Bombe atomique :
Quand la dissuasion devient incertaine

Longtemps tenue pour acquise, la dissuasion nucléaire en Europe est aujourd’hui remise en cause par la politique de Donald Trump, plaçant les Européens face à des choix décisifs.
Pendant des décennies, l’Allemagne, comme d’autres pays, a pu compter sur la garantie nucléaire américaine contre toute attaque ou tentative de chantage émanant de l’Union soviétique ou de la Russie. Cette époque dite de la « dissuasion nucléaire élargie » semble toucher à sa fin. La confiance dans l’allié américain s’effrite de jour en jour sous l’effet des déclarations répétées du président Donald Trump : celui-ci ne cache plus son mépris pour l’OTAN et a d’ailleurs menacé à plusieurs reprises de ne rien entreprendre pour défendre les Européens pour le cas où cela serait nécessaire. Tandis que la France et le Royaume-Uni, puissances nucléaires, peuvent suivre cette évolution avec relative sérénité, la situation est en revanche de plus en plus critique pour la majorité des États dépourvus de l’arme nucléaire.
Au cours des vingt dernières années, la Russie a constitué un imposant arsenal nucléaire. Environ 1 500 à 1 600 armes de différentes portées et puissances sont aujourd’hui orientées vers le continent. Près de 30 systèmes différents, terrestres, maritimes et aériens, sont en mesurer de toucher des cibles en Europe. S’agissant du nombre d’ogives dirigées contre le continent, l’arsenal nucléaire russe est à peu près équivalent à celui déployé contre les États-Unis. Alors que ces derniers disposent d’un arsenal stratégique de même ampleur, garantissant un certain équilibre et une forme de stabilité, la situation vis-à-vis de l’Europe, elle, est profondément asymétrique.
Des menaces nucléaires sans contrepoids
La France et Royaume-Uni comptent ensemble environ 400 têtes nucléaires et pourraient, en théorie, infliger des dégâts majeurs à la Russie. Pour autant, cet arsenal ne permet pas d’empêcher les menaces nucléaires russes à l’encontre des États européens dépourvus de l’arme atomique. La Russie recourt à ces menaces avant tout pour consolider ses conquêtes territoriales et dissuader toute tentative de reconquête. Elle les utilise également, de manière assumée, pour intimider les gouvernements européens. Au regard des réactions globalement réservées des Européens face à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine, il apparaît clairement que ces menaces produisent effectivement leur effet.

Ce faisant, la Russie ne se contente pas de menacer l’Europe, elle viole également ouvertement le consensus fondamental du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Celui-ci repose en effet sur l’engagement des puissances nucléaires à ne pas employer leurs armes contre les États qui y ont renoncé.
Comment l’Europe peut-elle réagir ?
En Allemagne, le débat est en cours et porte avant tout sur la question d’une force de dissuasion européenne. L’ancien ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer a ainsi récemment évoqué une « bombe atomique européenne », sans pour autant préciser ce qu’il entendait par là. S’agissant des autres propositions, un certain consensus semble émerger : la France et le Royaume-Uni devraient participer au groupe de planification nucléaire de l’OTAN et contribuer à la dissuasion nucléaire de l’Alliance. Ce dispositif pourrait être élargi aux pays d’Europe de l’Est. Pour soutenir, voire remplacer les États-Unis, les deux puissances nucléaires devraient renforcer leurs arsenaux respectifs, voire les doubler, et surtout les diversifier afin de disposer d’un éventail d’options plus large.

