Relations franco-allemandes :
Une amitié sans guillemets

Paris et Berlin ont un problème de communication. Cela tient en partie au fait que l’enseignement de la langue du partenaire traverse une crise profonde. Les amis héréditaires ne tiennent pas (toujours) le même langage et comme ils ne parlent pas (souvent) la même langue, ils finissent par dépendre de de traductions – et de traducteurs qui, parfois, interprètent plus qu’ils ne traduisent.
C’est l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Michel Jobert, qui a dit un jour que le président Valéry Giscard d’Estaing et le chancelier Helmut Schmidt « se tutoyaient en anglais », occasion rêvée pour les humoristes d’imaginer des dialogues au plus haut niveau : « You can say you to me ». Aujourd’hui, la langue de Shakespeare, plus ou moins bien traitée, est de rigueur dans les entretiens bilatéraux, seuls les moins anglophones préfèrent par précaution avoir recours aux traditionnels traducteurs. Pourtant, depuis des siècles, tous n’ont pas forcément une bonne réputation – la locution latine traduttore, traditore associe les traducteurs à des traîtres. La ressemblance entre les deux vocables (les linguistes parlent de « paronomase ») excuse à peine l’abus de langage.
Le défi de l’intraduisible
La traduction est pratique car elle permet de surmonter les difficultés de compréhension. Cependant, elle est aussi problématique et imparfaite car, face au défi de l’intraduisible, elle doit accepter les approximations. Le résultat désole généralement les poètes qui refusent l’à-peu-près, ainsi que les politiques et diplomates qui craignent de ne pas se faire comprendre. Lorsque Français et Allemands font l’effort de s’initier à la langue du voisin, beaucoup restent sur leur faim, comme si le langage n’était qu’une succession de messages codés. Chaque mot trouve certes sa traduction, mais la traduction ne rend pas toujours le fond de la pensée. Ce ne sont pas les comparaisons qui manquent. Heinrich von Kleist (1777-1811) a traduit ce malaise de la manière suivante : « L’Allemand parle avec intelligence, le Français avec esprit. La conversation du premier est comme un voyage utilitaire, celle du second comme une promenade d’agrément. L’Allemand tourne autour des choses, le Français saisit le rayon lumineux qu’elles lui envoient et passe à un autre sujet. » Partant de cela, on en vient au constat que la relation franco-allemande a un besoin urgent d’explications linguistiques !

Comprendre la relation par les mots
Mais cette amitié scellée en 1963 doit se faire « sans guillemets », affirmait l’écrivain français Roger Ikor (1912-1986), Prix Goncourt 1955 : « Nous nous trouvons ici dans une des rares situations où il est légitime, où il est nécessaire de parler un langage différent à chacun des deux peuples ; car ils se trouvent en position psychologique fort différente, sinon inverse. De mémoire d’homme, la seule mémoire qui charnellement compte (ne remontons pas à Napoléon ni à Turenne), les Français sont victimes et les Allemands bourreaux. L’Allemand est donc spontanément porté, et sans la moindre hypocrisie, à oublier le passé récent. Le Français, lui, ne se rappelle que trop ; il peut faire semblant d’oublier, il ne peut pas oublier réellement. Si l’on ne part pas de cette dure constatation, on n’aboutira à rien de solide ; on se perdra dans les belles déclarations d’intentions, dans les belles protestations d’amitié, on s’enlisera dans des marécages ».
Lorsque les Allemands disent que la langue française leur est fremd, le Français se demande, dictionnaire en mains, si cet adjectif veut dire étrange ou étranger. La chanteuse Ute Lemper (1963-) estime pour sa part que « l’allemand est comme un bâtiment, avec une architecture très compliquée ; la langue française est très douce, très physique. C’est un corps qui danse, qui vit, qui peut être gras et ample, ou très mince, un peu Jugendstil ». Ernst Jünger aussi (1895-1998) s’est penché sur la question : « Le français est capable d’apporter plus de clarté dans un texte, alors que l’allemand est capable de plus de profondeur ».

