Élection régionale
« L’AfD représente le plus grand risque pour la coopération franco-allemande depuis le traité de l’Élysée de 1963 »

Élection régionale « L’AfD représente le plus grand risque pour la coopération franco-allemande depuis le traité de l’Élysée de 1963 »
  • Publiéseptembre 2, 2026
Selon les sondages, l’AfD d’Ulrich Siegmund pourrait remporter les élections régionales du 6 septembre en Saxe-Anhalt, avec 15 à 20 points d’avance sur la CDU (Copyright : Alamy)

Les élections régionales en Saxe-Anhalt pourraient avoir des conséquences bien au-delà du Land. Tobias Bütow, Secrétaire général de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, alerte contre les répercussions d’une victoire de l’AfD sur la démocratie et la coopération franco-allemande.

 

dokdoc : Monsieur Bütow, vous êtes né en 1978 à Magdebourg et avez grandi en RDA. Depuis de nombreuses années, vous travaillez entre la France et l’Allemagne. Lorsque vous comparez la Saxe-Anhalt de votre enfance à celle d’aujourd’hui, qu’est-ce qui a fondamentalement changé – et qu’est-ce que vous reconnaissez ?

 

Tobias Bütow : Lorsque je suis né, en 1978, la RDA était une dictature. Aujourd’hui, la Saxe-Anhalt fait partie d’une démocratie et est pleinement intégrée à la coopération franco-allemande et à la construction européenne. C’est une chance historique que des millions d’Allemands de l’Est – dont je fais partie – aient pu construire librement leur avenir après 1989-1990. Dans le même temps, la longue durée de la dictature en Allemagne de l’Est reste aujourd’hui encore très visible. Le mouvement pour la liberté de 1989 a été largement porté par l’engagement citoyen – à Magdebourg et à Halle, dans les Églises et les mouvements d’opposition. Cette bataille n’est pas terminée. À l’approche des élections régionales, une question se pose : la Saxe-Anhalt reviendra-t-elle en arrière ou poursuivra-t-elle son chemin ?

 

dokdoc : Vous vous êtes très tôt intéressé à l’histoire de Magdebourg. Après votre volontariat à Yad Vashem, vous avez cherché à faire connaître l’existence d’un camp de concentration presque tombé dans l’oubli. Ce faisant, vous avez dû faire face à de nombreuses résistances, du moins au début. Qu’avez-vous appris à l’époque sur la société civile et les difficultés que soulèvent, à l’échelon local, les questions liées à l’histoire et à la mémoire ?

 

Bütow : Le travail de mémoire en Allemagne de l’Est est différent de celui de l’ancienne République fédérale. Notre passé est marqué par une double expérience dictatoriale. On le voit aujourd’hui encore lors de meetings électoraux de l’AfD : on y chante l’hymne de la RDA. On a même vu récemment une Trabant ornée d’un autocollant de la RDA, dans laquelle un désodorisant à l’effigie d’Erich Honecker pendait à côté du portrait d’Ulrich Siegmund, tête de liste du parti et vendeur de parfums.

 

Quand la nostalgie de la RDA est mise au service de la campagne électorale (Copyright : dokdoc)
Quand la nostalgie de la RDA est mise au service de la campagne électorale (Copyright : dokdoc)

 

La RDA se disait antifasciste mais, dans les faits, il existe un réel manque de réflexion sur son passé nazi. La résistance antifasciste a été héroïsée, la Shoah marginalisée. Magdebourg en est un bon exemple. La ville abritait un petit camp de concentration au cœur d’un quartier résidentiel. Les habitants pouvaient le voir depuis leurs logements. Il faisait partie du quotidien et est pourtant tombé dans l’oubli. Aujourd’hui, la question est de savoir comment transmettre à la génération Instagram ce travail de mémoire gagné de haute lutte. Il existe en outre un risque que, pour la première fois depuis 1945, un gouvernement d’extrême droite prenne le contrôle des écoles ou de la police d’un Land. La falsification de l’histoire et la désinformation pourraient ainsi faire leur entrée dans les établissements scolaires. De nombreux survivants, parmi lesquels Robert Hébras et Margot Friedländer, ne sont plus là pour en être témoins. Au moment où s’opèrent à la fois un changement de génération et une révolution numérique, nous avons besoin de l’engagement des jeunes en faveur d’une culture de la mémoire démocratique et transparente, fondement de la compréhension européenne.

