La fin d’un monde :
Les universitaires allemands face à la Russie de Poutine

La fin d’un monde : Les universitaires allemands face à la Russie de Poutine
  • Publiéjuillet 28, 2026
Portrait de Vladimir Poutine dans une boutique de souvenirs du centre de Moscou
Portrait de Vladimir Poutine dans une boutique de souvenirs du centre de Moscou (Copyright : Alamy)

La guerre d’agression russe contre l’Ukraine oblige les spécialistes allemands des études est-européennes à repenser leur discipline.

 

« Retournez à la case départ. » Cette carte du Monopoly résume assez bien l’état d’esprit de nombreux spécialistes de l’Europe de l’Est au lendemain de l’agression russe contre l’Ukraine. Depuis l’effondrement de l’URSS (1991), nombreux étaient ceux qui avaient cru voir s’épanouir dans la partie européenne de l’ancien empire soviétique un chapelet de jeunes démocraties – exception faite de la Biélorussie. Les chercheurs s’étaient rendus dans les archives, en premier lieu à Moscou. Aux côtés de leurs collègues russes, ils avaient travaillé sur le stalinisme et bien d’autres sujets encore. Des amitiés s’étaient nouées, des couples s’étaient formés. Beaucoup considéraient Moscou comme une seconde maison. Et tout à coup, la rupture du 24 février 2022. C’était comme si trente années de travail avaient été anéanties. Nous étions revenus « à la case départ », avions d’un coup perdu tout le capital accumulé : l’accès aux archives, les coopérations scientifiques, les amitiés, le sentiment d’avoir trouvé une seconde patrie.

 

Une « relation privilégiée »

Les études sur l’Europe de l’Est ont toujours occupé une place particulière dans les universités allemandes. La première chaire d’histoire de l’Europe orientale fut créée à Berlin en 1902 ; en 1925, ce fut au tour de la Société allemande d’études sur l’Europe orientale (Deutsche Gesellschaft für Osteuropakunde, DGO). Si le droit, la sociologie ou la science politique en lien avec cette région demeuraient peu développés, l’histoire de l’Europe de l’Est était, elle, enseignée dans presque toutes les universités de l’ancienne République fédérale, un privilège dont ne bénéficiaient ni l’histoire des États-Unis ni celle de l’Europe occidentale. Pendant la guerre froide, cette situation s’expliquait avant tout par la nécessité de « connaître l’ennemi ». Plusieurs chaires furent néanmoins supprimées par la suite, avec l’effondrement de l’URSS : la thèse de Francis Fukuyama selon laquelle la fin de la confrontation des systèmes annonçait aussi la « fin de l’Histoire » était alors largement répandue. Il en fut également ainsi de l’Institut fédéral pour les études orientales et internationales de Cologne (Bundesinstitut für ostwissenschaftliche und internationale Studien, BIOST), qui, après avoir conseillé durant de nombreuses années le gouvernement fédéral, fut lui aussi fermé.

 

Élu président de l’URSS le 12 juin 1991, Boris Eltsine engage peu après une « thérapie de choc » afin d’accélérer la transition vers l’économie de marché
Élu président de l’URSS le 12 juin 1991, Boris Eltsine engage peu après une « thérapie de choc » afin d’accélérer la transition vers l’économie de marché (Copyright : Wikimedia Commons)

 

La recherche, en revanche, prit une direction diamétralement opposée. Une jeune génération d’étudiants et de doctorants partit à la conquête des archives que Boris Eltsine avait ouvertes par décret en 1992. Tandis que les postes disparaissaient, la discipline connaissait un véritable essor : là où quelques rares étudiants suivaient jadis les séminaires dispensés à l’université, des dizaines d’admirateurs de Gorbatchev se pressaient désormais dans les cours de grammaire.

 

Les leçons ignorées

La rupture se produisit lorsque Vladimir Poutine accéda à la présidence (2000), s’attaqua la liberté de la presse et fit arrêter Mikhaïl Khodorkovski (2003), ne laissant plus aucun doute sur sa volonté de gouverner de manière autoritaire. Malgré une première loi contre la « falsification de l’histoire » (2008), puis une seconde sur les « agents de l’étranger » (2012), et même après l’annexion de la Crimée et l’agression contre l’est de l’Ukraine en 2014, la plupart des spécialistes de l’Europe orientale continuèrent de croire qu’il ne détruirait pas totalement la société civile, qu’il se contenterait « de laisser en l’état » les conflits gelés dans les anciennes républiques soviétiques. À cette époque, la Russie continuait en effet à développer l’université d’élite Higher School of Economics (HSE) et à encourager les coopérations internationales. Dans le même temps, des collègues travaillant hors des grandes métropoles étaient à nouveau contraints de fournir au FSB des rapports sur leurs déplacements à l’étranger ; les archives refermaient progressivement certains fonds sensibles et les institutions habilitées à délivrer des invitations pour l’obtention de visas se faisaient de plus en plus rares.

