Carnaval :
Alaaf ! Helau ! Ahoi !

Carnaval : Alaaf ! Helau ! Ahoi !
  • Publiéfévrier 18, 2026
Slogan de la session 2026 du Carnaval de Cologne (Copyright : Wikimedia Commons)
Slogan de la session 2026 du Carnaval de Cologne (Copyright : Wikimedia Commons)

Pendant la session du Carnaval, les Allemands utilisent une expression typique du vocabulaire local dont ils oublient souvent l’origine. De la Rhénanie au Bade-Wurtemberg, les passionnés entonnent un véritable hymne à leur ville en criant à tue-tête des slogans superbement ignorés le reste de l’année. Cela mérite bien quelques explications.

 

Chaque région, parfois même certaines villes, a son propre vocabulaire. En général, c’est pendant le défilé de chars du Carnaval que les spectateurs, eux-mêmes déguisés, lèvent les bras dans l’espoir de récolter quelques sucreries lancées au hasard dans la foule. Les plus célèbres, « Alaaf ! » (à Cologne) ou « Helau ! » (à Düsseldorf), ne sont pas pour autant synonymes de politesse (S’il te plaît ! ou Merci). Pas plus qu’ils ne traduisent un simple bonjour quand ils sont clamés pour accueillir le prince Carnaval ou pour remercier une fanfare d’amateurs qui vient d’entonner un refrain populaire. D’ailleurs, croient savoir les linguistes, ces expressions sont le plus souvent antérieures aux festivités annuelles et aux débordements qui accompagnent aujourd’hui le Carnaval.

 

Les expressions locales du Carnaval

Helau, par exemple, pourrait bien être une déformation régionale de Hölle auf (littéralement : ouvrez l’enfer) qui confirmerait une vieille tradition selon laquelle les festivités carnavalesques étaient le moment de l’année où les mauvais esprits étaient chassés de l’enfer. Mais d’aucuns préfèrent une origine plus simple et plus ancienne : hell auf veut dire Réveillez-vous, allusion à la fin d’une certaine forme d’hibernation, donc à l’arrivée du printemps. D’autres encore y voient une déformation de halleluja, cri de réjouissance à l’arrivée des jours meilleurs. À moins qu’il ne s’agisse d’une résurgence de la présence des troupes révolutionnaires françaises – quand la population locale s’époumonait avec un hé, là-haut condescendant.

En Sarre, région limitrophe de la France, une analogie avec la langue française n’est pas à exclure quand les Sarrois crient Alleh hopp – qui serait une version dialectale de Allez hop, prononcée en mettant l’accent tonique sur le premier mot, contrairement au français qui favorise une mise en valeur du dernier mot. Alleh et Helau en tout cas ont en commun d’exprimer l’enthousiasme.

 

Carnaval à Kiel, 24 novembre 1962 (Copyright : Wikimedia Commons)
Carnaval à Kiel, 24 novembre 1962 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

À Hambourg, Mannheim ou autour du Lac de Constance, le Ahoi des carnavalistes rappelle curieusement le traditionnel salut envoyé par les marins d’un bateau à un autre, en français Ohé du navire. D’où un rapprochement possible avec une des origines du mot « carnaval » qui serait latine (carrus navalis) – une sorte de carriole-bateau (ou char naval si on préfère). En effet, les chars, aujourd’hui, sont de véritables bateaux sur roues tirés par des tracteurs. Resterait à expliquer pourquoi Ahoi fait penser au mot espagnol hoy (aujourd’hui) ou encore au cri anglais hoy clamé au Moyen Âge. Même les Tchèques, loin de tout océan, l’utilisent encore pour se saluer.

En Souabe alémanique, l’accent est mis sur une forme de dialogue entre bouffons du Carnaval. Un individu crie Narri ! et la foule répond Narro ! (le Narr est un fou, mais aussi un rigolo). Cela vaut bien une poignée de bonbons !

 

Dr' Zoch kütt ! Cortège à Vilich-Mühldorf près de Bonn, 18 février 2023 (Copyright : Wikimedia Commons)
Dr’ Zoch kütt ! Cortège à Vilich-Mühldorf près de Bonn, 18 février 2023 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Reste le plus connu des slogans : Alaaf ! Même s’il est entendu aussi à Bonn et à Aix-la-Chapelle, il n’a pas toujours été associé au Carnaval, mais seulement à la ville de Cologne où depuis la moitié du 16e siècle les membres du conseil municipal ponctuaient leurs réunions d’un tonitruant all af (en gros : oublions tout, passons à autre chose), signe qu’il était l’heure de se changer les idées autour d’un verre de bière – celle de Cologne bien sûr, la Kölsch. Cela incita Johann comte Wolff-Metternich zur Gracht (1592-1659) qui travaillait à la cour des princes de Bonn, à proposer en 1635 que ces réunions fassent désormais référence à la ville de Cologne où le prince avait dû se réfugier pour éviter les menaces de Suède. Cet hommage à la cité du Rhin et à ses habitants est celle qui a été reprise pour le Carnaval, sous la forme Kölle Alaaf, faussement traduit par Köln über alles (!).

