Extrémisme de droite :
Les organisations de la jeunesse comme viviers de recrutement

Alors que le RN utilise depuis des décennies ses organisations de jeunesse comme viviers de talents, l’AfD a récemment mis en place sa propre structure.
Jean-Yves Camus
Comment prendre des responsabilités au sein du Rassemblement national (RN) ? L’une des voies les plus simples consiste à militer au sein du Rassemblement national de la jeunesse (RNJ), le mouvement de jeunesse du parti de Jordan Bardella et Marine Le Pen, destiné aux jeunes de 15 à 30 ans.
Présidé par Jean-Marie Le Pen, le Front national (FN) s’est doté d’un mouvement de jeunesse, le FNJ un an après sa création (1972). L’idée était alors, d’une part, de former idéologiquement de jeunes recrues et, d’autre part, d’endiguer la concurrence, en particulier parmi les lycéens et les étudiants, d’une formation rivale en cours de constitution, le Parti des forces nouvelles (PFN). Ce dernier disposait d’un Front de la jeunesse et d’un syndicat étudiant très actif, le Groupe Union Défense (GUD). Frères ennemis, FNJ et GUD s’inspiraient tous deux de l’expérience italienne, celle des néo-fascistes du Movimento Sociale Italiano et de son Fronte della Gioventù.
Les dix premières années sont une traversée du désert, le FN restant groupusculaire. Le FNJ n’est pas regardant sur les adhésions : dans la décennie qui précède le décollage électoral de 1983, il constitue un espace où se rencontrent toutes les tendances de l’extrême droite française, depuis les catholiques traditionalistes jusqu’aux néo-nazis et aux nationalistes-révolutionnaires. La faiblesse numérique du parti impose cet œcuménisme idéologique. Le dernier des représentants de la génération des fondateurs, Jean‑François Jalkh, est demeuré député européen jusqu’en 2024.
Le FNJ a ensuite accompagné la croissance du FN en se dotant d’une école de formation propre et d’un bulletin interne (1985). Sa particularité, qui perdurera jusqu’à la scission de Bruno Mégret fin 1999, réside dans l’existence de sensibilités intellectuelles très variées au sein du mouvement. La direction nationale du RNJ et celle du parti laissent d’ailleurs ces tendances s’épanouir, d’autant plus que la stratégie mégrétiste, influencée par les idées de la Nouvelle Droite, s’éloigne de celle, plus « nationale-conservatrice », de Jean-Marie Le Pen. C’est dans un bulletin local du RNJ, celui d’Alsace, qu’on trouve en septembre 1995 l’une des premières occurrences du mot « identitaire ». Cela s’explique par le fait que la section alsacienne est tenue par des militants du mouvement völkisch Terre et Peuple.
Le RNJ survivra à la scission. Il est à noter qu’aucun des animateurs du Mouvement National de la Jeunesse (MNJ), fondé par les amis de Bruno Mégret au sein de son Mouvement National (MN) au début des années 2000, n’a conservé d’engagement au RN actuel. Jusqu’à l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du RN en 2011, le RNJ est resté le dernier espace toléré où pouvait s’exprimer la radicalité politique au sein du mouvement. À partir de 2002, cette radicalité sera éclipsée par l’activisme et la médiatisation du mouvement identitaire, d’abord avec le Bloc identitaire (2002-2016), puis avec Génération identitaire (2016-2021).

