« Merkel aurait dû préparer le pays. Elle ne l’a pas fait »


Angela Merkel a négligé de préparer l’Allemagne aux grands enjeux du monde contemporain. Sa prudence en matière de politique étrangère, combinée à la priorité qu’elle a accordée à la politique intérieure, a laissé un héritage dangereux.
Nous avons vécu trente années de paix, de bien-être et de stabilité. Le gouvernement et la population avaient les yeux rivés sur les États-Unis en matière de sécurité ; sur la Russie quand il était question d’approvisionnement énergétique et sur la Chine lorsqu’il s’agissait d’exportations. Cela nous a permis d’accroître notre prospérité. L’ordre mondial semblait alors régi par des règles communes, largement acceptées. Certains allaient jusqu’à rêver de la « fin de l’histoire ». Les gouvernements allemands, depuis la chute du mur de Berlin, ont tous partagé cette illusion. Les citoyens du reste aussi. Aujourd’hui, c’est comme si nous avions vécu dans un rêve, avec Angela Merkel comme personnage principal. Nous l’appelions « Mutti ». Électeurs et chancelier n’ont jamais été aussi proches que durant les années Merkel. La démocratie était solide à l’inverse de ce que l’on pouvait observer en France. Personne n’avait remarqué que les élites étaient absentes du grand jeu de la politique. Le cas échéant, on les aurait purement et simplement écartées. Elles n’auraient fait qu’entraver le fonctionnement des partis et du pays.
La nature de la CDU, celle-là même qui avait porté Angela Merkel à la chancellerie, s’est révélée à travers les deux échecs de Friedrich Merz dans la course à sa présidence. D’abord battu par Annegret Kramp-Karrenbauer (2018), Merz dut ensuite ranger ses ambitions au profit d’Armin Laschet (2021), lui aussi un merkelien convaincu. Ce n’est qu’en février 2022 qu’il fit son retour sur le devant de la scène. Des voix s’étaient depuis longtemps élevées pour dénoncer le manque de leadership de la chancelière, sa naïveté – notamment depuis l’annexion de la Crimée par la Russie (2014) et la crise migratoire (2015) – ou bien encore les risques qu’elle faisait courir au pays en matière de politique énergétique et de sécurité, à travers son soutien aux gazoducs Nord Stream, qualifié par certains de folie.
Nous ne regardions pas vraiment ce qui se passait ailleurs
C’est vers l’intérieur que nos regards étaient tournés. Et c’est de l’intérieur que nous voulions changer le monde. Notre vision était germano-centrée. Nous abordions tout ce qui se passait au-delà de nos frontières avec prudence, pragmatisme et ruse. Le refus obstiné d’Angela Merkel d’avoir recours à la force après l’occupation de la Crimée (2014) et son attitude très réservée à l’égard de Poutine, par crainte que celui-ci n’utilise l’énergie comme levier, en sont des exemples parmi les plus éclatants. Tout comme les sanctions imposées après le crash du vol 370 de Malaysia Airlines, le 8 mars 2014.
Merkel était malléable. Son approche des affaires était on ne peut plus rationnelle. Elle ne pensait pas de manière stratégique. Son incapacité à formuler des objectifs à long terme devenait de plus en plus évidente à mesure que l’ordre international se délitait. Ce phénomène n’était peut-être pas uniquement imputable à sa seule personne ; il reflétait peut-être aussi un trait de caractère profondément ancré dans la culture allemande. Cela rendait Merkel certes sympathique mais cela n’a pas pour autant permis au pays d’avancer – et avec lui, le reste de l’Europe. Une grande partie de la population ne s’en est pas rendu compte. Merkel avait certes commencé à interroger la stabilité de l’ordre international, notamment au début de la présidence de Trump, en 2017, lorsqu’elle avait déclaré dans un discours devenu célèbre que l’époque où nous pouvions nous reposer sur les États-Unis touchait à sa fin. Mais, elle n’a pas agi en conséquence. Face à la crise qui menaçait, Merkel aurait dû bousculer les Allemands. Elle aurait dû préparer le pays. Elle ne l’a pas fait.