 

dokdoc : Quel rôle les échanges franco-allemands peuvent-ils jouer dans ce travail de mémoire ?

 

Bütow : Dans le contexte franco-allemand, il est particulièrement utile de regarder de plus près les histoires et les trajectoires familiales. Les travaux historiques nous apprennent que la violence inhérente au national-socialisme a souvent été le fait de « gens ordinaires ». Or, cela ne se reflète que trop rarement dans la mémoire familiale. La montée de l’extrême droite est sans aucun doute également liée à un travail de mémoire insuffisant au sein des familles. Avec les écoles, les communes, les lieux d’histoire et de mémoire ainsi que les associations, l’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ) peut sensibiliser les jeunes à tout ce qu’il reste à découvrir et à questionner dans leur histoire familiale.

 

La mémoire de ce qui s’est passé commence au sein des familles. Ici, l’imprimerie juive L. Sperling & Co. à Magdebourg, saccagée lors des pogroms de novembre 1938 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Construire une mémoire multiperspectiviste signifie non seulement aborder les Première et Seconde Guerres mondiales mais aussi les questions liées au nationalisme, à la guerre et à la paix dans le cadre de formats trinationaux avec des partenaires européens. Les échanges franco-allemands associant des jeunes venus d’autres pays, par exemple de Pologne, des Balkans occidentaux ou d’Ukraine, contribuent à renforcer la cohésion européenne. Car il ne faut pas l’oublier : aujourd’hui encore, la violence et les crimes de guerre sont le lot de millions d’enfants et de jeunes au cœur de l’Europe. La mémoire s’écrit au présent. Et les échanges de jeunes contribuent à construire la paix.

 

dokdoc : Après la chute du Mur, l’OFAJ a rapidement ouvert ses programmes aux jeunes de RDA. Comment l’OFAJ a-t-il abordé cette nouvelle mission ? Et dans quelle mesure les expériences et les attentes spécifiques des jeunes Allemands et Allemandes de l’Est ont-elles joué un rôle dans la stratégie déployée par l’institution ?

 

Bütow : Dès décembre 1989, l’OFAJ a cherché à intégrer les jeunes de RDA à ses programmes et lancé une sorte d’« offensive vers l’Est ». Mais l’enthousiasme initial suscité par la révolution pacifique et la réunification s’est essoufflé petit à petit. L’engagement des premiers mois ne s’est pas traduit par une proportion correspondante de participants et participantes et de projets est-allemands. Les chiffres exacts, recueillis pour la première fois en 2018, s’élevaient à un peu moins de 4 %.

 

dokdoc : L’intérêt des jeunes Français et Françaises pour les nouveaux Länder était initialement important. C’était moins le cas dans le sens inverse. À partir du milieu des années 1990, l’intérêt pour la langue française a lui aussi reculé. Pourquoi cette dynamique s’est-elle essoufflée ?

 

Bütow : En RDA, la France faisait rêver. Pour ma part, j’ai vu pour la première fois la Méditerranée à 14 ans, lors d’un échange scolaire financé par l’OFAJ. Je le dois à ma professeure de français, Mme Siska. Elle n’avait pu se rendre en France que peu de temps auparavant, après avoir enseigné le français pendant des années. À l’école, elle parlait avec enthousiasme du sentiment de liberté qu’elle avait éprouvé lorsqu’elle avait vu la tour Eiffel pour la première fois. C’était au début de l’année 1990. Dans de nombreuses familles est-allemandes, les jeunes n’étaient guère sensibilisés à l’importance de la coopération franco-allemande pour l’Allemagne – contrairement, par exemple, à la Sarre, à la Rhénanie-Palatinat ou au Bade-Wurtemberg.

