Opinion :
La CDU peut-elle se permettre d’affaiblir Merz ?

Un an après son arrivée au pouvoir, Friedrich Merz est au plus bas dans les sondages. L’AfD, elle, atteint des niveaux records. Au sein de la CDU, les critiques se multiplient. Mais affaiblir le chancelier serait la pire des stratégies.
La coalition gouvernementale CDU-SPD, dirigée par le chancelier Friedrich Merz, a suscité de nombreux espoirs lors de sa prise de fonction en mai 2025. Elle a dans un premier temps, créé une certaine dynamique, à la mesure de la gravité de la situation : énergie bon marché, exportations massives vers la Chine, protection américaine. Rien de cela ne fonctionnait plus. Merz entendait y apporter des réponses en lançant de vastes réformes à la hauteur des défis auxquels le pays était confronté. Mais au fil des mois, il est apparu de plus en plus clairement que les attentes étaient beaucoup trop élevées. Il était par ailleurs évident que les problèmes qui s’étaient accumulés parfois durant des décennies ne pourraient être résolus rapidement – et certainement pas avec un partenaire de coalition abandonné par son électorat traditionnel, les ouvriers et les catégories à revenus faibles et moyens, au profit de l’AfD.
SPD – CDU, même destin ?
L’impact sur les intentions de vote a été très sensible. Si le SPD a été le premier touché par la perte de confiance à l’égard des partis au pouvoir, la suite a montré que la CDU pouvait, elle aussi, être entraînée dans cette spirale. Un sondage récent de l’institut Forsa place en effet le SPD à un niveau historiquement bas : 12 % ; la CDU, quant à elle, n’atteint plus que 21 %. À l’approche des trois élections prévues en septembre dans les Länder de l’Est, notamment en Saxe-Anhalt, il n’est d’ailleurs pas certain que le parti social-démocrate parvienne à franchir le seuil des 5 %, nécessaire pour entrer au parlement. La CDU est, elle aussi, largement devancée par l’AfD, qui culmine à 40 %, voire 43 % dans certaines enquêtes d’opinion.

Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui se posent aujourd’hui ouvertement la question : la CDU suivra-t-elle le SPD dans sa chute ? Cela vaut en premier lieu pour le chancelier Friedrich Merz dont la cote de popularité a connu un effondrement historique (13%). Jamais un chancelier fédéral n’avait été aussi impopulaire après seulement un an au pouvoir. Cette situation a suscité de nombreux débats au sein de la CDU. Ceux-ci révèlent une étonnante incapacité à prendre la mesure des défis auxquels le pays est confronté et à les assumer pleinement – à la différence de Friedrich Merz qui, à en juger par ses discours et déclarations, semble, lui, en avoir pleinement conscience.
Des ambitions délétères
Cela est d’autant plus étonnant qu’au cours des derniers mois, la coalition gouvernementale a fait montre de cohésion et d’efficacité. Les querelles entre les deux partenaires se sont atténuées et plusieurs grandes réformes ont été adoptées : c’est notamment le cas dans les domaines de la défense, de la sécurité, de la santé, de la bureaucratie et, surtout, des retraites. Ces réformes vont dans le bon sens.

C’est pourquoi les débats récents au sein de la CDU ont quelque chose d’hallucinatoire. Ils ne sont finalement rien d’autre que l’expression de vieux réflexes et de vieilles peurs. Certains semblent considérer les maladresses de communication, voire les promesses non tenues – comme celle concernant le recours à un nouvel endettement, que Merz avait initialement exclu – comme plus graves que les bouleversements profonds auxquels le pays est confronté… et qui sont précisément à l’origine de ces difficultés. À cela s’ajoute la propension, bien mal cachée, de certains chrétiens-démocrates à vouloir se mettre en valeur, quitte à affaiblir davantage l’autorité du chancelier. Ce faisant, ils ne voient pas que leurs critiques nuisent à leur propre parti et compromettent leurs propres chances.
Réformes et nostalgie
Mais pourquoi en sommes-nous là ? La première raison tient à la situation géopolitique. Les disruptions en cours mettent à mal une nostalgie très répandue en Allemagne : celle d’un monde immuable et dans lequel le changement pourrait s’accomplir sans douleur ni effort.

