Néologisme :
Forcheur ou bien For sure ?

De Forcheur à For sure. Il n’y avait qu’un pas à franchir. Emmanuel Macron l’a fait. Quand la science rencontre la phonétique… et que l’accent fait le reste.
Avant même d’être associé à un étonnant jeu de mots, Forcheurs est le nom d’un prix scientifique franco-allemand placé sous le patronage de Jean-Marie Lehn, spécialiste français de la chimie supramoléculaire et prix Nobel de chimie en 1987. Sa dimension franco-allemande s’explique par les liens étroits que le chercheur a noués avec ses homologues allemands, notamment lorsqu’il dirigeait l’Institut de nanotechnologie de Karlsruhe. Lauréat également du prix Gay-Lussac-Humboldt, créé en 1981 à l’initiative du président français Valéry Giscard d’Estaing et du chancelier Helmut Schmidt, Jean-Marie Lehn donne aujourd’hui son nom au Prix Forcheurs, décerné depuis dix ans par l’Ambassade de France en Allemagne et l’Université franco-allemande, avec le soutien de partenaires privés (Sanofi Deutschland et BASF France). Le nom lui-même – Forcheurs – mérite qu’on s’y arrête. Inutile de le chercher dans le dictionnaire. Tout au plus pourrait-on le rencontrer dans un ouvrage consacré aux parlers régionaux, où il ne s’agirait le plus souvent que d’une faute de frappe ou d’un terme lié au travail de la terre (fourcher, par exemple). En réalité, forcheur n’existe pas… et pourtant ce néologisme possède bel et bien une histoire franco-allemande.
Le physicien qui franchissait les frontières
L’histoire commence avec un physicien berlinois, Ludger Wöste, amoureux de la France depuis son adolescence et sa participation à un échange organisé par l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ). C’est d’ailleurs pour cette raison que l’OFAJ, souhaitant célébrer en 1993 le trentième anniversaire de sa création, m’a proposé de brosser le portrait d’une trentaine d’anciens participants qui, en partie grâce à cet engagement, ont ensuite connu des parcours remarquables. Le plus franco-allemand d’entre eux, et sans doute le plus représentatif, était Joseph Rovan (1910-2004), l’infatigable président du Bureau international de liaison et de documentation (BILD), auteur de nombreux ouvrages de référence sur l’Allemagne et les relations bilatérales.

Ludger Wöste, devenu physicien, pouvait lui aussi partager son expérience : très tôt, il a misé sur la coopération avec ses collègues étrangers, tout particulièrement français. Adepte de l’humour – gaulois parfois –, il a toujours eu la réputation d’être un bon vivant. Il aime comparer la coopération bilatérale à une voiture, une « CitroBenz » qui réunirait les qualités respectives des deux industries automobiles et symboliserait ainsi les bienfaits de la synergie : « Mélangez la fantaisie des concepteurs de la DS avec la précision et la solidité d’une Mercedes, et presque aucun constructeur japonais n’aurait encore une chance en Europe. » L’ouvrage en question, publié par l’OFAJ, méritait donc son titre : en français Les passe-frontières et, en allemand, Grenzgänger.
La science en jeu de mots
Mais Ludger Wöste ne voulait pas en rester là. Il réussit à convaincre le Service pour la science et la technologie de l’ambassade de France à Berlin de prolonger l’expérience, non plus à travers des portraits individuels, mais en illustrant des amitiés nouées dans le cadre de projets de recherche : des physiciens, bien sûr, mais aussi des chimistes, des médecins, des mathématiciens, plusieurs prix Nobel – dont l’un ne sera distingué que quelques années après la parution de l’ouvrage – ainsi que deux astronautes, les seuls jusqu’ici à avoir partagé leur laboratoire dans le confinement de la Station spatiale internationale (ISS). Un vrai défi pour un auteur incapable de fournir une définition simple du magnétisme et qui peinait (et peine encore) à faire la différence entre kilowatt et ampère.

Là n’était pas le problème : il fallait surtout trouver un titre évocateur dans les deux langues, tout en évitant l’expression « franco-allemand », utilisée à tout bout de champ par les thuriféraires de la relation scellée par le traité de l’Élysée. Lorsque j’ai proposé l’équation Forscher + Chercheurs = Forcheurs, je n’imaginais pas que ce néologisme – non pas franco-allemand, mais franco + allemand – deviendrait un jour le nom d’un prix scientifique doté de 10 000 euros. Je craignais même qu’un mouvement féministe ne me reproche d’avoir oublié une forme féminine (Forcheuse ?) pour distinguer d’éventuelles lauréates. En 2024 et 2025, des binômes de jeunes filles envisageant de s’engager dans des études scientifiques ont été récompensés dans le domaine de la santé, mais le Prix Forcheurs – Jean-Marie Lehn n’a pas changé d’appellation pour autant.

Le hasard fait bien les accents
Par contre, en janvier 2026, le néologisme s’est retrouvé bien involontairement sous les projecteurs grâce au président français – sans aucun rapport, il faut bien l’avouer, avec notre prix. Lors d’une intervention au Forum économique mondial de Davos, Emmanuel Macron avait en effet voulu souligner, en anglais, sa confiance dans les perspectives économiques en répétant à plusieurs reprises for sure, avec un accent qui faisait irrésistiblement entendre « for-cheur ». Une évolution phonétique imprévisible, donc. L’anecdote ne s’arrête pas là : en avril, lors d’une visite à la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts, alors que le chef de l’État venait d’affirmer être capable de lire en anglais, un étudiant dans l’assistance avait lancé distinctement For sure en guise de commentaire tonitruant.

Depuis, la formule anglaise, « francisée » en for cheur (with the accent, please), connaît un franc succès sur les réseaux sociaux. Une vidéo du DJ Bens, remixant sous le titre For shhhhure le Let’s Go de David Guetta, est devenue virale avant d’être reprise par le duo lyonnais Trinix (2,5 millions d’abonnés), puis déclinée à l’aide de l’intelligence artificielle, notamment par le groupe French Fuse (8,5 millions d’abonnés), sur fond de musique électronique. La liste est loin d’être exhaustive. Pourtant, pas de droits d’auteur, hélas : ce serait, à n’en point douter… fort cher.
L’auteur

Licencié d’allemand à l’université de sa ville natale Orléans en 1969, Gérard Foussier a découvert sa passion pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage avec Münster en Westphalie. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la Deutsche Welle, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue Dokumente/Documents pendant 13 ans, il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont Allemanderies, sorti en janvier 2023. Gérard Foussier est détenteur de l’Ordre du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz).