 

Le Congrès économique franco-allemand d’Allemagne centrale s’est tenu cette année à Leipzig (Copyright : Dirk Schneemann)

 

Pour beaucoup, la France est un pays de vacances et de tourisme.

Elle est moins perçue comme une destination d’échanges et de séjours à l’étranger ou comme un partenaire économique majeur en Europe. À cela s’ajoute le fait que, durant des décennies, la Saxe-Anhalt a financé sur fonds publics des échanges avec de nombreuses régions du monde, sans vraiment accorder la priorité aux échanges de jeunes avec la France.

 

dokdoc : En 2018, vous avez réclamé davantage de « vent français » à l’Est et parlé de l’un des derniers chantiers de la réunification. Pourquoi cela n’a-t-il pas fonctionné ?

 

Bütow : L’OFAJ a été créé en République fédérale et a été longtemps basé à Bad Honnef. En RDA, d’autres liens internationaux s’étaient développés. Après la réunification, il fallait donc ancrer l’OFAJ en Allemagne de l’Est. Aujourd’hui, près de 10 % de nos participants et participantes allemands viennent des Länder de l’Est, si l’on exclut Berlin.

 

La radio associative Corax de Halle s’est rendue il y a peu dans sa ville partenaire de Grenoble pour effectuer des recherches, réaliser des reportages et produire des émissions avec la radio associative locale (Copyright : Fonds citoyen franco-allemand)

 

Avec le Fonds citoyen franco-allemand, désormais intégré à l’OFAJ, nous avons choisi, dès le départ, de mettre l’accent sur l’Allemagne de l’Est. La part des Allemands de l’Est y atteint déjà 14 à 16 %, ce qui correspond à peu près au poids des Länder dans la population allemande. Il faut maintenant convaincre les Länder d’investir davantage dans les échanges avec la France et dans les programmes trinationaux, même en période de restrictions budgétaires. En fin de compte, c’est une question de volonté politique.

 

dokdoc : En Saxe-Anhalt, l’AfD veut relancer les échanges scolaires avec la Russie, suspendus depuis 2022, et mettre en place de nouveaux programmes d’échange. Vous venez justement de parler de volonté politique. Craignez-vous qu’un gouvernement régional dirigé par l’AfD ne privilégie les échanges germano-russes au détriment des échanges franco-allemands ?

 

Bütow : L’AfD représente la plus grande menace pour la démocratie allemande depuis la réunification. L’enjeu des élections régionales dépasse largement les frontières du Land. En 1990, tous les voisins européens de l’Allemagne redoutaient que le pays réunifié ne renoue avec le nationalisme. Cette crainte est-elle aujourd’hui en train de se réaliser ? Des échanges scolaires avec la Russie, c’est-à-dire avec un pays qui envahit un voisin et viole ouvertement le droit international ?

 

Regard vers la Russie : au sein de l’AfD, Björn Höcke compte parmi les plus principaux partisans d’un rapprochement avec Moscou (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Cela va à l’encontre des principes fondamentaux sur lesquels reposent les échanges de jeunes en Europe depuis 1945. Si des extrémistes de droite allemands veulent échanger avec leurs homologues russes, que diront nos amis polonais ? Avec cette proposition, l’AfD sape délibérément les fondements de l’Union européenne, qui est à la fois une source de financement essentielle et un garant de prospérité pour la Saxe-Anhalt.

 

dokdoc : Vous êtes Secrétaire général de l’OFAJ et natif de Magdebourg. Quels sont les enjeux du scrutin du 6 septembre ?

