Iran :
La diplomatie comme seule issue

Connu des Français pour avoir été ambassadeur d’Allemagne en France, Hans-Dieter Lucas a également joué un rôle majeur dans les négociations sur l’accord nucléaire iranien (2015). Fort de cette expérience, il nous livre son analyse sur le conflit au Moyen-Orient.
« C’était un accord terrible et déséquilibré qui n’aurait jamais dû être conclu. » C’est en ces termes que le président américain Donald Trump justifia, le 8 mai 2018, le retrait des États-Unis du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA), l’accord sur le nucléaire iranien. Moins de trois ans auparavant (14 juillet 2015), l’accord avait pourtant été célébré dans de nombreuses capitales comme une percée historique et l’un des plus grands succès de la diplomatie contemporaine. Il avait fallu au total douze ans pour y parvenir.
Une initiative européenne
On oublie souvent que c’est bel et bien une initiative européenne qui avait été à l’origine des négociations. Après la révélation, en 2002, de l’existence d’installations secrètes dans lesquelles l’Iran enrichissait de l’uranium, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni – pays dits du « E3 » – avaient proposé à Téhéran l’ouverture de discussions visant à obtenir l’arrêt du programme nucléaire iranien. Le coup d’envoi avait été donné par un voyage très médiatisé des ministres des Affaires étrangères de l’époque, Joschka Fischer, Dominique de Villepin et Jack Straw.

Nous étions alors en octobre 2003. Le format avait ensuite été progressivement élargi : d’abord, avec l’intégration du Haut Représentant de l’Union européenne pour la politique étrangère et de sécurité, Javier Solana, puis, à partir de 2006, avec la participation de la Chine, de la Russie et des États-Unis. Toutefois, aucun progrès substantiel n’avait été ensuite enregistré pendant plusieurs années.
Obama opte pour la diplomatie
Ce n’est qu’avec l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis que la situation commença à évoluer. Obama prit la décision de ne pas recourir à la force pour résoudre la question iranienne, contrairement à ce que réclamait le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou : il fallait privilégier la voie des négociations. Selon lui, des frappes militaires n’auraient pu retarder le programme nucléaire iranien que de quelques années ; elles n’auraient pu en aucun cas y mettre définitivement un terme. Obama redoutait également une escalade régionale incontrôlée, notamment en cas de blocage du détroit d’Ormuz.

Comme les Européens avant lui, il estimait qu’il était, à terme, inévitable d’autoriser l’Iran à maintenir un programme d’enrichissement très limité, sous réserve de contrôles stricts de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). L’élection de Hassan Rohani à la présidence iranienne en juin 2013, suivie de la nomination de Mohammad Javad Zarif au poste de ministre des Affaires étrangères, lui offrit l’occasion de mettre cette approche à l’épreuve. Le nouveau gouvernement iranien se déclara prêt à engager des négociations avec le groupe E3/UE+3, dans le but d’obtenir la levée des sanctions imposées par l’ONU, les États-Unis et l’UE.
Jusque tard dans la nuit
Les négociations débutèrent en novembre 2013 par un accord-cadre définissant les paramètres des discussions à venir. Au cœur de cet accord, un échange clairement défini : l’Iran devait accepter une réduction massive de son programme nucléaire de sorte qu’elle ne soit plus en mesure, du moins durant plusieurs années, de construire une bombe nucléaire. En outre, Téhéran devait se soumettre à un régime d’inspections sans précédent de la part de l’AIEA. En contrepartie, les sanctions internationales liées à son programme nucléaire devaient être levées.

Plus de vingt mois de négociations furent encore nécessaires avant que les ministres des Affaires étrangères de l’E3/UE+3 et de l’Iran ne signent un accord de plus de cent pages (Vienne, 14 juillet 2015). Les négociations peuvent être qualifiées d’historiques, et ce, à bien des égards. Leur complexité et leur intensité furent remarquables : les directeurs politiques qui dirigeaient les discussions au niveau des hauts fonctionnaires, siégèrent pendant plus de 150 jours, souvent jusque tard dans la nuit. Le format même des négociations était inédit : les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies ainsi que l’Allemagne négociaient avec l’Iran sous l’égide de l’UE.
Éviter la guerre
Au terme des négociations, l’Iran accepta de fortes restrictions à son programme nucléaire, assorties de la possibilité, pour l’AIEA, d’y mener des inspections sans précédent. Le pays dut réduire de deux tiers le nombre de ses centrifugeuses et ne fut autorisé à produire que de petites quantités d’uranium faiblement enrichi. L’uranium plus fortement enrichi devait être exporté ou redilué. Un réacteur à eau lourde, capable de produire du plutonium utilisable à des fins militaires, fut transformé en laboratoire de recherche. Grâce à ces restrictions, le « temps de percée » – c’est-à-dire le temps nécessaire pour produire une quantité d’uranium suffisante permettant de fabriquer la bombe – passa à un an minimum. Auparavant, il était de seulement deux à trois mois. L’enjeu, le secrétaire d’État américain John Kerry, l’expliqua avec émotion lors de la signature de l’accord : le JCPoA devait éviter que les deux parties ne se retrouvent en guerre l’une contre l’autre. Tous les participants étaient conscients que le JCPoA n’était pas parfait. Chacun avait dû consentir à des compromis. Les deux parties savaient toutefois qu’elles n’avaient rien à gagner d’une escalade militaire.

