Pickelhaube:
À la pointe de la mode

Le casque à pointe est généralement associé à l’armée prussienne, depuis qu’un expert britannique l’a qualifié de typiquement allemand. Une caricature qui a la vie dure, même en Allemagne.
En 1843, un bataillon d’infanterie prussienne de Magdebourg entre en Rhénanie. Les soldats portent un casque à pointe, alors inconnu dans la région. Comparé à celui des cuirassiers, ce casque constituait un progrès : il n’était plus en métal, mais en cuir. C’est cette image caricaturale de l’Allemand coiffé d’un casque à pointe qui s’est imposée, même après l’abandon de celui-ci au lendemain de la Première Guerre mondiale. La police de Munich, en Bavière, pourtant longtemps hostile à ce couvre-chef, lui restera même fidèle jusqu’en 1936.
Une pointe de confusion
Preuve de sa notoriété : dans de nombreuses langues étrangères, le casque à pointe a conservé son nom allemand, Pickelhaube. Le terme est en réalité bien moins martial qu’il n’y paraît. Haube désigne aussi bien un bonnet de bain, une cornette de religieuse, le capot d’une voiture ou, en pâtisserie, le dôme de crème coiffant un gâteau. Pourtant, pas d’erreur de ce côté-là : Haube, dans le casque prussien, c’est en quelque sorte le capot de la machine militaire, en l’occurrence le soldat. Comme ce capot est surmonté d’une pointe, le mot Pickel semble justifié, puisque, pris isolément, il désigne le piochet. Pourtant, cette interprétation pourrait être trompeuse. Selon une hypothèse étymologique, Pickel ne renverrait pas à la pointe du casque, mais résulterait d’une altération de Becken (« bassin »). En vieux haut allemand en effet, les casques qui avaient la forme d’une bassine s’appelaient Beckenhaube.

Dans ces conditions, on comprend que le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, soucieux de protéger ses fantassins des coups de sabre de la cavalerie et inspiré par un modèle russe signalé par Otto von Bismarck en 1835, n’ait pas hésité longtemps avant d’équiper son infanterie de ce nouveau casque.
Le casque qui hante encore les caricatures
Les caricaturistes, depuis la fin du 19e siècle et pas seulement à l’étranger, ont encore souvent recours au casque pour croquer en quelques traits le portrait « typique », du moins conforme aux stéréotypes qui lui sont associés. En 2015, lorsque le ministre de l’Économie Arnaud Montebourg avait comparé la politique d’Angela Merkel à celle d’Otto von Bismarck en évoquant un « diktat », une partie de la classe politique et des médias avait aussitôt ravivé l’image du casque à pointe prussien. Le ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque avait alors dénoncé une « germanophobie hystérique ».

Quatre ans plus tard, l’hebdomadaire Marianne alla encore plus loin en affublant Angela Merkel d’un casque à pointe pour critiquer la politique européenne défendue par Berlin. Le quotidien allemand Bild avait d’ailleurs eu la même idée une semaine auparavant.
Pic et pic et colégramme…
Tout comme en français il y a le pic et la pique, il y a en allemand Pik et Pick. Mais l’orthographe de ce petit mot ne fait guère preuve de logique. La dame de pique par exemple doit son nom à la pique stylisée. Or en allemand, la pique, ou la pioche, s’écrit Picke, mais celle des cartes s’épelle Pik, un mot qui vient de Pike, lequel a disparu du vocabulaire allemand, sauf dans une expression : von der Pike auf (littéralement servir depuis la pique). Cela signifiait au début du 16e siècle commencer comme simple soldat. Aujourd’hui, on l’utilise pour désigner quelqu’un qui a fait carrière en commençant au bas de l’échelle. Si Pike n’existe plus, il y a néanmoins un verbe piken (plus communément piksen), qui signifie piquer, faire mal. Avec une légère dose de snobisme, le participe passé (pikiert) traduit une certaine vexation, être piqué au vif pour ainsi dire.