 

Bütow : Le risque est considérable pour l’attractivité de la Saxe-Anhalt, en tant que site d’implantation des entreprises et, par conséquent, pour l’avenir des jeunes de la région. Pourquoi des professionnels qualifiés ou des entreprises françaises viendraient-ils s’installer dans un Land dirigé par un gouvernement d’extrême droite qui souhaite sortir de l’euro ? Pour l’OFAJ aussi, c’est un véritable enjeu. Nous touchons jusqu’à 180 000 jeunes par an, dont la grande majorité par l’intermédiaire de nos porteurs de projets et de nos partenaires. Si un nouveau gouvernement régional supprimait les subventions ou les frais de personnel destinés aux associations et aux porteurs de projets, certains partenaires stratégiques risqueraient la faillite. À cela s’ajoutent les écoles. Nous sommes très engagés dans les échanges scolaires et le travail de mémoire.

 

Le futur Landtag de Saxe-Anhalt décidera des conditions dans lesquelles établissements scolaires, associations et organismes pourront poursuivre leurs projets d’échange et de travail de mémoire (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Sous un gouvernement dirigé par l’AfD, une question se poserait : comment l’OFAJ peut-il continuer à travailler avec les écoles de Saxe-Anhalt ? Pouvons-nous garantir que nos projets consacrés aux questions d’histoire et de mémoire restent à l’abri de toute intervention politique ? « Tout est possible », affirme le slogan de l’AfD. Cela inquiète de nombreuses personnes. À mes yeux, et je le dis aussi en tant que politologue, l’AfD représente le plus grand risque pour la coopération franco-allemande depuis le traité de l’Élysée de 1963.

 

dokdoc : Que signifie aujourd’hui pour vous le fait d’être Allemand de l’Est ? Cela a-t-il changé au cours de votre vie ?

 

Bütow : Être Allemand de l’Est est pour moi l’une des plus importantes facettes de mon identité. Je suis né en Allemagne de l’Est et une grande partie de ma famille y vit. Je suis Européen, profondément marqué par la France, et je me considère comme franco-allemand.

 

Magdebourg en septembre 1990 : Helmut Kohl lors d’un meeting électoral, quelques jours avant la réunification allemande (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Les années 1989-1990 m’ont néanmoins profondément marqué. J’avais onze, douze ans. Ce que j’en ai retenu, c’est que s’engager en vaut la peine. Le dépassement de la division de l’Europe, que nous devons à des centaines de milliers de personnes courageuses en Allemagne de l’Est, en Pologne et en Hongrie, a été une expérience fondatrice de ma socialisation politique.

 

dokdoc : Une dernière question : si vous deviez expliquer à des jeunes Français pourquoi cela vaut la peine, aujourd’hui, de se rendre à Magdebourg, à Halle ou dans une petite ville de Saxe-Anhalt, que leur diriez-vous ?

 

Bütow : Que la Saxe-Anhalt est le plus beau Land d’Allemagne ! Ce sont celles et ceux qui se sont installés en Saxe-Anhalt après 1990, y sont restés et, je l’espère, y resteront, qui rendent le plus bel hommage à notre région. Pour les jeunes Français, qui viennent du pays de la Révolution par excellence, la révolution pacifique de 1989 est particulièrement passionnante – tout comme la transformation que les habitants ont menée à bien au cours des 35 dernières années, avec courage et confiance. L’Allemagne de l’Est est un pont entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest. Quiconque souhaite comprendre l’Europe devrait aller en Allemagne de l’Est.

 

dokdoc : Monsieur Bütow, je vous remercie pour cet entretien.

 


Propos recueillis par Landry Charrier

 

Notre invité

Tobias Bütow (Copyright : Jennifer Sanchez/von Zynski)

Tobias Bütow, né en 1978 à Magdebourg, est depuis 2019 secrétaire général allemand de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ). Historien et politologue, il a notamment travaillé pour Yad Vashem à Jérusalem, l’OSCE à Sarajevo et l’Institut européen CIFE à Nice. Il est coprésident du Conseil d’orientation de l’Office régional de coopération pour la jeunesse ( RYCO) à Tirana et Membre de l’Académie de Berlin.

 

 

 

 

 

 

 

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