Par la suite, l’Iran respecta l’accord, comme l’attestèrent de nombreux rapports d’inspection de l’AIEA. Malgré cela, les États-Unis de Donald Trump décidèrent en mai 2018 de sortir du JCPoA. Trump invoqua le programme nucléaire iranien, la politique agressive de l’Iran ainsi que le développement de son programme balistique. Les États-Unis remplacèrent le JCPoA par une stratégie de « pression maximale » fondée sur un régime de sanctions très large. Et ce qui devait arriver arriva : à partir de 2019, l’Iran reprit l’enrichissement accru d’uranium, violant ainsi ouvertement les dispositions du JCPoA. Les efforts déployés par les E3 et l’UE pour préserver l’essentiel de l’accord restèrent sans succès. Une ultime tentative de l’administration Biden pour relancer l’accord échoua finalement face au refus iranien.
Changement de méthode
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les États-Unis poursuivent, en coordination avec Israël, une approche reposant essentiellement sur l’usage de la force militaire afin de résoudre les différents aspects du « problème iranien » : le programme nucléaire, le programme balistique et la coopération de l’Iran avec ses groupes alliés dans le cadre de « l’axe de la résistance ». Certes, de brèves négociations ont eu lieu avant la « guerre des douze jours ». Ces discussions furent toutefois interrompues par les États-Unis, vraisemblablement dans l’espoir que des frappes militaires massives contraindraient l’Iran à céder.

Tel ne fut pas le cas. C’est même l’inverse qui se produisit : le régime iranien, bien que profondément renouvelé, demeure solidement en place. Certes, il a été considérablement affaibli sur le plan militaire. Néanmoins, grâce au blocage du détroit d’Ormuz ainsi qu’à ses attaques de missiles et de drones contre les infrastructures énergétiques de ses voisins du Golfe et des installations militaires américaines, il conserve un important potentiel de nuisance et de pression dans le cadre d’une stratégie de guerre asymétrique.
Tous les deux perdants
Depuis l’annonce d’un cessez-le-feu – aujourd’hui encore fragile –, les deux parties négocient par l’intermédiaire de médiateurs un accord-cadre destiné à servir de base à des négociations plus détaillées. Dimanche, elles sont parvenues à s’entendre sur un accord-cadre. Celui-ci prévoit notamment la réouverture du détroit d’Ormuz, l’instauration d’un cessez-le-feu durable ainsi que le déblocage d’avoirs iraniens gelés.
Il semble également avoir été convenu de trouver un accord sur le programme nucléaire iranien dans un délai de soixante jours.

C’est une étape importante. Toutefois, le chemin à parcourir reste long avant qu’un accord puisse être trouvé sur les nombreux points encore ouverts et controversés, et ce d’autant plus que le processus reste soumis à de multiples incertitudes. Parmi celles-ci figure le conflit opposant Israël, le Liban et le Hezbollah.
Diplomatie et stratégie
Une chose est toutefois certaine : en se retirant du JCPoA, le président américain a anéanti la possibilité, inscrite dans cet accord, d’un endiguement durable des capacités nucléaires iraniennes ainsi que d’une amélioration des relations avec Téhéran. Cela a été une grave erreur. Il en va de même de la décision américaine de se lancer dans une guerre sans stratégie cohérente.
L’histoire de l’accord nucléaire avec l’Iran montre ce que peut permettre une diplomatie stratégique, même face à un adversaire aussi difficile que l’Iran. L’évolution des derniers mois met également en évidence les conséquences désastreuses d’une politique uniquement fondée sur les sanctions maximales et la guerre – au détriment d’une diplomatie sérieuse et d’une stratégie réaliste.
L’auteur

Hans-Dieter Lucas a quitté le service diplomatique allemand à l’été 2025. Au cours de ses quarante années de carrière, il a occupé plusieurs fonctions de premier plan : directeur politique au ministère allemand des Affaires étrangères, ambassadeur d’Allemagne auprès du Comité politique et de sécurité de l’UE (COPS), auprès de l’OTAN, à Paris et à Rome. Il a également été en poste aux ambassades d’Allemagne à Moscou et à Washington. Aujourd’hui, Hans-Dieter Lucas est Senior Fellow au Center for Advanced Security, Strategic and Integration Studies de l’Université Rheinische Friedrich-Wilhelms de Bonn.