Et si tout cela ne manque pas de piquant, les Allemands parlent de Pikanterie, comme si le mot venait du français. Il ne s’agit pourtant que d’une création lexicale allemande apparue à la fin du 17e siècle. Au même titre que le picobello, employé pour décrire quelque chose de nickel, d’impeccable. Pico ressemble à de l’italien, mais l’expression est inconnue dans la péninsule. L’influence pourrait bien venir d’ailleurs, du néerlandais pük, qui désignait quelque chose de choisi, de remarquable. Le mot était utilisé dans le langage commercial par les négociants des cités hanséatiques à propos des produits de qualité. C’est de là d’ailleurs que vient l’expression allemande piekfein, chic, élégant.
Les frères Piefke
Les Autrichiens disposent d’autres repères que le Pickelhaube pour désigner leur voisin du nord, mais la référence aux Prussiens demeure la même : ils parlent de « Piefke ». Ce surnom renvoie à Johann Gottfried Piefke (1815-1884), musicien berlinois et auteur de la Königgrätzer Marsch, une marche composée pour célébrer la victoire prussienne lors de la bataille de Königgrätz – aujourd’hui Hradec Králové.

Son frère, Rudolf Piefke (1835-1900), également musicien militaire, impressionnait par sa haute stature – près de 1,90 mètre. Selon une explication souvent avancée, les Viennois qui assistèrent en juillet 1866 au défilé de quelque 50 000 soldats prussiens auraient lancé : « Les Piefke arrivent ! » En désignant ainsi les deux frères, ils auraient donné naissance à un sobriquet qui allait bientôt s’appliquer à l’ensemble des Prussiens, puis, par extension, aux Allemands du Nord.
Du nom propre au stéréotype
Ce n’est qu’un peu plus tard que Piefke est devenu, au singulier, synonyme de marche militaire. Peu à peu, le terme s’est chargé de tout un ensemble de stéréotypes associés à la Prusse : l’ordre, la discipline, le respect de la hiérarchie, le garde-à-vous, le « zack boum » et le « eins-zwo ». En somme, un comportement réglé comme du papier à musique, où tout marche à la baguette, au son du tambour et de la trompette. À cela s’ajoutent, pêle-mêle, l’arrogance, la fierté et la vantardise. Le patronyme est ainsi rapidement devenu un sobriquet, surtout à Vienne, mais aussi, à l’occasion, en Bavière et dans le Trentin-Haut-Adige (Südtirol). Piefke concentre alors une partie des griefs et des moqueries adressés à l’Allemagne depuis l’espace alpin. Le mot agace d’ailleurs souvent les Allemands, dont beaucoup ignorent jusqu’à l’identité de celui dont il est issu.
De l’insulte à l’ethnophaulisme
L’expression n’a toutefois jamais connu une diffusion comparable à celle du casque à pointe. Certes, l’humoriste et dessinateur Wilhelm Busch s’en inspira en 1882 lorsqu’il donna à un personnage anglais peu futé le nom de Mister Pief dans son œuvre Plisch und Plum.

Mais, durant la guerre franco-prussienne, au cours de laquelle Johann Gottfried Piefke tomba malade, rien n’indique que les Français aient utilisé ce surnom pour désigner les soldats de l’armée impériale. Ils disposaient déjà d’un vaste répertoire d’épithètes peu amènes pour qualifier leur « ennemi héréditaire ». Les linguistes préfèrent pour leur part employer le terme d’« ethnophaulisme », un néologisme forgé en 1944 par le psychologue américain Aron Roback pour désigner une appellation péjorative visant un groupe ethnique ou national.
Contrairement à Piefke, dont la popularité ne dépasse aujourd’hui guère l’espace autrichien, le casque à pointe demeure une référence largement reconnue à l’étranger. Il n’est toutefois plus qu’un attribut cérémoniel, utilisé lors de manifestations traditionnelles ou de parades militaires où sa fonction est désormais essentiellement esthétique.
L’auteur

Licencié en allemand de l’université d’Orléans en 1969, Gérard Foussier découvre sa passion pour les relations franco-allemandes à l’occasion du jumelage avec Münster en Westphalie. Après une formation journalistique aux Westfälische Nachrichten, il travaille pendant trois décennies pour la Deutsche Welle à Cologne puis à Bonn, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents pendant treize ans, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Allemanderies (2023). Il est titulaire de la double nationalité et de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne (Bundesverdienstkreuz).
