Fouilles :
Mon Camino, de Berlin à Saint-Jacques

Fouilles : Mon Camino, de Berlin à Saint-Jacques
  • Publiéseptembre 12, 2025
Entre Conques et Toulouse, 2025 (Copyright: Bernd Hüttemann)
Entre Conques et Toulouse, 2025 (Copyright: Bernd Hüttemann)

Dix ans, plus de 2 000 kilomètres et d’innombrables rencontres : depuis 2016, notre auteur, parti de Berlin, marche vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Son #berndscamino est bien plus qu’un pèlerinage. C’est une fouille archéologique de l’Europe, politique, historique, géographique, religieuse et personnelle.

 

Paulo Coelho a fait du chemin de Saint-Jacques une quête spirituelle ; Hape Kerkeling, une aventure pleine d’humour et d’autodérision. Tous deux ont inspiré des millions de lecteurs et façonné notre imaginaire du Camino : l’introspection chez Coelho, la parenthèse régénératrice chez Kerkeling. Pour ma part, j’ai choisi une autre approche : faire du chemin un terrain d’exploration, une fouille archéologique de l’Europe. Me limiter à la partie espagnole du Camino ne m’aurait pas satisfait. Mon chemin a commencé en 2016, comme celui des pèlerins du Moyen Âge, sur le seuil de ma propre maison, à Berlin. Depuis, je progresse pas à pas ; aujourd’hui, je suis arrivé jusqu’à Toulouse. La coquille jaune sur fond bleu indique des centaines d’itinéraires à travers l’Europe, et je les suis partout où des bifurcations et des attaches personnelles m’y invitent.

Pour moi, randonner est bien davantage qu’une simple façon de se déplacer : c’est un rituel fait de spiritualité et de découvertes. Voyager, au sens premier du terme, c’est apprendre à lire l’histoire dans les paysages, s’arrêter, aller à la rencontre des lieux et des personnes – avec curiosité. C’est mon « Grand Tour » à moi – sans attelage, sans filtre, simplement porté par mes pas. Certains accomplissent d’une seule traite les quelque 4.000 kilomètres qui mènent à Saint-Jacques-de-Compostelle. Je les admire profondément, tout en sachant qu’un exploit de ce type est pour moi hors de portée.

 

Les grands tournants

Mes fouilles ont été interrompues à plusieurs reprises : par le travail, les saisons, la pandémie. À cela se sont ajoutées les ruptures politiques qui ont, elles aussi, suspendu mes expéditions : la détresse des réfugiés syriens, un Brexit aussi inutile que coûteux, les fermetures de frontières pendant la pandémie, puis, depuis 2022, la guerre d’agression russe contre l’Ukraine.

 

Sur le chemin de Saint-Jacques. Dans le Grand Est, 2022 (Copyright: Bernd Hüttemann)
Sur le chemin de Saint-Jacques. Dans le Grand Est, 2022 (Copyright: Bernd Hüttemann)

 

Je me souviens notamment de Carina, dont j’avais accompagné la famille dans un centre d’hébergement d’urgence à Berlin. Je l’ai retrouvée par le plus grand des hasards sur mon chemin, à Dijon : elle travaillait dans l’auberge qui m’accueillait ce soir-là. Pourtant, au-delà de la Moselle, la guerre en Ukraine semblait très loin : seuls quelques rares drapeaux de solidarité étaient alors visibles. En Bourgogne, j’ai rencontré Vadym, un Ukrainien qui voulait rejoindre Saint-Jacques sans argent. Je lui ai donné quelques conseils pour trouver plus facilement de l’aide grâce à sa coquille et à sa crédential de pèlerin. Sans doute avait-il ainsi échappé à la mobilisation militaire.

Les fermetures de frontières décidées dans la précipitation par l’Allemagne ont laissé des cicatrices. Plus largement, l’instabilité politique s’invitait elle aussi dans les conversations que je menais au fil du chemin. En France, on raillait volontiers Paris et Emmanuel Macron, sans pour autant proposer de véritable alternative. En Allemagne, j’ai perçu des contrastes persistants entre l’Est et l’Ouest : des villages dépeuplés, de vastes étendues agricoles, des réfugiés à vélo – un mélange de normalité et de monotonie. Je me souviens aussi d’une fanfare qui me lança : « Dites à Berlin qu’ici, les réfugiés devraient avoir davantage la possibilité de travailler. »

 

Les strates géographiques

Entre Berlin et Toulouse, je m’attendais à découvrir de profonds contrastes. J’y ai surtout trouvé une continuité de paysages : la vallée glaciaire berlinoise (Berliner Urstromtal), la plaine fertile de la Magdeburger Börde, le Weserbergland, le Sauerland, la plaine de Cologne, l’Eifel, puis, au-delà de la région métropolitaine de Luxembourg, la Lorraine, la Bourgogne, l’Auvergne et le Massif central jusqu’à Toulouse.

