante privée. Harmoniser ces deux systèmes est effectivement un grand défi. À cela s’ajoute le fait que l’Allemagne applique des règles bien plus restrictives que la France en matière d’exportation d’armements. Or, lorsqu’il s’agit de projets communs, il n’est pas acceptable qu’ils échouent en raison de telle ou telle restriction – surtout lorsqu’ils visent le marché international. L’Allemagne devra donc faire évoluer sa position – mais la France aussi.
dokdoc : Les difficultés se manifestent aussi dans d’autres domaines. Je pense notamment à l’accord du Mercosur où l’Allemagne attend de la France qu’elle fasse évoluer sa position.
Laschet : Lorsqu’on coopère, il est essentiel de savoir ce que l’on peut raisonnablement demander à son partenaire – et ce que l’on ne peut pas. C’est pourquoi il est nécessaire de garder à l’esprit la structure agricole de la France. Au final, un marché commun plus vaste profitera aux deux pays. Mais cela nécessitera une compensation équitable pour ce que la France doit assumer. La France est bien entendu un pays industrialisé avec des intérêts marqués dans ce domaine. Cependant, depuis les années 1950, une logique s’est imposée : pour la France, la politique agricole commune a toujours eu une importance centrale, tandis que pour l’Allemagne, c’est surtout le marché intérieur et les questions liées au libre-export qui ont été au cœur de ses préoccupations. Au final, cela a toujours constitué un compromis européen réussi.
dokdoc : Karol Nawrocki prendra ses fonctions de président en août. Que signifie son élection pour le Triangle de Weimar, ainsi que pour la France et l’Allemagne ?
Laschet : C’est encore difficile à dire. Bien sûr, les choses auraient été beaucoup plus simples si le président avait été politiquement proche de Donald Tusk et de sa majorité parlementaire. Je pars du principe que le président Nawrocki voudra lui aussi jouer un rôle en Europe. La situation internationale a un impact direct sur la Pologne, que ce soit vis-à-vis de la Russie ou des États-Unis. Ces défis sécuritaires n’ont rien à voir avec les tensions partisanes entre le PiS et le PPE. Malheureusement, les choses sont souvent réduites à des rivalités personnelles où chacun cherche uniquement à nuire à l’autre. Je crois toutefois qu’il serait dans l’intérêt de la Pologne de dépasser ces divisions afin de se remettre en position de jouer à nouveau un rôle moteur en Europe. Si un conflit intérieur venait à s’installer dans la durée, l’influence de la Pologne au niveau européen diminuerait inévitablement et de nombreuses décisions seraient prises sans elle – tous les responsables politiques à Varsovie doivent en avoir conscience.
dokdoc : La guerre en Ukraine ne fait manifestement pas partie des priorités de Donald Trump. Selon vous, qu’est-il nécessaire de faire pour que l’Ukraine gagne la guerre et pour assurer une paix durable ?
Laschet : Gagner la guerre signifie rétablir les frontières de 1991 – y compris la Crimée et l’ensemble de l’est de l’Ukraine. De mon point de vue, cet objectif n’est pas réaliste. Nous devons tout faire pour que l’Ukraine ne perde pas cette guerre et pour que son intégrité territoriale soit préservée. Et si un cessez-le-feu venait à être conclu – ce que Poutine a jusqu’à présent refusé –, aucune décision ne devra être prise au détriment de l’Ukraine. Ce qui est le plus important à l’heure actuelle, c’est que la guerre prenne fin et que des garanties de sécurité soient données à l’Ukraine afin qu’une telle attaque ne puisse se reproduire. C’est cela l’objectif à atteindre. Cela sera plus facile si l’UE est unie, et avec le soutien des États-Unis. Indépendamment de la question de la souveraineté européenne, nous devons toujours tout faire pour que les Américains restent engagés le plus longtemps possible. Cela facilite énormément les choses.
dokdoc : Que ce soit le manifeste pour la paix du SPD ou la montée de l’AfD : dans quelle mesure la politique intérieure influence-t-elle la capacité d’action de l’Allemagne à l’extérieur ?
Laschet : En principe, cela n’a aucun impact car au Bundestag, il y a une majorité claire en faveur de la coalition gouvernementale. Cette majorité bénéficie en outre du soutien de nombreux députés au sein des Verts, bien que ceux-ci fassent officiellement partie de l’opposition. Il y a donc une majorité démocratique assez large qui soutient la politique étrangère du gouvernement Merz.
dokdoc : Pour terminer, une question sur « votre ville » : quel rôle joue Aix-la-Chapelle dans votre engagement franco-allemand et européen – en tant qu’homme politique et en tant que citoyen ?

Laschet: Cela se manifeste d’abord par la présence d’un Institut français à Aix-la-Chapelle. L’Institut y accomplit un travail remarquable et fait vivre la culture ainsi que la langue françaises dans cette région frontalière. Il y a aussi l’histoire d’Aix-la-Chapelle, étroitement liée à celle de la France. Dans la salle du conseil municipal sont d’ailleurs accrochés, d’un côté, des portraits de Charlemagne, de l’autre, ceux de Napoléon et de Joséphine. Cela rappelle qu’Aix-la-Chapelle a fait partie de la France à un moment de son histoire. De nombreux citoyens français vivent également dans la ville, ce qui renforce encore le lien affectif. Il convient enfin de mentionner le Prix Charlemagne international. De nombreux Français ont déjà été distingués, parmi eux Jean Monnet et Robert Schuman, dont les noms sont également présents dans la toponymie locale. D’autres lauréats sont Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Emmanuel Macron. Rares sont les présidents français qui n’ont pas entretenu un lien étroit avec Aix-la-Chapelle à travers ce prix – et cela, on le se ressent aujourd’hui encore fortement.
dokdoc : Monsieur Laschet, je vous remercie pour cet entretien.
Interview : Landry Charrier
Notre invité

Armin Laschet a été ministre des Générations, de la Famille, des Femmes et de l’Intégration en Rhénanie-du-Nord-Westphalie de 2005 à 2010, puis à partir de 2010 également ministre des Affaires fédérales, de l’Europe et des Médias. De 2010 à 2012, il a été secrétaire parlementaire du groupe CDU au parlement régional, puis de 2012 à 2021 président de la CDU en Rhénanie-du-Nord-Westphalie et de 2013 à 2017 président du groupe CDU au parlement régional. De 2017 à 2021, il a exercé les fonctions de ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Entre 2019 et 2021, Plénipotentiaire de la République fédérale d’Allemagne pour les relations culturelles franco-allemandes. De 2021 à 2022, il a été président de la CDU. Depuis 2021, il est membre du 20e Bundestag et vice-président de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Depuis 2025, il est président de la commission des affaires étrangères au Bundestag
En coopération avec l’Institut français de Aachen