Marine Le Pen transforme le RNJ en un vivier de cadres dirigeants, à condition d’un alignement total sur la direction du parti et à stratégie dite de « dédiabolisation ». La communication du RNJ devient davantage normée et l’expression des nuances idéologiques disparaît presque entièrement. Le mouvement de jeunesse reste toutefois une voie privilégiée pour accéder à des responsabilités importantes au sein du FN, puis du RN, ainsi que pour décrocher une investiture électorale. Jordan Bardella dirigea le RNJ de 2018 à 2021. Les députés européens Paul-Romain Thionnet et Alexandar Nikolic, ainsi que Gaetan Dussausaye, y ont occupé des fonctions de direction, tout comme plusieurs députés à l’Assemblée nationale.
Aux municipales de mars 2026, qui voient un rajeunissement considérable des têtes de liste, surtout dans les villes difficiles pour le RN, avoir été secrétaire départemental ou, à défaut, cadre du RNJ constitue un atout certain. Même si le jeune candidat n’est pas élu maire, il pourra faire l’apprentissage du mandat de conseiller municipal d’opposition, de la préparation d’argumentaires et du travail de terrain. Quant au nombre d’adhérents du RNJ, il est invérifiable : le dernier chiffre communiqué, fin 2022, était de 10 000 membres, tandis que le RN en revendiquait 100 000. Peu crédibles, ces chiffres ne changent rien au fait que la « génération Bardella », désormais aux commandes du parti, est largement issue du RNJ. Cela permet au parti de compenser le nombre relativement faible de recrues formées par les partis de droite traditionnels, qui rejoignent le RN.
Andreas Speit
Il ne s’agissait pas de simples formules creuses. Lors du congrès régional de l’Alternative für Deutschland (AfD) à Marl en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (RNW), la porte-parole nationale, Alice Weidel, s’est directement adressée aux jeunes membres du parti : « Nous soutenons pleinement Génération Allemagne » (GD). Que l’Office régional pour la protection de la Constitution soupçonne la section régionale d’« extrémisme de droite » n’est finalement rien d’autre qu’« une décoration supplémentaire que l’on peut fièrement arborer au revers de sa veste ». Cette « décoration », comme Weidel l’appelle, pourrait toutefois devenir lourde à porter, non seulement pour Generation Deutschland – le mouvement de jeunesse de l’AfD – mais aussi pour l’ensemble du parti.

