Programmes d'armement :
SCAF et MGCS, même destin ?

La coopération franco-allemande en matière de défense est en proie à de grandes difficultés. Des rivalités industrielles se heurtent à des priorités politiques divergentes. Les grands projets sont-ils menacés ? Décryptage par Léo Péria-Peigné.
La décennie 2010 a été marquée par le lancement de plusieurs projets d’armement franco-allemands. Le Brexit a contribué à renforcer cette dynamique en entraînant un relâchement des liens franco-britanniques, traditionnellement étroits dans ce domaine, au profit d’un axe Paris-Berlin plus structurant. Cette dynamique s’inscrivait dans un contexte d’investissements de défense limités, y compris après l’annexion de la Crimée (2014), le manque de moyens favorisant la mutualisation des ressources en vue d’un développement capacitaire partagé.
De grandes ambitions…
Parmi les programmes initiés durant ces années figurent notamment :
- CIFS (Common Indirect Fire System), un programme de coopération lancé au début de la décennie afin d’identifier un besoin opérationnel commun dans le domaine de l’artillerie (canons et lance-roquettes) et de développer une solution partagée à l’horizon 2040.
- MGCS (Main Ground Combat System), un projet de système de combat terrestre centré sur un char de nouvelle génération – le troisième programme franco-allemand de cette nature – destiné à concrétiser l’intégration industrielle de KNDS (issue de KMW et Nexter) et à remplacer les Leopard 2 allemands et Leclerc français à l’horizon 2035.
- MAWS (Maritime Airborne Warfare System), un programme de coopération lancé en 2018, associant Thales et Hensoldt, et visant à développer un avion de patrouille maritime commun en remplacement des Atlantique 2 français et des P-3C Orion allemands.
- FCAS (Future Combat Air System), un programme trilatéral né en 2017 associant la France (Dassault Aviation, Thales), l’Allemagne (Airbus Defence and Space, MTU Aero Engines) et l’Espagne (Airbus Espagne, Indra Sistemas) afin de développer un système de combat aérien de nouvelle génération articulé autour d’un avion de combat, d’un « combat cloud » et de drones (« loyal wingmen »).
Consacrés par le traité d’Aix-la-Chapelle de janvier 2019, ces programmes se trouvent aujourd’hui soit en difficulté, soit ont été abandonnés, certains avant même le déclenchement du conflit en Ukraine et le vote d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros.
…peu compatibles avec la réalité
Programme précédent tous les autres, le CIFS a été repoussé au-delà de 2045 avant même 2022, pour des raisons mal expliquées. Il n’est pas exclu que le processus d’identification d’un besoin opérationnel franco-allemand sur ce sujet n’ait pas abouti, chaque partenaire poursuivant ses propres développements : la France avec le CAESAR NG, et l’Allemagne avec le PzH 2000 et son successeur éventuel, le RCH155. Une réflexion commune sur les lance-roquettes aurait été pertinente car les deux pays utilisent encore des M270 vieillissants. Cette solution européenne fait aujourd’hui cruellement défaut à l’UE, contrainte de se tourner vers des équipements extra-européens.

