Adenauer et la France
Pas une évidence mais un travail exigeant

Pour Konrad Adenauer, la réconciliation franco-allemande constitua un véritable tour de force politique. Friedrich Kießling revient sur les ressorts émotionnels, conflictuels et stratégiques qui sous-tendirent ce processus.
Contrairement à l’image qu’il donnait souvent de lui – celle d’un homme rigide, presque raide –, le premier chancelier fédéral, Konrad Adenauer, était en réalité très sensible. Cela apparaît notamment en août 1945, à la suite d’un entretien avec un envoyé du gouverneur militaire français en Rhénanie. Le sujet : l’avenir de la coopération franco-allemande. Selon les notes d’un proche, Adenauer y aurait réagi avec un vif enthousiasme : « De toute sa vie », « jamais (il n’avait) entendu de la part d’un Français une prise de position aussi claire et sincère sur le problème si grave des relations franco-allemandes ». Tout autre était son état d’esprit en septembre 1958, quelques jours seulement après une première rencontre pourtant jugée très réussie avec Charles de Gaulle dans sa résidence de Colombey-les-Deux-Églises. De retour à Bonn, le chancelier apprit que Paris avait proposé aux États-Unis et au Royaume-Uni la création d’une sorte de directoire à trois au sein de l’OTAN – sans la République fédérale, bien entendu. Lors de leur entretien, de Gaulle n’avait pas soufflé mot de cette initiative. Adenauer qui s’était montré joyeux, presque heureux après leur rencontre, fut saisi de stupeur et profondément irrité.
La France comme constante
Adenauer aurait eu cette année 150 ans. Les commémorations organisées dans ce contexte font la part belle à la question des relations franco-allemandes. La France joua en effet un rôle particulier dans la vie de Konrad Adenauer, né le 5 janvier 1876 à Cologne, donc relativement proche de la frontière française. Ce sont surtout les grandes rencontres avec les présidents français qui ont imprégné les mémoires collectives, notamment la première, en septembre 1958 dans la résidence privée de Charles de Gaulle.

Mais l’attachement d’Adenauer à la France ne se limite pas aux « seules » années qu’il passa à chancellerie. Celui-ci ne fut d’ailleurs pas toujours aussi harmonieux que ne le laissent paraître les photos des grandes rencontres de l’époque.
L’ « ennemi héréditaire » comme diagnostic
On ne sait finalement que peu de choses de l’image qu’Adenauer avait de la France durant ses jeunes années. Fils d’un officier prussien de carrière, rappelé durant la guerre de 1870, puis devenu fonctionnaire de justice à Cologne, il partageait sans doute nombre des représentations dominantes de ses contemporains. Cologne, ville catholique partie intégrante de l’Empire allemand s’était depuis longtemps accommodée de l’État prussien à dominante protestante – nationalisme compris.

Que, dans son premier grand discours de politique étrangère (février 1919), Konrad Adenauer parle de la France et de l’Allemagne comme de deux « ennemis héréditaires » n’a donc finalement rien de surprenant. C’était à l’occasion d’une réunion des responsables politiques rhénans au sujet d’un éventuel « État de l’Ouest » allemand. Le maire de Cologne y était favorable, notamment afin de contrer, selon ses termes, les revendications des « adversaires » occidentaux et ce qu’il percevait comme un risque de « francisation » par la propagande culturelle française.
Rapprochement dans l’ombre de l’occupation
Au cours des années suivantes, la position de Konrad Adenauer à l’égard de la France évolua. Adenauer évoquait désormais régulièrement la possibilité d’un rapprochement avec le voisin occidental. Il entretenait par ailleurs de nombreux contacts avec l’administration militaire française à Coblence – notamment dans le cadre des discussions sur le statut futur de la Rhénanie. Mais il n’hésita pas non plus à monter les autorités d’occupation britanniques basées à Cologne contre leurs homologues français. Il serait erroné de voir en seulement lui un artisan de la réconciliation franco-allemande durant l’entre-deux-guerres. Ses relations avec le monde occidental répondaient surtout à des considérations économiques, la ville de Cologne souffrant des perturbations que l’occupation alliée engendrait s’agissant des liaisons avec le reste du pays.