 

L’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski est considérée comme l’un des premiers signes du tournant autoritaire sous Vladimir Poutine
L’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski est considérée comme l’un des premiers signes du tournant autoritaire sous Vladimir Poutine (Copyright : Wikimedia Commons)

 

C’est à ce que moment le gouvernement fédéral allemand commença à se montrer de plus en plus méfiant. Se sentant trompé par Poutine, il se demanda s’il avait été judicieux de fermer le BIOST. C’est dans ce contexte qu’il créa en 2016 à Berlin le Centre pour les études sur l’Europe orientale et internationales (Zentrum für Osteuropa- und internationale Studien, ZOiS). Comble de l’absurdité, c’est au moment même où l’Ukraine, cible de l’agression russe, faisait la une des médias, que l’université de Greifswald envisagea de fermer sa filière d’études ukrainiennes ; une vague de protestations l’en empêcha.

 

Un choc sans fin

L’invasion du 24 février 2022 fut un choc pour la communauté des spécialistes de l’Europe orientale – elle ne s’en est toujours pas remise. Tout un monde s’effondra : celui dans lequel il était possible de travailler avec la Russie, en Russie et sur la Russie ; celui dans lequel on était convaincu que les Russes détestaient la guerre et que le mouvement des mères de soldats ferait obstacle à tout nouveau conflit. On n’imaginait pas que Poutine interdirait tout simplement d’appeler la guerre par son nom et qu’il réduirait les mères de soldats au silence. Que de nombreuses thèses de doctorat et projets de recherche aient dû être interrompus ou réorientés parce que les archives n’étaient plus accessibles apparaît, dans ce contexte, presque comme un problème mineur. Nombreux furent alors ceux qui se demandèrent : qu’avons-nous manqué au cours des trente dernières années ? Pourquoi nous sommes nous à ce point focalisés sur la Russie ? Comment décoloniser notre propre discipline ? Toutes ces questions conduisirent à un changement de paradigme, aujourd’hui toujours en cours. Nul ne sait encore ce qui en émergera d’autant plus que les déplacements en Ukraine restent largement impossibles ; de nouveaux partenariats ont toutefois déjà vu le jour. La Géorgie et le Kazakhstan, un temps considérés comme les nouvelles « Mecques » de la recherche, restreignent de leur côté de plus en plus l’accès à leurs archives.

 

Le discours de Vladimir Poutine devant le Bundestag en 2001 incarne les espoirs d’une Russie démocratique
Le discours de Vladimir Poutine devant le Bundestag en 2001 incarne les espoirs d’une Russie démocratique (Copyright : Bundestag / Achim Melde)

 

Les institutions universitaires, en revanche, ont été étonnamment peu affectées : le russe demeure de loin la première langue slave enseignée, tandis que l’ukrainien n’est encore que rarement proposé. Mais alors que Gorbatchev attirait jadis des foules d’étudiants enthousiastes, Poutine, « dictateur éternel », produit l’effet inverse ; l’intérêt pour les études est-européennes est tombé à un niveau historiquement bas.

 

Quel avenir ?

Reste à savoir si les études ukrainiennes tireront leur épingle du jeu ; on ne le saura probablement qu’une fois la guerre gagnée et la reconstruction engagée. Jusqu’à présent, les transformations institutionnelles ont été imposées par la Russie. En 2024, celle-ci a par exemple déclaré l’Institut historique allemand de Moscou (Deutsches Historisches Institut in Moskau, DHI) « indésirable ». L’institut a alors fermé ses portes, ne conservant plus qu’une antenne à Tbilissi, avant d’être refondé à Helsinki sous le nom de Réseau Europe de l’Est (Max Weber Netzwerk Osteuropa, MWN Osteuropa). La DGO et ses membres – soit pratiquement toute la communauté académique allemande des études est-européennes – ont été qualifiés d’« extrémistes » par la Russie en 2025, avant d’être ciblés par une cyberattaque. Le ZOiS a lui aussi été victime d’une attaque informatique cet été, à l’occasion de son dixième anniversaire.

 

Les manifestations de l’Euromaïdan, à partir de la fin de l’année 2013, ont contribué à l’attention de la recherche sur l’Ukraine
Les manifestations de l’Euromaïdan, à partir de la fin de l’année 2013, ont contribué à l’attention de la recherche sur l’Ukraine (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Il ne reste donc aux études est-européennes qu’à espérer une victoire de l’Ukraine et l’arrivée d’une nouvelle génération d’étudiants et de doctorants enthousiastes, qui s’installeront à Kyiv pour y vivre « leur 1989 ». Retour à la case départ, mais avec un nouveau capital.

 

L’auteure

Susanne Schattenberg (Copyright : Leona Hofmann / Universität Bremen)
Susanne Schattenberg (Copyright : Leona Hofmann / Universität Bremen)

Susanne Schattenberg a étudié l’histoire et les études slaves à Hambourg, Leningrad et Constance. Elle a soutenu sa thèse à Francfort-sur-l’Oder puis son habilitation à Berlin. Elle est directrice du Centre de recherche sur l’Europe orientale de l’université de Brême. Elle est notamment l’autrice de « Leonid Brejnev. Homme d’État et acteur dans l’ombre de Staline » (Cologne, 2017) et de « Histoire de l’Union soviétique. De la Révolution d’Octobre à l’effondrement » (collection Beck Wissen, Munich, 2022).

 

 

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