Enseignement du français en Allemagne :
« Une réforme de fond est nécessaire »

L’Agence pour l’enseignement français à l’étranger est engagée dans une réforme objet de nombreuses discussions en Allemagne. Nous en avons parlé à Frédéric Petit, député de la 7ème circonscription des Français établis à l’étranger et auteur d’un rapport sur la question.
dokdoc : Monsieur le Député, comment la relation franco-allemande a-t-elle évolué depuis l’arrivée de Friedrich Merz aux responsabilités – au-delà des inflexions de discours et des déclarations d’intention ?
Frédéric Petit : La relation évolue dans un très bon sens. Friedrich Merz est davantage un opérationnel qu’un politique. Son approche peut être parfois suprenante mais il n’en reste que son gouvernement a remis le franco-allemand au cœur des priorités, ce qui se traduit par des actions concrètes, comme la réunion du mois d’août ou l’activité de l’Assemblée parlementaire franco-allemande, qui n’a jamais été aussi pertinente.
dokdoc : Vous êtes très présent sur le terrain depuis votre élection en 2017. Comment le regard que Français et Allemands portent l’un sur l’autre a-t-il évolué ? Partagez-vous le diagnostic formulé par Maurice Gourdault-Montagne et Claude Martin dans leurs mémoires respectives, selon lequel la relation bilatérale serait aujourd’hui « comme vidée de sa substance », « sans force émotionnelle » ?
Petit : Je ne partage pas cette idée. Il y a aujourd’hui un changement de génération, d’où la nécessité d’inventer de nouvelles pratiques. Je comprends parfaitement ce que ressentent les anciennes générations : certaines associations vieillissent, certains projets prennent du retard. Mais le lien franco-allemand se renouvelle, prend de nouvelles orientations et développe d’autres initiatives. Il y a toujours une dynamique, simplement sous une forme différente. Nous ne sommes plus citoyens de la même manière en 2025 qu’en 1970, et c’est normal.
dokdoc : De nombreuses études soulignent l’imbrication étroite entre la « grande politique » et la coopération de terrain. Dans ce contexte, on ne peut que se féliciter que la partie allemande a décidé d’augmenter sa contribution à l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse (OFAJ). La France a-t-elle aujourd’hui encore les moyens de suivre ?
Petit : Oui, car il ne s’agit pas de grosses sommes. À mon initiative, nous avons proposé que l’Assemblée parlementaire franco-allemande anticipe les contributions budgétaires par une décision commune, sous forme de recommandation. L’idée est d’éviter ce jeu artificiel où chacun donne exactement ce qu’il faut, ni plus ni moins, comme pour le Fonds citoyen franco-allemand ou l’OFAJ. Il existe deux ou trois autres budgets soumis au même mécanisme. Une recommandation avant les votes à l’Assemblée nationale et au Bundestag permettrait d’éviter de petites disputes et de rendre le processus plus transparent.

dokdoc : Lors de son discours à l’Académie française, le 20 mars 2018, Emmanuel Macron s’était fixé l’objectif de doubler le nombre d’élèves scolarisés dans les établissements français à l’étranger d’ici 2025. Où en est-on aujourd’hui en Allemagne ?
Petit : Les progrès sont un peu lents, surtout dans les petits établissements. La situation évolue mais il existe encore beaucoup de confusion : qu’est-ce que l’enseignement français à l’étranger ? À quoi servent les lycées français ? Quelles sont leurs missions ? Ces confusions ont été entretenues pendant des années mais on commence à en sortir, notamment grâce à l’action des parlementaires. L’objectif de doubler le nombre d’élèves est réaliste mais impossible avec une agence, l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), qui ne comprend pas toujours ses missions et qui est mal organisée. La réforme en cours suscite deux avis : certains la jugent inévitable, d’autres craignent qu’elle ne change rien. Je suis favorable à deux lignes budgétaires : une pour subventionner les 60 lycées historiques, une pour développer, animer le réseau, former les professeurs et coopérer avec les institutions locales. En Allemagne, la situation est encore plus complexe avec les établissements franco-allemands, certains étant initialement des établissements allemands. Il y a aussi des confusions entre le ministère de l’Éducation et celui de la Coopération. Pour autant, il y a beaucoup de points positifs : un vrai plan scolaire, une coopération éducative réelle, notamment pour l’apprentissage et la certification du français, qui a permis de nombreux progrès. Aujourd’hui, il faut que l’AEFE organise mieux ses équipes et place les bonnes personnes aux bons postes.
dokdoc : Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères en charge de la mise en œuvre de cette annonce, déclarait peu après : « Il faut que j’en trouve les moyens et les compétences, et nous y travaillons pour répondre à la formidable demande de français et de France. » Comment la politique voulue par le président de la République a-t-elle été financée ? Les moyens ont-ils été à la hauteur des ambitions ?
Petit : C’est une réforme pour que l’AEFE fasse ce que la nation lui demande. Le financement public est important – près d’un milliard d’euros – mais cet argent pourrait être mieux utilisé. Il faut rendre les missions de l’AEFE traçables et instaurer une gouvernance transparente. Le réseau est coincé dans des pratiques fossilisées. Historiquement, avant Michel Rocard, il était extrêmement hétérogène. La première phase a permis un regroupement et une harmonisation. Une deuxième phase est maintenant nécessaire.
dokdoc : Les établissements conventionnés par l’AEFE ont récemment été informés qu’ils devront acquitter, à compter de janvier 2026, 35 % du montant moyen de la part patronale des pensions civiles pour les personnels détachés, taux porté à 50 % en 2027. Pour une école de 150 élèves, cela représente environ une charge supplémentaire de 90.000€/an ? Pourquoi pareille décision ?
Petit : À Bonn, les parents donnent un très bon exemple. Le conventionnement de l’AEFE devrait être un outil de coopération, mais depuis vingt ans, il a plutôt été un outil de blocage. Les parents sont extraordinaires : ils ont réussi à obtenir une maternelle gratuite et défendent remarquablement leurs intérêts et ceux des enfants.