Si le CIFS semble avoir été abandonné à bas bruit, le MAWS, lui, a connu une fin plus brutale, avec des conséquences dommageables pour la relation bilatérale. Les calendriers français et allemands n’ont en effet jamais pu être totalement alignés, la marine allemande devant remplacer ses appareils plus tôt que son équivalent français. Malgré des propositions françaises visant à assurer la transition, l’Allemagne a décidé en 2021 d’acquérir un lot d’appareils américains, mettant de facto fin au programme. La France, de son côté, a finalement choisi Airbus pour ses propres besoins.
SCAF et MGCS, programmes symboliques, sont parvenus à se maintenir jusqu’à aujourd’hui. Ils connaissent toutefois eux aussi des difficultés croissantes. Si le SCAF pâtit de la profonde inimitié qui oppose Dassault à Airbus depuis que ce dernier a tenté de l’absorber, le MGCS est parti, de son côté, sur des bases plus saines et cohérentes. Le programme devait concrétiser l’union de KMW et de Nexter au sein de KNDS et leur permettre de développer un système majeur commun – le premier produit partagé d’un nouveau catalogue franco-allemand. Conçue en 2018, cette répartition faisait sens pour le char de combat : Nexter se spécialisait sur la tourelle et l’armement, tandis que KMW apportait son expertise sur la mobilité.
Une asymétrie croissante
L’équation a cependant été modifiée par l’introduction de Rheinmetall dans le projet, sous pression du Bundestag (2019). Il en a résulté un doublon de compétences – Rheinmetall disposant d’un savoir-faire dans le domaine de l’armement, en concurrence directe avec Nexter – et, dans la foulée, un conflit sur le calibre de l’arme principale du futur char. Nexter proposait un canon de 140 mm tandis que Rheinmetall favorisait un calibre de 130 mm. Ce désaccord a finalement conduit à une non-solution concertée, les partenaires convenant de reporter la décision, voire de développer une plateforme unique pouvant être équipée avec l’un ou l’autre calibre.

L’arrivée de Rheinmetall a également bouleversé l’équilibre entre les partenaires, imposant une renégociation du partage de la charge. Celui-ci a finalement été fixé selon une répartition en trois tiers, tout en garantissant à KNDS 50 % de la production des systèmes afin de maintenir un équilibre binational. Les motivations de Rheinmetall restent toutefois sujettes à caution : de nombreux observateurs estiment que l’industriel de Düsseldorf cherchait en réalité à affaiblir le projet franco-allemand pour recentrer l’investissement sur un programme national. La présentation par Rheinmetall de son char de nouvelle génération, le KF-51 Panther, lors du salon Eurosatory 2022, n’a fait que renforcer cette perception. Aujourd’hui, le MGCS se trouve profondément handicapé par l’asymétrie entre Paris et Berlin, asymétrie encore renforcée par le réarmement allemand.
La France en retard
Depuis 2008 et l’arrêt de la production du char Leclerc, la France n’a plus produit de char. Elle n’a pas développé non plus de châssis chenillé depuis plus de 30 ans. À l’inverse, l’Allemagne a réussi à maintenir la production du Leopard 2, tout en l’améliorant de manière incrémentale, conservant ainsi une compétence de pointe sur l’ensemble du système, là où la France ne dispose plus des savoir-faire nécessaires pour les châssis et la motorisation. De ce fait, alors que Paris commence à ressentir un besoin urgent de remplacement de ses chars, Berlin, de son côté, dispose de beaucoup plus de marge.