 

Aux confins de l'Aubrac, 2024 (Copyright: Bernd Hüttemann)
Aux confins de l’Aubrac, 2024 (Copyright: Bernd Hüttemann)

 

Les massifs de moyenne montagne allemands ne différent guère des collines françaises. En Allemagne aussi, on trouve des vignes. La véritable différence est ailleurs : en France, le chemin traverse souvent des paysages d’une beauté saisissante, presque déserts. L’Aubrac, au cœur du Massif central, est l’un des lieux qui m’ont le plus marqué, suivi de près par l’Eifel, une région bien trop souvent sous-estimée. Entre le Weserbergland et le Sauerland, j’ai même retrouvé quelque chose de ma Westphalie natale. La Lorraine, en revanche, m’a donné l’impression d’une région fatiguée ; certains villages ne doivent leur survie qu’aux familles néerlandaises qui s’y installent. Il en va de même des paysages de Saxe-Anhalt, largement tributaires des financements publics.

 

Les strates historiques

Dans l’est de l’Allemagne, l’héritage uniformisateur du communisme est encore bien visible : des champs remembrés, des villages vidés de leurs habitants, entre lesquels subsistent quelques joyaux restaurés. En Basse-Saxe, les paysages portent davantage l’empreinte de l’industrie : des quartiers résidentiels construits pour les ouvriers de l’industrie automobile, avec de grandes maisons où ne vivent souvent plus que les parents vieillissants. Les cicatrices laissées par l’histoire industrielle européenne sont peu à peu recouvertes par la nature, dans le Sauerland, le Bergisches Land, en Lorraine ou autour de Cransac-les-Thermes.

L’héritage du Saint-Empire romain germanique est lui aussi encore bien présent. Les anciennes villes épiscopales côtoient des régions marquées par le protestantisme, une différence qui se lit encore aujourd’hui dans l’architecture et l’organisation des Églises. À Domrémy-la-Pucelle, on m’a expliqué que, de l’autre côté de la Meuse, le Saint-Empire n’intéressait guère Jeanne d’Arc. Le gardien de la chapelle de Bermont alla même jusqu’à affirmer, très sérieusement, qu’elle avait prévu le Brexit.

En marchant vers l’ouest, je suivais en sens inverse plusieurs siècles d’élan occidental. Cet élan revêtait souvent une dimension coloniale. Entre Trèves et Cologne, les anciennes colonies romaines sont aujourd’hui encore fièrement mises en valeur. À Cîteaux, où j’ai partagé pendant une journée la vie de la communauté monastique, Bernard de Clairvaux organisa la colonisation cistercienne vers l’est. Les églises dédiées à saint Martin témoignent elles aussi de cet esprit missionnaire. C’est dans les territoires romans et vieux-saxons des Ottoniens que naquit la volonté d’évangéliser les peuples slaves. À partir de Magdebourg s’élevèrent des monastères de brique comme Jerichow ou Lehnin. Dans ces espaces de colonisation médiévale, villes et abbayes étaient généralement espacées d’une trentaine de kilomètres : une journée de marche, une mesure de l’histoire. Voilà ce qui reliait les hommes – non sans arrière-pensées.

Mais c’est surtout dans les anciennes zones de guerre de Lorraine que j’ai ressenti l’Europe avec le plus d’intensité. Barrages antichars, monuments aux morts, cimetières militaires : ici, l’histoire des guerres reste encore visible. J’ai été accueilli chez le pasteur d’Echternach, au Luxembourg : l’église avait été détruite pendant la guerre. C’est par Trèves, en traversant un espace Schengen sous tension, que j’ai choisi de passer en France. Le Luxembourg marque cette région bien davantage que Paris ou Berlin ne veulent bien l’admettre. Sa prospérité maintient de nombreux villages en vie, tandis que les ondes de la radio diffusent le luxembourgeois, devenu en quelque sorte le successeur du francique mosellan progressivement tombé en désuétude.