En février de l’année dernière, la direction fédérale de l’AfD avait exhorté la Junge Alternative (JA) à s’autodissoudre. Fondée en 2013 comme mouvement de jeunesse de l’AfD, la JA avait été régulièrement impliquée dans des scandales et querelles intestines en raison de ses positions ouvertement extrémistes. C’est dans ce contexte qu’elle avait par exemple décidé de la dissolution de la section de Basse-Saxe dès 2018. Dans des chats internes au parti, certains membres avaient en effet tenu des propos tels que : « Nous devrions arrêter les expérimentations avec les animaux et prendre des réfugiés à la place » ou, de manière encore plus choquante, « la solution finale pour les Musulmans en Allemagne ».
La pression de la direction fédérale de l’AfD en vue d’une dissolution de la JA a continué de s’accentuer jusqu’en 2025 alors que les débats sur une interdiction du parti s’intensifiaient. GD a été finalement fondée le 29 novembre à Gießen. L’adhésion est réservée aux membres de l’AfD âgés de 14 à 35 ans. Ainsi, et c’est là toute la « subtilité », le parti peut exercer une influence plus directe sur l’organisation notamment si ses membres adoptent des positions extrêmes ou sont liés à des individus radicalisés. Jusqu’à aujourd’hui, l’AfD a géré de manière très ambivalente ses liens avec le mouvement identitaire d’extrême droite, l’Identitäre Bewegung (IB), la règle dite d’incompatibilité étant souvent appliquée au cas par cas. On l’a vu lors congrès fondateur de Gießen.
Kevin Dorow s’y est exprimé en des termes on ne peut plus clairs. Âgé de 27 ans, il n’a pas hésité à faire appel aux idées du président régional et du groupe parlementaire de l’AfD en Thuringe, Björn Höcke : « Comme l’a rappelé il y a quelques mois Björn Höcke : ‘La jeunesse doit être dirigée par la jeunesse’, et ce principe doit être notre fil conducteur ». Les cadres fédéraux ont d’abord jugé ses propos anodins. La devise « la jeunesse dirige la jeunesse » avait toutefois été utilisée par la Bündische Jugend et, plus tard, par les Jeunesses hitlériennes, ce qui rend son usage particulièrement sensible. La situation a commencé à susciter des inquiétudes lorsque le parquet de Gießen a indiqué vouloir vérifier la constitutionnalité de l’organisation. La direction fédérale, sous la conduite d’Alice Weidel et Tino Chrupalla, a alors tenté d’initier une procédure d’exclusion contre Dorow. Quelques jours plus tard, celle-ci a néanmoins été annulée. La raison ? Dorow n’est pas un inconnu au sein de l’AfD : il est solidement ancré dans le milieu des fraternités étudiantes et des associations d’extrême droite : là, se démarquer des extrémistes de droite est considéré comme comme une forme trahison. Dorow s’inscrit ainsi dans la tradition dite bündisch. Représentant de l’aile radicale et nationaliste de l’AfD, Björn Höcke recourt lui aussi à des références ambiguës.
À Gießen, Dorow a également été élu comme membre du présidium fédéral. Les élections ont révélé l’orientation radicale de GD : la JA a certes été dissoute, il n’en reste que certains de ses cadres jouent aujourd’hui un rôle central au sein de la nouvelle organisation. Jean-Pascal Holm a pris la présidence avec le soutien de la direction fédérale du parti. Ancien président de la JA, il entretient des contacts étroits avec la scène hooligan et contestataire de Cottbus et n’hésite pas à déclarer que « l’Allemagne doit rester la patrie des Allemands ». Jan Richard Behr, issu, lui aussi, de la JA, a été élu vice-président et est également lié à l’IB.
L’AfD a désormais mis en place des sections régionales de GD dans plusieurs Länder. Elles comptent aujourd’hui environ 2 500 membres, un chiffre en forte progression. Lors de la fondation de la section de Basse-Saxe – à huis clos – le président élu, Michael Fehre, a déclaré que GD se consacrerait désormais « aux jeunes familles, s’engagerait en faveur de prix compétitifs pour les entreprises, du retour du nucléaire et du principe de ‘remigration’ ». Le président de GD en RNW, Luca Hofrath, défend lui aussi ce principe, sans pour autant expliquer ce qu’il entend par-là. Déjà à l’époque de la JA, le Service de protection de la Constitution du RNW avait relevé sa « conception ethno-nationaliste du peuple ». Le ministre de l’Intérieur de NRW, Herbert Reul, a souligné que non seulement les positions de la JA perdurent au sein de GD, mais que plusieurs de ses anciens cadres y demeurent aussi actifs. GD NRW a elle-même reconnu cette continuité.
Dès la création de GD, le président de l’Office fédéral pour la protection de la Constitution, Sinan Selen, avait d’ailleurs insisté sur cette continuité « tant sur le plan personnel que sur le plan idéologique ». Le mythe du « grand remplacement », propagé depuis 2011 par Renaud Camus, continue d’animer le milieu AfD en 2026. GD vise à former le futur personnel politique autour de ce mythe, faisant de l’organisation un vivier pour la mise en œuvre de la politique dite de « remigration ».
Les auteurs

Jean-Yves Camus est directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP) à la Fondation Jean Jaurès et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), tous deux à Paris. Ses recherches portent sur les mouvements d’extrême-droite contemporains en Europe et sur l’histoire des relations entre la Russie et les mouvements nationalistes radicaux en Europe occidentale.

Andreas Speit est journaliste et publiciste, spécialiste de l’extrémisme et du populisme de droite. Il travaille pour le taz, la WDR et Deutschlandfunk Kultur. Il a reçu plusieurs prix. Sur l’AfD, il a publié « Bürgerliche Scharfmacher » (2016), « Das Netzwerk der Identitären » (2018) et « Die Entkultivierung des Bürgertums » (2019). Dernier livre en date : « Verqueres Denken – gefährliche Weltbilder in alternativen Milieus ».