 

Controverse historique : Über alles

Über alles ? – une devise qui rappelle un débat sémantique lancé sitôt l’unification de l’Allemagne (1871), quand cette dernière choisit pour hymne un texte composé par Hoffmann von Fallersleben (1732-1809) sur une partition de Joseph Haydn (1732-1809). Les premiers mots dudit texte, « Deutschland, Deutschland über alles » (« l’Allemagne plus que tout »), complétés par un « Über alles in der Welt » (« plus que tout dans le monde »), pouvaient être interprétés comme une volonté de suprématie allemande. Pourtant, les grammairiens ont tenté de faire valoir que über alles avait le sens de priorité, et non de supériorité ou de primauté (auquel cas, le poète aurait écrit über allem). Les historiens, pour leur part, n’ont eu de cesse de replacer la formule dans le contexte politique de l’époque, à savoir la quête d’une unification des quelque 533 principautés et royaumes allemands. Pour mieux souligner les visions de cette « nouvelle » Allemagne, von Fallersleben avait donné au deuxième couplet des accents plus proches des chansons à boire et du Carnaval que des revendications politiques : « Femmes allemandes, fidélité allemande, vin allemand et chant allemand doivent continuer dans le monde de résonner avec leur ancienne beauté, de nous porter à agir avec noblesse, tout au long de notre vie ».

 

August Heinrich Hoffmann von Fallersleben vers 1860 (Copyright : Wikimedia Commons)
August Heinrich Hoffmann von Fallersleben vers 1860 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Après la défaite de 1918, un professeur de Braunschweig avait proposé de modifier la devise en Deutschland, Du mein Alles (« Allemagne, toi qui es mon tout »), mais sans succès. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Bonn a préféré contourner l’obstacle en éliminant toutes suspicions de conquêtes territoriales. Pour ce faire, c’est le troisième couplet qui a été mis en exergue, ce dernier prônant « Unité, droit et liberté pour la patrie allemande ». Exit les deux premiers couplets.

 

Un faux pas (heureusement) sans conséquence

Cette polémique reflète les sentiments des Français et des Allemands au lendemain de l’abolition du Saint-Empire romain germanique par Napoléon, devenu empereur en 1804 et se considérant comme l’héritier de Charlemagne. Face à la domination napoléonienne, la volonté d’unification n’a cessé d’enfler et la triste formule « ennemis héréditaires » a fait florès. On devine la stupéfaction de la délégation gouvernementale allemande, invitée en 2009 à Paris pour commémorer l’Armistice de 1918 en présence de la chancelière Angela Merkel, découvrant la mention Deutschland über alles sur le programme officiel. Un faux-pas que les diplomates et les fonctionnaires du ministère de la Défense se sont empressés de corriger – avec toutes les excuses d’usage – pour remplacer le titre incriminé par sa vraie dénomination : le Chant des Allemands.

Oubliés les sous-entendus ? De toute évidence : pendant le Carnaval, ce n’est pas un sujet de discorde. Après tout, les couplets et le refrain de la Marseillaise (« Entendez-vous dans les campagnes mugir ces féroces soldats ? Ils viennent jusque dans nos bras égorger vos fils et vos compagnes ») n’ont jamais été modifiés. Le texte de l’hymne national de la Pologne n’a pas été changé non plus : son chant patriotique, La Mazurka de Dombrowski, écrit en 1797 pour les Légions polonaises de l’armée d’Italie placée sous le commandement du général Bonaparte, est le seul au monde aujourd’hui à citer le nom du futur Napoléon (« Nous passerons la Vistule, nous passerons la Warta, nous serons Polonais. Bonaparte nous a donné l’exemple de la manière de vaincre »). On ne change pas le passé d’un simple trait de plume.

 

L’auteur

Gérard Foussier (Copyright : privé)

Licencié d’allemand à l’université de sa ville natale Orléans en 1969, Gérard Foussier a découvert sa passion pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage avec Münster en Westphalie. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la radio allemande Deutsche Welle à Cologne puis à Bonn, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents pendant 13 ans, il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages. Son dernier livre, Allemanderies, est sorti en janvier 2023. Il détient la double nationalité et est détenteur de l’Ordre du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz).

 

 

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