Le président français Emmanuel Macron a fait un pas dans cette direction dans son discours du 2 mars 2026 à Brest, mais cela reste insuffisant. En effet, Macron a annoncé une augmentation des têtes nucléaires françaises tout en excluant de participer à la planification nucléaire de l’OTAN. Au lieu de cela, il a proposé aux autres États de participer aux exercices de dissuasion français et s’est dit prêt à stationner, de manière temporaire, des missiles nucléaires dans certains pays. Il s’agit d’une avancée certes notable mais encore très éloignée d’un véritable partage nucléaire tel qu’il existe au sein de l’OTAN. Si le Rassemblement national devait remporter les élections en 2027, cette évolution serait du reste probablement remise en cause, les partis populistes de droite étant généralement plus proches de Vladimir Poutine que de ses adversaires.
Dans les pays scandinaves, ainsi qu’en Allemagne et en Pologne, d’autres options sont également débattues. Le président polonais Karol Nawrocki a ainsi appelé à la mise en place d’une force nucléaire polonaise indépendante. En Suède et au Danemark, certains plaident pour une « bombe scandinave ». En Allemagne aussi, des voix s’élèvent en faveur d’une dissuasion nucléaire nationale.
Limites juridiques et obstacles pratiques
Les opposants à une « bombe allemande » invoquent généralement des arguments juridiques. L’Allemagne, affirment-ils, y aurait définitivement renoncé dans le cadre du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et du traité 2+4. Mais cet argument est inexact : le Traité sur la non-prolifération prévoit une clause de retrait applicable en cas de détérioration significative de la sécurité d’un État membre. Cette option a été confirmée par le traité 2+4 pour l’Allemagne réunifiée. Et c’est précisément la situation dans laquelle se trouvent aujourd’hui l’Allemagne et la plupart des États européens dépourvus de l’arme nucléaire.

Dans les faits, il est cependant exclu que l’Allemagne s’engage sur cette voie. Le pays a complètement abandonné le nucléaire civil, ce qui signifie qu’il ne dispose plus ni des experts nécessaires, ni des matières fissiles, ni des infrastructures requises pour un usage militaire. Jusqu’au milieu des années 1990, l’Allemagne était une puissance nucléaire « latente », capable en quelques mois de se doter de la « bombe » sur la base de son programme civil. Cette époque est révolue.
Par ailleurs, une forte aversion envers tout ce qui touche au nucléaire – qu’il soit civil ou militaire – prévaut dans une large partie du paysage politique à gauche du centre. Le gouvernement actuel ne sortira donc pas du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et ne lancera pas de programme visant à faire de l’Allemagne une puissance nucléaire, que ce soit pour des raisons techniques ou politiques. En d’autres termes : un gouvernement incapable de rétablir la conscription ou de relancer le nucléaire civil ne prendra pas la décision d’engager le pays dans cette voie. Le chancelier Friedrich Merz a d’ailleurs exclu une telle option, faute de majorité politique.

Derrière cela se cache un problème plus profond : le retrait de l’Allemagne du nucléaire et de la pensée stratégique au cours des vingt-cinq dernières années a créé un vide intellectuel et politique préoccupant. Les débats sur la guerre et la paix tels qu’ils sont menés dans les sphères politiques et médiatiques, sont, à de rares exceptions près, superficiels, mal informés et fortement émotionnels. Ils sont dominés par la peur de l’escalade – ou, à l’inverse, une forme de joie maligne lorsque Donald Trump se trouve dans une situation difficile. La capacité à évaluer correctement les évolutions stratégiques et nucléaires est aujourd’hui limitée à un petit cercle d’experts.
À la fin, il ne reste que l’espoir
Les trois prochaines années seront cruciales en matière de guerre et de paix. Si l’Allemagne devait traverser cette période sans protection nucléaire, cela serait en grande partie imputable à des erreurs d’appréciation et à des choix politiques des gouvernements de Gerhard Schröder, Angela Merkel et Olaf Scholz. Dans ce contexte, il ne reste plus qu’à espérer que les États-Unis retrouvent le chemin de la normalité, que la France ne perde pas sa boussole politique, et que la Russie ne lance pas d’offensive dans la région de la mer Baltique.
L’auteur

Joachim Krause est professeur émérite de politique internationale à l’Institut des sciences sociales de l’Université Christian-Albrecht de Kiel et ancien directeur de l’Institut de politique de sécurité de la même université (ISPK). Il est l’auteur de l’ouvrage Les Allemands et la bombe atomique, publié chez Herder en mars 2026.