En août 1928, Adenauer, alors maire de Cologne, accueillit le ministre français de l’Éducation et ancien Premier ministre Édouard Herriot à l’Exposition internationale de la presse. C’est à cette occasion qu’il fit l’un de ses discours certainement les plus brillants en tant que maire. Il y évoqua largement la nécessité d’une entente européenne, et en profita pour réclamer « l’égalité de tous les peuples », donc aussi de l’Allemagne.
Une décision sans concertation
L’expérience du national-socialisme et de la Seconde Guerre mondiale transforma profondément l’image que Konrad Adenauer se faisait de la France. Il devint alors l’homme de la réconciliation, celui dont la mémoire a conservé le nom.

Lorsque le ministre français des Affaires étrangères Robert Schuman lui présenta en 1950 le plan qui portera son nom, Adenauer répondit sans hésitation. Dès le lendemain, sa réponse était prête. Il ne s’était concerté qu’avec son conseiller Herbert Blankenhorn. Le cabinet fédéral et même le président fédéral Theodor Heuss, avec lequel il avait pourtant eu un entretien ce jour-là, ne l’apprirent qu’a posteriori.
Réconciliation par autorité
Au cours des seize années qu’Konrad Adenauer passa à la chancellerie, il franchit de nombreuses étapes importantes en vue du rapprochement puis de la réconciliation franco-allemande — avec détermination et, lorsque cela s’avéra nécessaire, en mobilisant l’autorité de sa fonction contre l’avis de ses propres ministres. Face à la portée primordiale des relations avec la France, les considérations techniques devaient céder le pas, disait-on dans pareille situation. Cela fut par exemple le cas en 1961, lorsque des divergences franco-allemandes mirent en péril la mise en place du marché agricole européen commun. Un an plus tard, ce furent le ministre de l’Économie Ludwig Erhard et le secrétaire d’État aux Affaires étrangères Gerhard Schröder qui exprimèrent des réserves en amont du traité d’amitié franco-allemand.

Schröder et Erhard estimaient que ledit traité menaçait les relations germano-américaines. Adenauer poursuivit néanmoins dans cette voie menant au traité de l’Élysée (22 janvier 1963). Afin de lier ses successeurs au texte, il décida même, en concertation avec le président français, de transformer à la dernière minute le protocole initialement envisagé en un traité juridiquement contraignant. Méfiant à l’égard de la garantie de sécurité américaine, le chancelier cherchait par là à compléter durablement l’architecture de sécurité atlantique par une composante européenne autonome.
Du passé au présent
La réconciliation franco-allemande revêtit pour le chancelier Adenauer certes une importance de premier plan, il n’en reste que les relations bilatérales furent toujours marquées par des difficultés et des conflits. Le regard qu’il porta a posteriori sur sa première rencontre avec Charles de Gaulle en constitue un exemple parmi d’autres. La raison pour laquelle Adenauer défendit le traité de 1963 avec une telle vigueur s’explique aussi par sa crainte de voir la politique française évoluer en direction d’un rapprochement avec l’Union soviétique. Même l’histoire, souvent idéalisée, du plan Schuman s’inscrit dans cette même logique.

Si Adenauer donna son accord en 1950 avec une rapidité et un enthousiasme aussi notables, c’est qu’il voyait aussi dans l’initiative de Schuman une manière de donner une issue constructive aux fortes tensions franco-allemandes de l’époque. Le contexte était celui du conflit aigu que se livraient les deux pays autour de l’avenir de la Sarre. Les négociations qui suivirent sa réaction favorable, notamment celles relatives à la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), furent tout sauf un processus fluide : elles constituèrent une entreprise pour le moins laborieuse. Ainsi, la politique de rapprochement franco-allemand qu’il mena avec persévérance, fut toujours, même pour lui, ce qu’elle est aujourd’hui encore : un travail exigeant.
L’auteur

Friedrich Kießling est professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université de Bonn. Il a notamment travaillé à Londres, Vienne et Dresde. Ses recherches portent en particulier sur les héritages du national-socialisme dans la République fédérale d’Allemagne. En octobre 2025, il a publié : Adenauer: Dreieinhalb Leben – Biografie“ (DTV).