 

À Boust, 2021 (Copyright: Bernd Hüttemann)
À Boust, 2021 (Copyright: Bernd Hüttemann)

 

À Boust, je me suis finalement retrouvé devant la ferme où mon grand-père avait travaillé comme prisonnier de guerre (1946). 90 ans plus tard, la famille se souvenait encore parfaitement de lui. Nous avons repris les poses d’anciennes photographies, parlé trois langues à la fois, partagé un dîner et bu dans une atmosphère d’une chaleureuse simplicité. En montrant la bergerie que mon grand-père, Fritz, avait construite avec des matériaux récupérés de la ligne Maginot, on me dit en souriant : « Les moutons y sont toujours heureux. »

Le lendemain, à Thionville, je suis tombé sur un buste de Robert Schuman. Un rappel discret que cette région frontalière – bien plus que Paris ou Berlin – constitue l’un des véritables berceaux de la construction européenne. Plus tard, en Bourgogne, mon chemin m’a conduit à travers les vignobles de la Côte-d’Or jusqu’à Taizé : le frère Roger y avait caché des réfugiés pendant la guerre et fait ensuite du lieu une « parabole de réconciliation ». En Auvergne, en revanche, lorsque les habitants parlent de « la guerre », ils pensent d’abord aux guerres de Religion ou à la guerre de Cent Ans. L’occupation allemande, malgré les atrocités précisément documentées, y apparaît souvent comme un épisode parmi d’autres.

 

Les strates religieuses et sociétales

Les chemins de Saint-Jacques sont des itinéraires culturels certifiés du Conseil de l’Europe. Partout sur le continent, les offices de tourisme et les collectivités territoriales ont développé des programmes visant à relier les églises jacquaires et les anciens chemins de pèlerinage – avec succès lorsque les conditions locales s’y prêtent. L’Allemagne est un véritable pays de randonnée. Les chemins de Saint-Jacques y sont imbriqués dans un vaste réseau d’itinéraires pédestres régionaux. Une forte densité de population, la recherche de nature par les habitants des grandes villes, l’héritage du mouvement de jeunesse Wandervogel et un profond attachement aux paysages ont permis le développement d’une infrastructure remarquable : un balisage soigné, des tampons pour les crédenciales et un réseau d’hébergements privés. Les paroisses, tout comme l’extraordinaire tissu associatif qui les entoure, m’ont souvent offert le gîte, qu’elles soient catholiques ou protestantes. Dans l’est de l’Allemagne, par contre, le socialisme a largement détruit les communautés ecclésiales : la pratique religieuse y est aujourd’hui marginale.

En France, c’est au contraire la laïcité qui a façonné une infrastructure bien particulière. Même les plus petites communes disposent d’une mairie parfaitement équipée. L’État a progressivement relégué l’Église au second plan en reprenant nombre des fonctions autrefois assumées par les presbytères. On trouve ainsi des toilettes publiques, des offices de tourisme, des médiathèques, des gîtes communaux ou encore des mairies ouvertes aux voyageurs. C’est d’ailleurs souvent à la mairie que le pèlerin obtient un tampon sur sa crédenciale, de l’eau ou tout simplement une porte ouverte. Une situation idéale… tant que les horaires d’ouverture le permettent, et que Paris continue d’en assurer le financement. La France compte, elle aussi, un important réseau associatif consacré aux pèlerins. Les Sociétés des Amis de Saint-Jacques tiennent de précieuses listes d’hébergements privés et contribuent à l’entretien des chemins.

La religion est en recul le long du Camino. Dans de nombreux endroits, les discours nationalistes et identitaires gagnent du terrain, tandis que le christianisme universel ne survit souvent plus que sous une forme patrimoniale, voire folklorique. Pourtant, il en subsiste des traces : de petites communautés catholiques, des églises ouvertes, des tampons de pèlerin, de sobres temps de prière. J’ai été particulièrement surpris d’apprendre qu’en Lorraine les prêtres sont toujours rémunérés par l’État alors qu’en Allemagne, c’est l’impôt ecclésiastique qui continue de financer une grande partie des structures. Mais, dans les deux pays, les églises comme les presbytères se vident, phénomène auquel les scandales liés aux abus sexuels ont largement contribué.

 

Entre Amions et Montverdun, 2023 (Copyright: Bernd Hüttemann)
Entre Amions et Montverdun, 2023 (Copyright: Bernd Hüttemann)

 

La rencontre qui m’a le plus interpelé fut celle de Myriam, une Marseillaise d’origine algérienne et de culture musulmane. En marchant dans la forêt, nous avons longuement parlé de la culpabilité de l’Allemagne dans la Shoah, de ce qu’elle voyait comme l’aveuglement allemand face à Gaza, de la réconciliation franco-allemande et de la place que les Français issus de l’immigration continuent d’occuper, selon elle, aux marges de la société. Neutralité religieuse n’est pas synonyme de neutralité culturelle.