L’échec d’Angela Merkel
Ce qui était déjà prévisible depuis 2014 et 2017 est devenu évident avec la guerre d’agression russe et la réélection de Donald Trump : le manque de leadership d’Angela Merkel, son incapacité à définir les grandes orientations politiques du pays et à créer les conditions pour que le pays accepte de les relever. Un tel exercice aurait exigé du courage — notamment vis-à-vis des électeurs. On se souviendra à cet égard du silence obstiné qu’elle opposa aux propositions d’Emmanuel Macron à partir de 2017.
Son incapacité à initier une politique visant à sortir l’Allemagne de sa dépendance vis-à-vis des États-Unis est difficilement excusable. Son indulgence à l’égard de Poutine, du fait de la dépendance énergétique de l’Allemagne à l’égard de la Russie, est proprement scandaleuse. Bien sûr, elle n’était pas la seule à penser ainsi. Sa politique était largement acceptée. Son clone, Olaf Scholz, a d’ailleurs agi de manière similaire. Mais Merkel (comme Scholz) était aux responsabilités. Elle était la chancelière.
Le défi Friedrich Merz
Friedrich Merz se retrouve aujourd’hui confronté à une série de défis majeurs – précisément ceux qu’Angela Merkel a refusé d’affronter. La population n’est pas prête à affronter l’impérialisme russe, la volonté de domination de la Chine et encore moins un éventuel découplage entre les Etats-Unis et l’Europe. Le repli sur soi, le regard auto-référentiel vers l’intérieur, voilà ce qu’Angela Merkel nous a peut-être légué de plus dangereux. Le contraste avec la France est saisissant. De Gaulle a ancré dans la conscience collective l’idée que les questions de politique étrangère sont indissociables du destin de la nation. Macron perpétue cet héritage. Friedrich Merz semble vouloir lui emboîter le pas. Les premières consultations entre les deux hommes ont donné le sentiment d’une nouvelle dynamique. C’est prometteur.
Un changement de mentalité est nécessaire
L’un des grands défis auxquels Friedrich Merz devra faire face sera de préparer les Allemands aux grands enjeux du monde contemporain. De leur faire prendre conscience que les États-Unis sont désormais un rival. Que l’Allemagne a besoin d’une dissuasion nucléaire nationale et européenne. Qu’il est nécessaire de réformer notre modèle économique et qu’il nous faut investir davantage dans la recherche et l’innovation. Et bien d’autres choses encore. À quoi bon avoir la meilleure politique sociale si les cosaques nous envahissent. Cette phrase de Friedrich Naumann est plus que jamais d’actualité.
La CDU de Friedrich Merz n’a pas atteint les 30% lors des élections fédérales. Cela tient sans doute au fait qu’il est peu populaire auprès des femmes et des jeunes. Mais cela s’explique aussi par l’attachement persistant des Allemands aux rêves d’Angela Merkel. La vie était belle durant les années Merkel. Le pragmatisme de la chancelière, sa persévérance et son rationalisme y ont largement contribué. Elle a pu faire croire au monde que l’Allemagne n’avait finalement qu’un rôle mineur à jouer en Europe et dans le monde. Elle a forgé une phrase qui est devenue pour moi une évidence : « nous y arriverons » (« Wir schaffen das »). C’est à Friedrich Merz qu’il revient désormais d’y répondre. Et je suis convaincu qu’il le fera.
L’auteur

Après avoir travaillé pour la Commission européenne à Bruxelles, Klaus Bernhard Hofmann a rejoint Erfurt en tant que porte-parole du ministère de l’Économie. À partir de 2000, il a été porte-parole de l’entreprise et directeur des relations publiques/affaires publiques de Schott AG et, de 2006 à 2010, directeur général de Schott Jenaer Glas GmbH. Pour Schott, il a été membre du conseil d’administration de l’Association fédérale de l’industrie solaire (BSW) à Berlin et de la Fédération européenne des énergies renouvelables (EREF) à Bruxelles. En 2011, il a été membre de l’équipe de compétences de Julia Klöckner. Depuis 2014, il est directeur de la communication de VAA Führungskräfte Chemie.