Toponymie :
C’est bien « gentilé » tout cela !

Toponymie : C’est bien « gentilé » tout cela !
  • Publiéseptembre 29, 2026
Le château de Chambord, l’un des emblèmes du Val de Loire : une région dont les habitants s’appellent désormais les Centrevallois
Le château de Chambord, l’un des emblèmes du Val de Loire : une région dont les habitants s’appellent désormais les Centrevallois (Copyright : Wikimedia Commons)

Bucco-Rhodaniens, Pétrocoriens, Allemagniens ou désormais Centrevallois : donner un nom aux habitants relève parfois de la haute voltige linguistique. Petite promenade franco-allemande à travers les gentilés, entre langue, histoire et identité régionale.

 

Le gentilé (du latin gentilis, « qui appartient à une famille, à un clan ou à une nation ») rappelle peu ou prou l’expression « les gens du Nord », popularisée par la chanson d’Enrico Macias. Plus joli, en tout cas, que les termes démonyme et ethnonyme, utilisés de préférence par les linguistes, le gentilé permet de nommer les habitants sans passer par la formule passe-partout des « habitants de… ». En allemand, gentilé se traduit plus prosaïquement par Einwohnername, littéralement « nom d’habitant ». Ethnonym et Demonym restent plutôt réservés au vocabulaire spécialisé. « Les gens du Nord ont dans le cœur le soleil qu’ils n’ont pas dehors » – mais n’est pas poète qui veut : attribuer un gentilé aux habitants de régions parfois baptisées assez récemment et satisfaire à la fois les identités départementales et celles des petites communes, dont le nom reflète parfois des traditions historiques complexes, n’est pas une mince affaire.

 

De Provençaux à Bucco-Rhodaniens

Si les habitants de Provence-Alpes-Côte d’Azur peuvent se contenter du terme de Provençaux, ceux des Bouches-du-Rhône peuvent être désignés par le très savant Bucco-Rhodaniens, ceux des Alpes-de-Haute-Provence sont les Bas-Alpins et ceux des Alpes-Maritimes les Maralpins. Ce qui est vrai pour les régions et les départements l’est aussi pour les villes et les villages – sans oublier, bien évidemment, la version féminine, finalement plus facile à gérer dès lors que tout le monde s’est plus ou moins mis d’accord sur un gentilé. C’est ensuite l’usage qui dira si celui-ci parvient réellement à entrer dans le langage quotidien.

 

Provençaux, Bucco-Rhodaniens, Bas-Alpins ou Maralpins : en Provence-Alpes-Côte d’Azur, à chaque territoire son gentilé
Provençaux, Bucco-Rhodaniens, Bas-Alpins ou Maralpins : en Provence-Alpes-Côte d’Azur, à chaque territoire son gentilé (Copyright : Wikimedia Commons)

 

À l’heure des jumelages et des échanges entre citoyens de tous pays, il est clair qu’un élu bucco-rhodanien – juste pour l’exemple – aura peut-être du mal à faire comprendre à un traducteur, et par ricochet à ses interlocuteurs étrangers, qui se cache derrière ce vocable à coucher dehors. Anecdotique ? Pas toujours. Même des germanistes aguerris pourraient s’étonner d’entendre un interprète allemand transformer un Orléanais en Orleanese – un peu comme un Chinois, un Congolais ou un Vietnamien deviennent respectivement en allemand Chinese, Kongolese et Vietnamese. Orléaner serait peut-être plus conforme aux mécanismes habituels de la langue allemande, à l’instar de Pariser ou Berliner.

 

En allemand, un « -er » suffit – ou presque

La langue allemande permet en effet souvent de passer sans trop de difficultés de la dénomination géographique à celle des habitants d’une région ou d’une localité. Les habitants du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (Mecklenburg-Vorpommern) contournent l’obstacle en faisant la distinction entre Mecklenburger et Vorpommern. En français, il faut déjà bien connaître l’Allemagne pour savoir instinctivement où vit un Mecklembourgeois. Quant au Vorpommer, son nom français – Poméranien occidental ? – risquerait de favoriser les confusions avec la Poméranie, région historique de la côte baltique aujourd’hui partagée entre l’Allemagne et la Pologne. Et surtout, ne pas confondre avec le petit chien adorable qu’est le Loulou de Poméranie, ressemblant à une boule de peluche.

 

Poméranien ? En français, mieux vaut préciser : ce loulou de Poméranie n’a rien à voir avec les habitants de la région historique du même nom
Poméranien ? En français, mieux vaut préciser : ce loulou de Poméranie n’a rien à voir avec les habitants de la région historique du même nom (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Alors que l’allemand forme très souvent les noms des habitants de villes et de communes en ajoutant le suffixe -er – avec de nombreuses nuances et exceptions –, le français dispose d’une palette beaucoup plus variée. Il puise volontiers dans l’histoire et dans les racines anciennes des localités. D’où quelques trouvailles spectaculaires comme les Carolomacériens de Charleville-Mézières, les Pétrocoriens de Périgueux ou les Aquisextains d’Aix-en-Provence. Ces formes savantes coexistent parfois avec des appellations beaucoup plus courantes : les habitants de Périgueux sont aussi les Périgourdins, ceux d’Aix les Aixois. Et que dire des Bonnychons de Bonny-sur-Loire ou des Toutouvillais de Villechien ? De quoi nourrir l’imagination linguistique. Avec près de 35 000 communes – sans même parler des lieux-dits –, il est évident que la diversité des traditions locales françaises ne facilite pas le travail de ceux qui veulent donner une identité linguistique à leurs concitoyens. Les cas sont si nombreux qu’il est pratiquement impossible de généraliser.