 

Les strates personnelles

Partout, j’ai fait l’expérience de l’hospitalité. Je n’ai guère perçu de différences d’un pays à l’autre ; la confiance était partout la condition première de l’accueil. Il est sans doute plus facile, pour un homme blanc portant la coquille du pèlerin, d’inspirer cette confiance que pour d’autres voyageurs. En traversant certaines banlieues françaises, j’ai pris conscience, que, le reste du temps, j’avais vu une France provinciale relativement préservée. Les gestionnaires des itinéraires touristiques dessinent les chemins de manière à mettre en valeur les paysages et le patrimoine, tout en contournant les quartiers les plus difficiles. Mais lorsqu’on parcourt des milliers de kilomètres à pied, la réalité finit toujours par s’imposer. Pour moi, cette réalité avait le visage de Myriam ou celui d’une famille rencontrée dans la banlieue de Nice.

 

Avec Myriam à Saint-Chély-d'Apcher, 2024 (Copyright: Bernd Hüttemann)
Avec Myriam à Saint-Chély-d’Apcher, 2024 (Copyright: Bernd Hüttemann)

 

Grâce à Internet, je suis resté en contact avec nombre de celles et ceux que j’ai rencontrés sur mon chemin. D’autres sont décédés. Certaines communautés monastiques ont, depuis, disparu. Les échanges étaient souvent empreints de curiosité et parfois d’une étonnante érudition. En France, presque chaque famille semblait avoir un avis sur le système allemand des retraites. En Allemagne, on plaisantait volontiers sur l’absence supposée d’énergie éolienne et solaire en France.

 

Repenser l’Europe en marchant

Mon Camino n’est pas une marche linéaire mais une succession de fouilles, interrompues par les saisons, les tournants de l’histoire et les rencontres. Comme dans un sondage archéologique, certaines strates n’ont été qu’effleurées, tandis que d’autres se sont révélées d’une profondeur inattendue. La géographie m’a révélé moins de contrastes que je ne l’avais imaginé : j’y ai surtout découvert une continuité de paysages. L’histoire, en revanche, s’est exprimée avec davantage de force : l’héritage du socialisme à l’Est, les régions façonnées par l’industrie, les cicatrices de la guerre, Robert Schuman dans les territoires frontaliers, les anciens empires et les traumatismes plus récents. La religion a reculé, sans pour autant disparaître. Les infrastructures – villages, associations, communes – ont porté mes pas. Quant aux strates personnelles, elles racontent l’hospitalité, les débats sur l’énergie, la curiosité, mais aussi les malentendus. Cette diversité n’a rien d’harmonieux. Elle est faite de ruptures, de contradictions et de tensions. C’est pourtant là que réside la force de l’Europe.

L’Europe ne vit pas seulement dans les traités, les capitales ou les sommets internationaux. Elle vit aussi dans les paysages, les conversations, les mémoires familiales, les expériences culturelles, les églises ouvertes et les tables autour desquelles s’exerce l’hospitalité. Sa force réside dans ces fractures qui, loin de la diviser, s’entrelacent pour former une histoire commune.

 

L’auteur

Bernd Hüttemann (Copyright: Mathias Bothor)
Bernd Hüttemann (Copyright: Mathias Bothor)

Bernd Hüttemann est secrétaire général du Mouvement européen Allemagne, le principal réseau allemand consacré à la politique européenne. Il est également conseiller de la Conférence épiscopale allemande pour les questions européennes. Originaire de Paderborn, ville liée au Mans par le plus ancien jumelage de villes d’Europe, il a appris le français dans le cadre de l’animation de jeunesse avant de le perfectionner au cours de son parcours professionnel à Bruxelles. Son engagement en faveur de l’Europe a commencé au sein des Jeunes Européens fédéralistes et de l’Europa-Union Deutschland. Il a ensuite travaillé à la Fondation Robert Bosch, comme consultant en communication, puis comme chercheur à l’Institut für Europäische Politik. De 2000 à 2003, il a dirigé des programmes du ministère allemand des Affaires étrangères consacrés à la préparation de la Slovaquie et de la Croatie à leur adhésion à l’Union européenne, notamment comme conseiller auprès du gouvernement slovaque à Bratislava.

 

 

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