Histoire d’eaux :
Une rivière française nommée Allemagne

L’Allemagne a donné son nom à plusieurs villages de France. En revanche, rares sont les toponymes allemands qui doivent leur existence à des noms de localités françaises. Au moins deux cours d’eau font exception : la rivière l’Allemagne, dans l’Oise et la Somme, et le ruisseau Rhin, dans le Brandebourg.
On connaît (plus ou moins) ces localités françaises, le plus souvent des hameaux, qui portent le nom d’Allemagne, comme la plus importante d’entre elles, la commune d’Allemagne-en-Provence, dans les Alpes-de-Haute-Provence, forte d’un demi-millier d’habitants, les Allemagniens. On connaît en revanche moins la petite rivière de treize kilomètres appelée l’Allemagne, qui traverse les départements de l’Oise et de la Somme, en Picardie. Également désignée sous les noms de ruisseau de la Vieille Somme ou de ru du Vieux-Saint-Nicolas, l’Allemagne prend sa source sur le territoire de la commune de Fréniches et rejoint la Somme à hauteur de Voyennes, non loin de la Germaine, une rivière d’environ six kilomètres (cela ne s’invente pas), qui traverse sept petites communes de la région.
Deux Nied pour une rivière
Non loin de là, dans le bassin rhénan du département de la Moselle, coulent deux rivières : la Nied allemande (57 km) et la Nied française (59 km), qui donnent naissance à la Nied, laquelle s’écoule ensuite de France vers l’Allemagne. Cela explique que le nom de la rivière allemande se prononce nide, tandis que celui de la rivière française se prononce nié.

Connue au XVe siècle sous le nom de Nied des Allemands et, au XVIIe siècle, sous celui de teutsche Nida, elle était appelée Nida par les Romains. Ce vocable signifie tout simplement « couler ». Le cours d’eau est mentionné sous différentes formes dans les documents retrouvés par les archéologues et les historiens : Neda en 1121, Nidden en 1200, Nithen en 1364, Niet en 1404, Niedz en 1491, Niede et Niez au XVIIe siècle, Nied et Niede un siècle plus tard, sans oublier les formes lorraines Niède et Nid. Cette diversité confirme que la rivière constitue une frontière linguistique entre le francique mosellan et le lorrain roman. Au confluent de ces deux Nied, les cartes hydrographiques mentionnent en outre les noms de Nied réunie et de Basse Nied, dont le tracé en plaine mène à la Sarre.

Allemogne, un ruisseau situé sur la commune de Thoiry (Ain), arrose un hameau éponyme. Tous deux ont peut-être la même origine qu’Allemagne. En effet, Allemogne était appelée Alamonia au XIe siècle, puis Allamognia et Alamogny deux siècles plus tard, avant de devenir Alamagne en 1730 et d’être mentionnée sous son nom actuel d’Allemogne à partir de 1744.
Un Rhin loin du Rhin
On pourra également s’étonner de trouver, sur les cartes des réseaux fluviaux d’Allemagne, un cours d’eau baptisé Rhin – dans le Brandebourg, bien loin donc de la frontière franco-allemande. Long de 125 kilomètres, il s’agit d’un sous-affluent de l’Elbe, dans la région de Rhinow, localité qui a inspiré le nom allemand du cours d’eau. À noter toutefois que, si ce Rhin s’écrit comme en français, il se prononce rinn en allemand.

Toute comparaison avec le Rhin (Rhein en allemand), long de 1 233 kilomètres, n’est possible que dans une perspective étymologique. Il s’agit en effet d’un mot celtique, renos, qui signifie « rivière » et a été latinisé en Rhenus : cela explique la présence du « h » dans la forme allemande Rhein. Ce grand fleuve européen traverse également la Suisse, où il est appelé selon les régions Rein, Rhy ou Ry, ainsi que l’Autriche, la Belgique et les Pays-Bas (Rijn). Un affluent du Rhin traverse également l’Italie (Reno di Lei), mais aussi le Bade-Wurtemberg et le Palatinat, où le grand fleuve est désigné sous les formes dialectales Rhoi ou Rhei.
Rhinau, une commune française rive droite
En poursuivant l’exploration, on découvre en Alsace la commune de Rhinau (prononcer rino). On devine aisément la proximité linguistique avec le Rhin, véritable « colonne vertébrale de l’Europe rhénane », mais aussi symbole du rapprochement franco-allemand. Mais une autre surprise attend le lecteur : il est précisé dans la description du territoire communal que Rhinau se situe « sur la rive droite du Rhin ». Rive droite ? Cela peut surprendre, puisque cette rive se trouve, de toute évidence, en territoire allemand.

Sauf qu’une dizaine d’hectares appartiennent depuis plus de six siècles à la commune alsacienne de Rhinau (Bas-Rhin) : il s’agit de l’enclave de Taubergiessen, nom d’un cours d’eau et d’une localité situés entre Fribourg-en-Brisgau et Offenburg, dans le Bade-Wurtemberg. Cette plaine de 1 697 hectares est classée réserve naturelle depuis 1979. Le langage administratif allemand définit cette enclave comme un gemeindefreies Gebiet (« territoire non constitué en municipalité »). En clair, cette prairie des bords du Rhin – traduction littérale de Aue am Rhein – est pour moitié boisée et n’est peuplée que d’espèces menacées ; ses espaces ouverts sont utilisés à des fins agricoles.
Entre caprices et raison
De jure, l’enclave relève de la souveraineté allemande ; de facto, c’est la commune française de Rhinau qui en assure l’exploitation. La raison est davantage climatique que politique : le fleuve est particulièrement capricieux dans cette zone. Jadis, son cours variait au gré des crues, passant allègrement d’un territoire à l’autre sans se préoccuper des questions de bon ou de mauvais voisinage entre le royaume de France et le Saint-Empire romain germanique. Il fallut finalement trouver un compromis, ce qui fut fait lors de la signature des traités de Westphalie (1648). Même durant les périodes de confrontation qui suivirent, Alsaciens et Badois surent aménager leurs relations transfrontalières sans trop de heurts, avant que le traité de Versailles de 1919 ne fixe des règles de fonctionnement, complexes, mais conformes au bon sens des habitants des deux rives.

Il existe certes quelques exceptions : les Français peuvent, par exemple, vendre leurs brins de muguet le 1er mai sur le territoire allemand et y cueillir des champignons, ce qui n’est pas autorisé aux ressortissants allemands. Aujourd’hui, un passage gratuit pour les cyclistes a été instauré et le bac de Rhinau-Kappel, qui relie les deux territoires séparés par les quelque 200 mètres de largeur du Rhin, est emprunté chaque année par environ 600 000 véhicules et deux millions de passagers. Nombre d’entre eux l’utilisent notamment pour se rendre au parc de loisirs Europa-Park de Rust, ouvert en 1975, situé à moins de dix kilomètres de Rhinau. Plus complexes furent les discussions lorsque Rhinau voulut aménager certains secteurs du cours d’eau en appliquant des principes écologiques qui n’étaient pas toujours partagés par les autorités allemandes chargées de la protection de l’environnement.
L’auteur

Licencié d’allemand à l’université de sa ville natale Orléans en 1969, Gérard Foussier a découvert sa passion pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage avec Münster en Westphalie. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la Deutsche Welle, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue Dokumente/Documents pendant 13 ans, il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont Allemanderies, sorti en janvier 2023. Gérard Foussier est détenteur de l’Ordre du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz).
