Histoire de pactes :
Des docteurs très troublants

Du Faust de Goethe au docteur Mabuse de Fritz Lang, le motif du « pacte avec le diable » traverse la culture allemande — au point d’avoir troublé jusqu’à Joseph Goebbels.
Qui n’a jamais entendu cette boutade ? Deux vieilles dames, une Française et une Allemande, s’entretiennent de culture : « Vous connaissez le Faust de Goethe ? », demande l’Allemande. « Oui, bien sûr », rétorque la Française un peu vexée que l’on doute de ses connaissances. Et aussitôt d’ajouter : « c’est drôle, mais nous, en France, nous prononçons le mot différemment, nous disons Gounod ». Il est vrai que le nom du docteur évoque à lui seul des tas de choses, selon qu’on a lu, ou entendu parler, des œuvres de Goethe, Thomas Mann, Heine, Lessing, Grillparzer, Valéry ou Pouchkine. La question reste posée : qui était ce Docteur Faust ?
Des magiciens aux docteurs
Le mythe de Faust pourrait remonter à l’Ancien Testament. Simon le magicien était un mage qui demanda aux apôtres Pierre et Jean, en leur offrant de l’argent, de lui conférer leur pouvoir de faire des miracles, ce que Pierre refusa. Ce récit n’est pas repris dans le Nouveau Testament, mais le message demeure : le don de Dieu ne s’achète pas.

Au IVᵉ siècle apparaît la figure de Cyprien, un magicien repenti devenu évêque et martyr. Puis vient, dans une dimension plus légendaire encore, celle du Faust historique : un alchimiste prénommé Georg, né vers 1507, vraisemblablement à Knittlingen, en Souabe. Il fut maître d’école, puis astrologue au service de l’évêque de Bamberg. Chassé d’Ingolstadt en 1528, il vécut notamment à Erfurt.
Du pied du diable à Goethe
Sa vie demeure mal connue. Plusieurs villes allemandes revendiquent l’honneur de l’avoir accueilli, et certaines lui consacrent même un musée, notamment à Knittlingen, sa ville natale, où l’on trouve également un vin pétillant (Sekt) portant son nom. À la mairie de Staufen-en-Brisgau (Bade-Wurtemberg), où Faust aurait peut-être passé ses derniers moments vers 1540 – sans que cela soit établi – subsisterait l’empreinte du pied du diable, censé avoir brisé la nuque du plus célèbre des docteurs allemands. Un détail toutefois : l’hôtel de ville, cela est avéré, fut construit bien après la mort de Georg Faust.

Rebaptisé Johann en 1587, l’astrologue devient le héros d’un récit, le Faustbuch. Ce Livre de Faust, très populaire en terre germanique et au-delà, inspirera Goethe, auteur de ce chef-d’œuvre publié en 1808 (Faust I) et en 1832 (Faust II). L’œuvre sera traduite à plusieurs reprises en français par Gérard de Nerval (1808-1855) entre 1827 et 1840, illustrée par Eugène Delacroix (1798-1863) en 1828, et mise en musique par Charles Gounod (1818-1893) en 1859.
Du pacte à la tragédie
L’histoire est vite résumée : confronté à une contradiction insoluble dans son raisonnement, du fait de l’étendue de ses connaissances, le docteur Faust consulte Méphistophélès, qui lui accorde une seconde vie – à condition qu’il scelle un pacte par écrit. Ce contrat permettra à Faust de posséder toutes les connaissances et d’accéder à tous les plaisirs. En contrepartie, il abandonnera son âme au diable.

Intervient alors l’épisode de Marguerite (Gretchen), jeune fille à laquelle Faust demande de verser un somnifère dans le potage de sa mère afin que les deux amants ne soient pas dérangés. Mais la mère meurt. Le frère de Marguerite, voyant Faust s’échapper par la fenêtre de la chambre, entend venger l’honneur familial et le provoque en duel. Avec l’aide de Méphistophélès, Faust tue le frère. Il laisse derrière lui une Gretchen enceinte, qui noie son enfant. Elle est arrêtée et condamnée à mort pour infanticide.
Le docteur Mabuse ou la tentation du mal
Dans la littérature de langue allemande apparaissent encore des figures de « mauvais docteurs », sombres individus dissimulant leur perversité derrière un titre sans en détenir les diplômes légitimes. L’un d’eux a particulièrement fasciné le public en Allemagne : le docteur Mabuse, mégalomane né en 1921 dans l’imagination du journaliste luxembourgeois Norbert Jacques (1880-1954), auquel le cinéaste Fritz Lang (1890-1976) a, pour ainsi dire, donné ses lettres de noblesse en le présentant comme le précurseur de certains personnages inquiétants du XXᵉ siècle. Le ministre de la Propagande du régime nazi, Joseph Goebbels, aurait même été troublé au point d’interdire la sortie de l’un des films de Fritz Lang consacré à Mabuse. Le roman de Jacques, Le chimiste du Dr Mabuse, publié en 1933, pouvait en effet être perçu comme une sorte de mode d’emploi de l’Apocalypse – et, plus tard, comme une allégorie de la terreur hitlérienne.

Mabuse pouvait être jeune et sportif, pépère de province, artiste barbu, prince ou voleur, Français ou Allemand. Son nom, prononcé à l’allemande ou à la française, faisait de lui une figure européenne. Mabuse était avant tout le surnom que s’était donné le peintre néerlandais Jean Gossaert, né vers 1478 à quelques kilomètres de la frontière franco-belge, à Maubeuge – « Mabuse » en flamand.
L’auteur

Formé au journalisme au quotidien Westfälische Nachrichten, Gérard Foussier a travaillé pendant trois décennies à la Deutsche Welle à Cologne puis à Bonn, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents pendant treize ans, il est également auteur de plusieurs ouvrages, dont Allemanderies (janvier 2023). Il possède la double nationalité et est titulaire de l’Ordre du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz).
