Au-delà des statistiques :
L’Allemagne face aux violences sexuelles sur mineurs

La question des violences sexuelles sur mineurs s’est posée de manière tragique après la mort de Lyhanna. Un groupe de chercheurs décrypte la situation outre-Rhin.
Les affaires de violences sexuelles sur mineurs suscitent régulièrement des débats politiques et sociétaux quant à l’efficacité des systèmes de protection de l’enfance. C’est actuellement le cas en France, tout comme cela a été le cas en Allemagne à partir de 2010 après la révélation de plusieurs scandales d’abus sexuels dans des établissements éducatifs et religieux. Aussi indispensable soit-elle, l’analyse approfondie de cas individuels ne permet toutefois pas d’appréhender l’ampleur réelle des violences sexuelles subies par les enfants et les adolescents. Pour cela, il est nécessaire de disposer de recherches empiriques à grande échelle : celles-ci permettent en effet de prendre en compte les « zones d’ombre », de fournir des données sur la fréquence desdites violences, les facteurs de risque et les besoins en matière de protection. Ce n’est qu’à partir de là qu’il est ensuite possible de développer des mesures en prise directe avec la réalité.
Entre statistiques et zones d’ombre
En criminologie et dans les enquêtes dites de prévalence, on distingue généralement le « champ visible » des infractions (Hellfeld) des « zones d’ombre » (Dunkelfeld). Les statistiques policières officielles recensent les infractions portées à la connaissance des autorités judiciaires et enregistrées dans les statistiques criminelles. Les « zones d’ombre » désignent, quant à elles, les infractions qui ne sont ni signalées ni portées à la connaissance des autorités et qui, par conséquent, n’apparaissent dans aucune statistique officielle. En pratique, les données policières ne reflètent donc que les faits effectivement enregistrés. Afin d’estimer l’ampleur de ces « zones d’ombre », les chercheurs ont recours, de leur côté, à des enquêtes représentatives menées auprès des victimes au sein de la population.

En Allemagne, des enquêtes ont ainsi été réalisées auprès d’adultes rapportant rétrospectivement leurs expériences durant l’enfance et l’adolescence, ainsi qu’auprès d’adolescents, notamment en milieu scolaire. Selon les études, les données recueillies portent soit sur l’ensemble de la vie des victimes, soit sur des périodes de référence définies. Les différences relatives aux échantillons, à l’appréhension du concept de « violence sexuelle » et aux périodes de référence rendent toutefois les comparaisons difficiles. Les études convergent néanmoins toutes vers un même constat : les violences sexuelles envers les enfants et les adolescents sont beaucoup plus fréquentes que ne le laissent supposer les statistiques criminelles officielles. Il est donc essentiel de mettre en relation les données du « champ visible » avec celles des « zones d’ombre » afin de déterminer dans quelle mesure les enfants et les adolescents concernés échappent aux dispositifs de la police, de la justice et de l’aide aux victimes.

Quelle ampleur ?
Ces dernières années, plusieurs enquêtes portant sur les « zones d’ombre » ont été réalisées en Allemagne. Les prévalences rapportées varient certes selon les méthodes employées et les périodes de référence mais on estime qu’entre 5 % et 40 % des enfants et des adolescents ont subi, au cours de leur enfance ou de leur adolescence, des violences sexuelles avec contact physique (« hands-on »). L’ensemble des études montre que les filles sont plus fréquemment victimes de telles violences, avec des prévalences comprises entre 30 % et 40 %. Les données indiquent toutefois que les garçons sont eux aussi concernés dans une proportion importante. Une étude récente portant sur la prévalence au cours de la vie estime ainsi que près d’un garçon sur cinq a subi des violences sexuelles avec contact physique.

Il apparaît toutefois que les violences sexuelles sans contact physique (« hands-off ») sont nettement plus fréquentes que les violences avec contact physique : une autre étude rapporte en effet que 65 % des filles et des jeunes femmes ainsi que 63 % des garçons et des jeunes hommes ont subi au moins une forme de violence sexuelle sans contact physique. Ces résultats soulignent aussi l’importance croissante des formes numériques et verbales de violence sexuelle. Par ailleurs, les expériences de violence rapportées ne se limitent souvent pas à une seule forme d’agression. Les différents travaux sur le sujet montrent qu’une majorité de victimes a subi plusieurs formes de violences, un constat également confirmé par la recherche internationale.
Risques, auteurs et divulgation
Divers facteurs de risque sont aujourd’hui bien établis. Parmi ceux-ci figurent notamment les situations d’éducation hors du cadre familial, les familles recomposées ou d’accueil, ainsi que les contextes de vulnérabilité familiale, par exemple lorsque les parents ont eux-mêmes été exposés à des expériences de violence ou que des addictions limitent leur capacité à protéger leurs enfants.
Le risque est également nettement plus élevé chez les enfants et les adolescents dont les capacités d’autoprotection ou de communication sont réduites. Une étude menée auprès d’élèves d’établissements spécialisés a montré que 30 % des personnes interrogées avaient subi des violences sexuelles avec contact physique ; cette proportion atteint 45 % chez les filles et 19 % chez les garçons. Des prévalences élevées ont également été observées pour les violences sexuelles sans contact physique. Des résultats comparables ont par ailleurs été observés à l’échelle internationale. La recherche montre en outre que les violences sexuelles ne sont pas exclusivement le fait d’adultes. Outre les auteurs appartenant au cercle familial ou social proche, les adolescents constituent eux aussi un groupe important, qui devrait être davantage pris en compte dans les stratégies de prévention.
Une caractéristique centrale des violences sexuelles commises à l’encontre des enfants et des adolescents réside dans le fait qu’un grand nombre de situations demeurent longtemps non détectées. Dans la recherche, la notion de disclosure – c’est-à-dire la révélation des violences subies – est considérée comme un processus complexe et souvent long.
Seule une proportion relativement faible des enfants et des adolescents concernés se confie durant l’enfance ou l’adolescence. Selon les études, environ 30 % des filles et entre 37 % et 58 % des garçons victimes de violences sexuelles avec contact physique déclarent en avoir parlé. Globalement, on estime qu’entre 55 % et 69 % des victimes n’en parlent à personne durant l’enfance ou l’adolescence. Dans de nombreux cas, cela n’intervient que des années, voire des décennies plus tard, lorsque les victimes sont adultes.