 

Des Allemagniens qui ne sont pas Allemands

Un exemple « franco-allemand » suffit à le montrer. Plusieurs communes françaises portent des noms qui évoquent, à nos oreilles contemporaines, l’Allemagne ou les Alamans – sans que leur étymologie permette toujours d’établir avec certitude un lien avec l’ancien peuple germanique. À Allemagne-en-Provence (Alpes-de-Haute-Provence), les habitants sont ainsi les Allemagniens ; à Allemans-du-Dropt (Lot-et-Garonne) vivent les Allemanais, à Allemans (Dordogne) les Allemansois et à Allemant (Marne) les Allemantiots. On peut également citer les Allemanchots d’Allemanche-Launay-et-Soyer (Marne) ou les Allemondins d’Allemond (Isère). La liste est loin d’être exhaustive.

 

Allemans, près de Penne-d’Agenais (Lot-et-Garonne) : les noms de lieux évoquant l’Allemagne ou les Alamans ne manquent pas en France
Allemans, près de Penne-d’Agenais (Lot-et-Garonne) : les noms de lieux évoquant l’Allemagne ou les Alamans ne manquent pas en France (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Il n’en reste pas moins que donner un nom aux habitants d’une commune ou d’une région contribue à renforcer un sentiment d’appartenance locale ou régionale. La comparaison franco-allemande devient alors intéressante. La tradition centralisatrice française et le fédéralisme allemand ont produit des rapports différents aux identités régionales. Dans le langage politique français, le terme de « province », longtemps utilisé pour désigner tout ce qui se trouvait hors de Paris, a progressivement cédé la place à celui de « territoires ». L’Allemagne fédérale connaît, elle, un rapport institutionnel différent entre le Bund, l’État fédéral, et les Länder, qui disposent de compétences politiques propres. Et la poésie dans tout cela ?

 

Centrevallois : un nom pour créer une identité ?

Le Baromètre des territoires 2025 a montré que 57 % des habitants du Centre-Val de Loire se déclaraient attachés à leur région. Un niveau d’attachement relativement modeste par rapport à celui observé dans plusieurs autres régions françaises. C’est dans ce contexte que le Conseil régional a mis en place un Comité du gentilé et lancé, au printemps 2026, une consultation afin que les habitants proposent une appellation susceptible de renforcer le sentiment d’appartenance : « un nom qui nous rassemble ». Le verdict est tombé le 25 juin 2026 : après plusieurs étapes de consultation, 22 328 personnes ont participé au vote final. Avec 10 051 voix, soit environ 45 % des suffrages, le gentilé Centrevallois, au féminin Centrevalloise, l’a emporté devant Castelvallois (7 617 voix) et Cœurvallois (4 660). Centrevallois rappelle – pur hasard, malgré le double « l » – un passé qui colle plutôt bien à l’histoire de la région : celui des Valois, branche de la dynastie capétienne qui régna sur le royaume de France de 1328 à 1589.

 

Des Valois aux Centrevallois : François Ier incarne une dynastie étroitement liée à l’histoire du Val de Loire
Des Valois aux Centrevallois : François Ier incarne une dynastie étroitement liée à l’histoire du Val de Loire (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Sous les Valois, le Val de Loire devint l’un des grands centres politiques et culturels du royaume, comme en témoignent encore aujourd’hui ses prestigieux châteaux. Centrevallois est en tout cas immédiatement compréhensible. L’avenir dira comment ce néologisme choisi par les habitants parviendra à s’imposer dans l’usage quotidien.

 

Du « Jardin de la France » au jardin centrevallois ?

Restera alors à trouver, si besoin est, des équivalents dans les langues des touristes étrangers – allemands notamment – qui viennent dans la région visiter les châteaux de la Loire et découvrir le charme et la douceur du « Jardin de la France ».

Une expression traditionnellement associée à la Touraine et au Val de Loire, ce qui pourrait d’ailleurs laisser sur leur faim les ardents défenseurs du patrimoine des contrées du Centre qui ne sont pas directement arrosées par la Loire, comme la Beauce ou le Berry. En 1962, le peintre allemand Max Ernst (1891-1976), devenu français quelques années auparavant et alors installé à Huismes, en Touraine, réalisa justement un tableau intitulé Le Jardin de la France. Cette huile sur toile fait aujourd’hui partie des collections du Musée national d’art moderne – Centre Pompidou. Pas forcément l’image que souhaiteraient retenir les Centrevallois pour illustrer officiellement leur région. Faudra-t-il désormais changer le titre du tableau et l’appeler Le Jardin centrevallois ? Peu probable.

 

L’auteur

Gérard Foussier (Copyright : privé)

Licencié d’allemand à l’université d’Orléans en 1969, Gérard Foussier s’est très tôt passionné pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage entre Orléans et Münster. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la Deutsche Welle, à Cologne puis à Bonn. En 2005, il a été élu président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Ancien rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Allemanderies, paru en 2023. Franco-Allemand, il a été décoré de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne (Bundesverdienstkreuz).

 

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