La deuxième raison tient à une attitude profondément contradictoire. D’un côté, les Allemands reconnaissent qu’il est nécessaire de faire des réformes ; de l’autre, ils ne sont pas disposés à les accepter dès lors qu’ils seraient personnellement concernés. Une enquête menée par l’institut de sondage Allensbach l’a clairement démontré. Si cette contradiction est bel et bien représentative de l’opinion d’une grande partie de la population et de certains syndicats, il est plus surprenant de constater qu’elle est également répandue au sein de la CDU et de la CSU. Qu’il s’agisse des réformes, des questions migratoires ou du récent remaniement ministériel, toute mesure susceptible d’ouvrir une perspective d’avenir suscite des critiques non seulement de la part de l’opposition, mais aussi au sein même de l’Union CDU/CSU. Celles-ci ne touchent pas seulement le chancelier. Elles affectent également la CDU en tant que parti. Et pourtant, nul ne saurait ignorer que rien ne déplaît davantage aux électeurs que les divisions internes. D’autant plus lorsque ceux qui sont à l’origine de ces divisions semblent ne pas en mesurer pleinement les conséquences.
La peur de l’AfD
La réforme des retraites en est un bon exemple. Celle-ci prévoit notamment de supprimer la « retraite à 63 ans » qui permet sous certaines conditions un départ anticipé sans décote après 45 années de cotisation. Or, trois ministres-présidents CDU de l’est de l’Allemagne – Michael Kretschmer en Saxe, Sven Schulze en Saxe-Anhalt et Mario Voigt en Thuringe – défendent une position contraire. Leur argument – ceux qui ont commencé à travailler plus tôt devraient pouvoir partir plus tôt à la retraite – peut sembler séduisant. Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne le système de retraite allemand. Ce n’est pas le nombre d’années de cotisation qui est déterminant, mais bien le montant des cotisations versées. Tout le monde sait que l’Allemagne est confrontée à un tournant démographique majeur. Le maintien de la retraite à 63 ans priverait le marché du travail de centaines de milliers d’actifs au cours des prochaines années. Par peur de l’AfD, en tête des sondages en Saxe, en Saxe-Anhalt et en Thuringe, Kretschmer, Schulze et Voigt font donc le choix de discréditer publiquement le gouvernement fédéral dirigé par leur propre parti.

Le récent remaniement ministériel décidé par Friedrich Merz a suscité des comportements identiques chez de nombreux responsables de la CDU/CSU. C’est notamment vrai dans le cas du ministère des Transports. L’histoire est connue : Fritz Güntzler, initialement choisi pour succéder à Patrick Schnieder au poste de ministre fédéral des Transports, s’est désisté à la dernière minute, obligeant Friedrich Merz à trouver un nouveau candidat en quelques jours seulement. Merz y est parvenu de manière convaincante. Cela n’a pas empêché certains de dénoncer le traitement réservé par le chancelier à Schnieder, ministre certes populaire mais qui, de son point de vue, n’était pas à la hauteur de la tâche.
L’option Wüst ?
Au printemps, certains murmuraient dans les couloirs du Bundestag que Friedrich Merz pourrait être renversé ou remplacé par Hendrik Wüst, ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Les détracteurs de Merz ne semblaient s’être demandé ni si une telle opération était institutionnellement possible, ni quelles conséquences elle aurait pour la CDU. Un effondrement du parti lors des élections de l’automne aurait alors été inévitable. Le choix de Hendrik Wüst comme possible successeur ne paraissait d’ailleurs guère plus judicieux.