Franchir le pas dépend de nombreux facteurs. Outre les spécificités liées aux faits et à leurs auteurs, la présence de personnes de confiance ainsi que l’existence de dispositifs d’aide accessibles et fiables jouent un rôle décisif. La protection de l’enfance exige donc non seulement une prévention efficace, mais aussi des structures favorisant la communication et garantissant aux victimes une protection et un soutien dans les meilleurs délais.
De nombreuses études ont depuis été menées sur les facteurs de risque et les dispositifs de protection au sein des établissements éducatifs, notamment dans le contexte des scandales liés à des violences commises en milieu institutionnel. Parmi les principaux facteurs de protection figurent une culture organisationnelle fondée sur le respect, une dynamique de groupe positive, des procédures d’intervention claires ainsi qu’un mode de gouvernance favorisant la participation. À l’inverse, le sexisme, l’homophobie, les stéréotypes de genre, la banalisation des comportements portant atteinte à l’intégrité personnelle, le silence autour des questions liées à la sexualité et les lacunes en matière d’éducation à la sexualité accroissent le risque de violences sexuelles.
Quelles mesures ?
En réaction aux scandales révélés depuis 2010, l’Allemagne a progressivement renforcé ses structures de protection contre les violences sexuelles. L’un des objectifs essentiels consiste à davantage fonder les décisions politiques sur des données scientifiques et à suivre au plus près l’ampleur réelle des faits. La création du poste de Commissaire fédéral indépendant chargé de la lutte contre les abus sexuels envers les enfants et les adolescents (Unabhängige Bundesbeauftragte gegen sexuellen Missbrauch von Kindern und Jugendlichen, UBSKM), du Conseil national contre les violences sexuelles envers les enfants et les adolescents (Nationaler Rat gegen sexuelle Gewalt an Kindern und Jugendlichen), de même que l’entrée en vigueur de la loi relative à l’UBSKM (2025) ont permis d’ancrer durablement les missions de prévention, d’analyse des faits passés et d’accompagnement scientifique au sein des institutions.
À l’avenir, l’UBSKM présentera au moins une fois par législature – soit tous les quatre ans – un rapport au Bundestag, au Bundesrat et au gouvernement fédéral sur l’état de la protection contre les violences sexuelles envers les enfants et les adolescents ainsi que sur les évolutions constatées. À cette fin, un Centre de recherche sur les violences sexuelles envers les enfants et les adolescents (Zentrum für Forschung zu sexueller Gewalt an Kindern und Jugendlichen, ZEFSG) a été mis en place et désigné comme source scientifique de référence pour les rapports de l’UBSKM.
Cette année, le ZEFSG mène, en coopération avec le Centre hospitalier universitaire d’Ulm, une enquête scolaire nationale sur les expériences de violence et les situations de stress vécues auprès de 10 000 élèves de neuvième année de l’enseignement général (Safe !) – une première en Allemagne. La collecte de données ne constitue toutefois qu’un volet du projet et s’inscrit dans un ensemble d’actions complémentaires. Le ZEFSG coopère d’une part avec le Centre hospitalier universitaire d’Ulm à des études préparatoires visant à adapter les méthodes de recherche et les outils d’enquête aux groupes particulièrement vulnérables, notamment les adolescents présentant des déficiences cognitives ou des troubles auditifs. Il est également prévu d’y intégrer des jeunes présentant des déficiences visuelles. D’autre part, l’étude est accompagnée de dispositifs de soutien et d’aide destinés aux élèves, ainsi que d’actions d’information et de prévention.
Dans notre série « Les grandes questions de notre temps », des experts français et allemands analysent les grands enjeux des sociétés contemporaines.
Les auteurs

Johann Hartl, Lucia Killius, Magdalena Birnbacher, Harald Eichhorn, Jasmin Müller et Isabella Ottenlocher sont chercheurs au sein du Centre de recherche sur les violences sexuelles envers les enfants et les adolescents (ZEFSG) de l’Institut allemand de la jeunesse (Deutsches Jugendinstitut e. V.).