dokdoc : La question du financement du système des retraites français a fait couler beaucoup d’encre à l’étranger, en Allemagne notamment. Or, aujourd’hui, on demande justement aux familles de prendre en charge une partie des retraites des enseignants français en poste à l’étranger. Cela ne risque-t-il pas d’écorner l’image de la France en Allemagne, d’autant plus que, dans de nombreux autres domaines de la coopération bilatérale, la France semble avoir de plus en plus de difficultés à faire face à ses engagements ?
Petit : Oui, bien sûr, mais comment cela se traduira-t-il concrètement puisque l’AEFE est d’abord un « outil de gestion » ? Un jour, elle pourrait dire : « Si nous ne pouvons pas payer un instituteur fourni par l’AEFE, nous embaucherons directement un professeur français en Allemagne. » Ce n’est pas très compliqué. Mais sur le fond, c’est une absurdité. Il s’agit simplement de rémunérer correctement les enseignants, et les pensions civiles font partie de cette rémunération. L’erreur vient de la communication.
dokdoc : Dans le même temps, l’AEFE lance des appels à projets pour la création de nouveaux établissements français à l’étranger. Cette démarche vous semble-elle compatible avec les décisions récentes ? Comprenez-vous l’étonnement de nombreuses familles allemandes ?
Petit : Cette initiative est compatible avec ce que nous essayons de faire. Il y a une demande et c’est réalisable de manière moderne, sans être bloqués par une convention contraignante. Il n’en reste pas moins que les familles ne pourront pas toujours payer. À titre d’exemple, lorsque Jean-Yves Le Drian est arrivé au Quai d’Orsay, il y avait 353 millions d’euros de subvention. En 2024, l’AEFE a reçu 445 millions mais entre-temps, on a laissé filer les rémunérations. Ce n’est ni la faute du Président ni un problème de budget : c’est un défaut de gestion et d’organisation.
dokdoc : Vous êtes souvent descendu dans l’arène ces dernières semaines. Quel intérêt porte-t-on à ces sujets dans l’hémicycle ?
Petit : Ça évolue mais une grande partie de mon travail consiste à faire comprendre ces enjeux à mon groupe. Les commissaires aux finances savent exactement ce que je veux dire sur les affaires étrangères, la diplomatie d’influence et culturelle. Je suis exigeant : je ne demande pas d’argent supplémentaire, mais je refuse toute diminution des crédits, que ce soit pour les Français à l’étranger ou pour l’aide publique au développement.
dokdoc : À un an du début de la campagne présidentielle, quel souhait formuleriez-vous à l’égard de celles et ceux qui s’engagent sur le terrain, souvent dans des conditions de plus en plus exigeantes ?
Petit : Je considère que vous êtes au front de la démocratie. Je le dis depuis longtemps et je n’ai aucun scrupule à insister parce que c’est bien ça qui est en jeu aujourd’hui dans le monde – la démocratie, la règle du droit face à la règle de la force. Quand je passe mes samedis à faire la comptabilité de l’école française du coin, mes soirées à recruter des enseignants, je contribue, en quelque sorte, à cette démocratie. Entre Français et Allemands, cette démocratie devient ainsi plus résiliente et plus résistante.
dokdoc : Monsieur le Député, je vous remercie pour cette interview.
Notre invité

Frédéric Petit vit à Cracovie. Il a démarré sa carrière professionnelle au début des années 80, comme directeur d’un projet social dans une ZUP, à Metz. En 1997, il se reconvertit dans l’ingénierie environnementale et s’engage dans des entreprises énergétiques et industrielles. Cette expérience l’amène à travailler en Lituanie, en Égypte, dans différents pays d’Europe Centrale. Frédéric Petit est engagé au MoDem depuis 2007. Élu pour la première fois en 2017 dans la 7ème circonscription des Français établis à l’étranger (Allemagne, Europe centrale, Balkans). Il été réélu en 2022 et en 2024. Il siège à la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale et fait partie de l’Assemblée parlementaire franco-allemande. Depuis mai 2021, Frédéric Petit est secrétaire général adjoint du Parti démocrate européen.