Wüst est à la tête du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le Land le plus peuplé d’Allemagne ; à 51 ans, il est encore jeune. Mais surtout, il gouverne avec les Verts. Or, les sondages de ces derniers mois ont montré à plusieurs reprises qu’une grande partie de la population rejette les positions des Verts et qu’elle aspire, de manière de plus en plus nette, à une politique conservatrice forte et efficace. Sécurité, économie, défense, retraites et immigration : sur tous ces sujets, une majorité de la population attend des réponses conservatrices. Cela ne signifie pas que l’heure de Hendrik Wüst ne viendra pas. Bien au contraire ! Il est tout à fait possible qu’après un tournant conservateur dans les domaines de la défense, de la sécurité et de l’immigration ajouté à de grandes réformes économiques, l’opinion plaide en faveur d’une coalition CDU-Verts au niveau fédéral, davantage tournée vers l’innovation, les réformes et les nouvelles technologies. Mais certainement pas maintenant. Le gouvernement fédéral dirigé par les chrétiens-démocrates doit d’abord obtenir des résultats. Hendrik Wüst l’a du reste bien compris. C’est la raison pour laquelle il soutient Merz.
Le nom du ministre-président bavarois Markus Söder, ministre-président de Bavière et président de la CSU, le parti frère bavarois de la CDU, est lui aussi parfois évoqué pour remplacer Friedrich Merz. Markus Söder, précisément : celui qui, en 2021, en sabotant la candidature d’Armin Laschet à la chancellerie, avait démontré son opportunisme et sa propension à faire passer ses ambitions personnelles avant les intérêts de son camp politique. À cela s’ajoute qu’il ne constituerait, sur le fond, aucune véritable alternative. Un chancelier Söder ne ferait que prolonger les souffrances de l’Union sans y mettre fin.
L’heure est au resserrement des rangs
Pourquoi donc partis et populations sont à ce point irritables ? La réponse réside dans l’ampleur des bouleversements et des défis liés au changement d’époque que nous sommes en train de traverser. Abondamment décrit, celui-ci n’a pas encore été suffisamment assimilé. À la crise politique qu’il provoque s’ajoute celle d’une société civile désorientée. Il est juste de dire que les responsables politiques devraient davantage s’attacher à développer une vision, un projet d’avenir pour l’Allemagne. Les premières réformes du gouvernement Merz restent certes en-deçà des attentes et de l’ampleur des défis. Mais l’exercice est loin d’être simple. Le dernier chancelier à avoir osé s’y confronter, avec son « Agenda 2010 », vaste programme de réformes du marché du travail et de l’État social, fut le social-démocrate Gerhard Schröder.

Friedrich Merz dispose d’un potentiel considérable encore inexploité. Mais une chose devrait être claire pour tout chrétien-démocrate disposant d’un minimum d’expérience politique : dans la situation actuelle, ne pas serrer les rangs autour de Merz équivaut à un suicide politique. Dans les sondages, la CDU se rapproche dangereusement du SPD. Pour les mois à venir, Merz représente la seule chance pour la CDU d’imposer en Allemagne une politique conservatrice. Ses détracteurs au sein de son propre parti font le jeu de l’AfD.
L’auteur

Après avoir travaillé pour la Commission européenne à Bruxelles, Klaus Bernhard Hofmann a rejoint Erfurt en tant que porte-parole du ministère de l’Économie. À partir de 2000, il a été porte-parole de l’entreprise et directeur des relations publiques/affaires publiques de Schott AG et, de 2006 à 2010, directeur général de Schott Jenaer Glas GmbH. Pour Schott, il a été membre du conseil d’administration de l’Association fédérale de l’industrie solaire (BSW) à Berlin et de la Fédération européenne des énergies renouvelables (EREF) à Bruxelles. En 2011, il a été membre de l’équipe de Julia Klöckner. Depuis 2014, il est directeur de la communication de VAA Führungskräfte Chemie.