La plupart des programmes de coopération franco-allemands ont en outre été conçus à une époque de remontée timide des budgets militaires, situation désormais révolue. La forte augmentation du budget de défense allemand marque le début d’une inversion des rapports de force, Berlin disposant à terme de moyens financiers nettement supérieurs à ceux de Paris. Les moyens français restent par ailleurs dispersés entre un trop grand nombre de priorités non hiérarchisées – la question du char y étant très secondaire – alors que le budget allemand se concentre sur l’édification d’un corps de bataille conventionnel destiné au théâtre européen, permettant une meilleure allocation des ressources et une efficacité accrue de la dépense, avec une forte proportion dédiée aux chars.
Une rupture inévitable ?
Février 2026 marque une accélération des différends franco-allemands autour des deux projets encore en lice, confirmée par les déclarations de Friedrich Merz du 18 février. Merz estime en effet qu’un appareil navalisé et capable d’employer l’arme nucléaire tel que voulu par la France ne correspond pas au besoin allemand. Cette prise de position intervient à un moment où l’Allemagne critique ouvertement l’insuffisance des efforts français en matière de défense. L’argumentation allemande soulève des interrogations quant à la sincérité du chancelier, les spécifications françaises étant connues et assumées depuis le lancement du programme. Les invoquer pour en justifier l’abandon apparaît dès lors factice et destiné à masquer la véritable difficulté : une coopération industrielle structurellement conflictuelle entre Airbus et Dassault Aviation, les deux rivaux historiques de l’aéronautique européenne.
La réaction du président français prête également à discussion : Emmanuel Macron a en effet déclaré que, si Berlin faisait échouer le projet d’avion commun, la France pourrait revoir sa position sur le MGCS. Cette déclaration semble incongrue, la France étant encore plus désavantagée sur le MGCS que sur le FCAS, où le rapport entre partenaires reste plus équilibré. Elle dispose certes d’un savoir-faire aéronautique critique mais souffre toujours d’un déficit de moyens financiers.
Une alchimie complexe
Le développement d’un système d’armement en commun repose sur une alchimie complexe. Celle-ci peut être représentée sous la forme d’une pyramide : au sommet, le politique, généralement à l’initiative ; au milieu, le militaire, dont la convergence des besoins garanti un cahier des charge cohérent et réalisable ; à la base enfin, l’industrie, dont les acteurs doivent s’entendre sur la répartition et la réalisation du programme. Force est de constater que les ambitions du traité d’Aix-la-Chapelle et des programmes de coopération qui y sont « liées » ne sont jamais parvenues à stabiliser cet équilibre. L’entente scellée à l’époque du tandem Macron-Merkel paraît aujourd’hui bien lointaine. Le chancelier Merz ne se sent sans doute pas lié de la même manière que le président français, soucieux de préserver un bilan qui, à l’issue de son second mandat, risque de demeurer modeste. De son côté, l’échelon militaire semble s’être, bon gré mal gré, accommodé des injonctions venues du politique, même si la bonne volonté affichée masque peut-être des tensions que le secret-défense tient à l’écart du débat public. Au plan industriel enfin, SCAF comme du MGCS font face à des difficultés considérables, somme toute prévisibles dès lors qu’il s’agit d’organiser une coopération entre concurrents directs.
Quelles alternatives ?
Si Berlin et Paris semblent de plus en plus clairs sur ce qu’ils ne souhaitent pas, les alternatives sont, de part et d’autre, pour le moins incertaines. L’Allemagne paraît certes en mesure de développer un MGCS intégralement national – voie qu’elle semble d’ailleurs déjà emprunter –, l’avenir de la composante blindée française apparaît, elle, nettement plus flou, voire problématique.

S’agissant du SCAF, l’équation est plus délicate encore. L’Allemagne dispose des ressources financières mais pas nécessairement de toutes les compétences technologiques pour conduire seule un programme de cette ampleur – du moins à moyen terme. Quant au Global Combat Air Programme, projet concurrent piloté par Londres et Rome, il ne semble pas disposé à intégrer un partenaire aussi exigeant. L’hypothèse d’un rapprochement avec Stockholm présente un certain intérêt, sans toutefois résoudre la question technologique de fond : la Suède ne détient qu’une partie des compétences qui font défaut à l’Allemagne, notamment dans le domaine de la motorisation. La France, pour sa part, dispose des compétences technologiques nécessaires. Mais l’instabilité budgétaire et la détérioration des finances publiques risquent d’entraver le développement d’une plateforme de nouvelle génération. Au final, l’Armée de l’Air et de l’Espace pourrait être contrainte de renoncer à un appareil de sixième génération, comme elle a déjà dû se passer de la cinquième. L’acquisition de F-35 par l’Allemagne réduit partiellement les contraintes, offrant à Berlin une marge de manœuvre que Paris ne possède pas.
L’auteur

Léo Péria-Peigné est chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri où il travaille au sein de l’Observatoire des conflits futurs sur la prospective capacitaire en matière d’armement et sur l’emploi des systèmes d’armes à venir. Il travaille également sur l’emploi d’armement conventionnel en conflit asymétrique, notamment en Afghanistan.