Déjà au milieu du 19e siècle, le journaliste allemand Feodor Wehl (1821-1890) comparait ainsi Allemands et Français : « L’Allemand ne peut marcher qu’en pensées, le Français ne peut penser qu’en marchant. Chez le Français, les idées dépendent de la marche. Chez les Allemands, la marche dépend des pensées. Un Allemand marche ce qu’il pense, un Français pense sa marche. » On pourrait multiplier les citations qui illustrent, d’une manière ou d’une autre, de nombreuses situations où Français et Allemands peinent à se comprendre.
Fruchtbar ou furchtbar ? That’s the question !
Il fut un temps où les ministres et hauts fonctionnaires français n’avaient pas le droit de tenir des discours officiels dans une langue étrangère hors de France. La règle n’était du reste pas toujours respectée. On se souvient du fameux discours du général de Gaulle à la jeunesse allemande (9 septembre 1962) – « Jawohl, das deutsche große Volk » – ou bien encore de son déplacement au Mexique en mars 1964 : « Marchemos la mano en la mano ». Mais ce n’étaient là encore que des exceptions.

Avant que l’anglais ne prenne possession des échanges protocolaires franco-allemands, quelques hommes politiques ont montré qu’ils étaient en mesure de s’entretenir dans la langue de leur interlocuteur – Valéry Giscard d’Estaing (né à Coblence), Wolfgang Schäuble, Bruno Le Maire, Ursula von der Leyen (née à Ixelles), et quelques autres. Au lendemain de sa nomination comme premier ministre en 2012, Jean-Marc Ayrault, ancien professeur d’allemand, prenant la parole dans la résidence de l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, avait eu cependant la maladresse de confondre fruchtbar (fructueux) et… furchtbar (épouvantable). Timides sourires polis du public qui se rappelait peut-être un malentendu de l’archevêque de Paris dans les années 1980 à la télévision allemande. Interrogé sur les débats autour de l’implantation de missiles nucléaires américains en Europe, Mgr Jean-Marie Lustiger avait déclaré dans un allemand impeccable « Ich finde diese Raketen toll » – ce qui n’aurait posé aucun problème si le mot toll avait été immédiatement compris dans son sens initial de terrible, affreux (cf. Tollwut, la rage) et non dans celui emprunté au langage des jeunes pour dire que quelque chose est formidable, génial, chouette, terrible aussi. Un grand moment de solitude qui montrera que la maîtrise de la langue allemande pose parfois quelques difficultés : Deutsche Sprache, schwere Sprache.
Tout cela était pourtant gut gemeint !
Quelques mois plus tôt, en 1980, au cours d’un colloque international à Berlin consacré aux résultats de la coopération menée grâce au satellite franco-allemand de télécommunications Symphonie, Hubert Curien, alors président du Centre National d’Etudes Spatiales (CNES) avait prononcé un brillant discours, ponctué de nombreuses citations de Goethe – au grand désespoir du traducteur qui maîtrisait certes toutes les ficelles du langage technique mais se voyait soudainement contraint de retrouver – mission impossible – la version originale des propos du poète allemand. Pire : l’orateur avait cru bon ensuite de corriger publiquement, dans un allemand parfait, le malheureux traducteur qu’il considérait donc plutôt comme un interprète. Une belle cacophonie ! S’apercevant de son manque de tact, Herbert Curien, qui ne pensait qu’à faire plaisir à ses hôtes, lui avait finalement présenté ses excuses tout en soulignant que l’expression gut gemeint (qui part d’une bonne intention) traduit généralement le contraire de gut.
Après tout, les historiens aiment rappeler aussi qu’un certain Gebhard von Blücher (1742-1819), qui avait été gouverneur militaire de la ville de Münster avant de devenir général de l’armée prussienne contre Napoléon Ier, avait déclaré en 1803 que Münster et ses habitants lui déplaisaient : « Münster und die Münsteraner gefallen mich nicht ». Belle faute de grammaire – Mir nicht, Herr General !
L’auteur

Licencié d’allemand à l’université de sa ville natale Orléans en 1969, Gérard Foussier a découvert sa passion pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage avec Münster en Westphalie. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la radio allemande Deutsche Welle à Cologne puis à Bonn, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents pendant 13 ans, il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages. Son dernier livre, Allemanderies, est sorti en janvier 2023. Il a la double nationalité et est détenteur de l’Ordre du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz).
