Extrême droite :
Quand les mots préparent l’exclusion

Les mots ne sont jamais neutres. Traducteur de Mein Kampf, Olivier Mannoni analyse la banalisation progressive du langage de l’exclusion dans le débat politique français et allemand — et le déplacement insidieux des frontières de l’acceptable.
En cette rentrée 2026, un événement notable a marqué la vie politique allemande : l’extrême droite est arrivée très nettement en tête des élections régionales en Saxe-Anhalt. La tête de liste de l’AfD (Alternative für Deutschland), Ulrich Siegmund, y a remporté plus de 44 % des suffrages, un score spectaculaire et particulièrement inquiétant. Même si, faute d’alliés politiques, le parti n’est pas assuré de pouvoir prendre le pouvoir dans le Land, et même si la Saxe-Anhalt fait partie de ces « nouveaux Länder » où l’extrême droite s’est rapidement implantée et a prospéré depuis la fin de la RDA, les perspectives pour ce Land – et pour une Allemagne en proie à une profonde instabilité politique – n’en sont pas moins préoccupantes.
Une extrême droite sans complexe
Il faut d’abord rappeler ce qu’est l’AfD. Créé en 2013, avec un intitulé qui se voulait une réponse à la phrase d’Angela Merkel « Il n’y a pas d’alternative », le parti a rapidement ajouté à son combat contre l’Union européenne une dimension xénophobe et raciste. Placée un temps sous surveillance de l’Office de protection de la Constitution allemand, l’AfD est soupçonnée d’avoir établi des contacts avec les groupuscules néonazis au point que même le Rassemblement national (RN), qui poursuit pour sa part depuis des années sa tentative de « dédiabolisation » apparente, a cru bon de rompre avec l’AfD, son allié au sein du groupe « Identité et Démocratie » au parlement européen.

Les déclarations du mouvement d’extrême droite allemand, sa volonté de minimiser, les crimes de la SS, son tropisme prorusse, qu’il partage avec une partie notable de l’extrême droite européenne, sa xénophobie et son racisme, avaient poussé le parti d’extrême droite français, par la bouche de Marine Le Pen, à considérer qu’« un mouvement tombé sous la coupe de sa frange la plus radicale » ne lui paraissait plus « constituer un allié fiable et convenable » (2024).
Derrière les mots, les idées
Le site de l’AfD est un parfait exemple de la dérive du langage qui a permis à l’extrême droite européenne de se hisser en tête des sondages et d’obtenir des résultats impressionnants aux élections locales ou nationales. Pour l’AfD allemande, comme pour le RN et les autres partis de cette mouvance, on cherchera longtemps dans leurs discours et leurs documents des expressions claires et officielles de leur tendance fondamentale. À force de négation, leur discours prend parfois des dimensions surréelles, comme lorsque l’AfD se réclame « des révolutions de 1848 et 1989 » (!) pour affirmer sa volonté de « rénover fondamentalement notre pays dans l’esprit de la liberté et de la démocratie » (Programme de l’AfD, 2016).

Si l’on ne connaissait pas les mesures proposées et votées par ce mouvement partout où il est élu, on pourrait croire qu’il s’agit des propos d’un parti centriste ou de gauche modéré. Il faut aller un peu plus loin pour comprendre : « Nous voulons conserver à long terme la dignité de l’homme, la famille avec enfants, notre culture chrétienne occidentale, notre langue et notre tradition dans un État-nation démocratique et souverain du peuple allemand ». Le verbiage passe-partout laisse ici place aux topos traditionnels de l’extrême droite : la famille traditionnelle (ce qui n’empêche pas la présidente de l’AfD de vivre avec une femme étrangère), la « culture chrétienne occidentale », que l’on ne cherche pas trop à définir, et bien entendu la notion de « peuple allemand », dont on sait ce qu’elle a pu devenir, dans le passé, quand elle a été instrumentalisée par le nazisme.
Quand le masque tombe
Dans les faits, ce glissement du discours permet toutes les alliances, même les plus sulfureuses, en dissimulant un fond xénophobe, raciste et profondément réactionnaire sous le voile d’un « libéralisme conservateur » de circonstance. Ainsi, en 2024, dans le Brandebourg, l’AfD n’avait pas hésité à s’allier à un mouvement clairement néonazi, Die Heimat, dans plusieurs villes de la région. Ce n’était que l’expression politique de tendances profondes qui avaient, par exemple, conduit en 2018 Alexander Gauland à considérer que le nazisme n’était qu’une « fiente d’oiseau » dans la glorieuse histoire de l’Allemagne, ou un responsable du parti en Thuringe, Björn Höcke, à dénoncer le « mémorial de la honte » que constituait à ses yeux le monument commémorant la Shoah à Berlin : « Jusqu’à ce jour, notre état d’esprit est celui d’un peuple totalement vaincu […] Nous, Allemands, notre peuple, est le seul peuple au monde qui a planté au cœur de sa capitale un monument de la honte ».

Mais le racisme est omniprésent au sein de ce parti, comme l’ont montré de multiples témoignages. On a ainsi pu entendre l’ex-député Holger Stienen demander qu’on ouvre des « camps de concentration » pour les étrangers ou soutenir que l’Allemagne avait « besoin d’un État totalitaire à l’ancienne pendant quelques années pour faire le ménage dans la racaille ».
Quand les mots changent de camp
Deux termes qui fournissent une excellente transition vers la situation en France. C’est en 2005 que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait surfé sur la mort d’un enfant pendant une rixe pour affirmer qu’il allait « nettoyer au Kärcher » la cité des 4000, à La Courneuve, et promis de débarrasser les habitants de « cette racaille ». Les propos avaient fait grand bruit à l’époque, mais c’était l’effet recherché, et ils illustrent le glissement tout à fait volontaire du vocabulaire de la droite qualifiée de « républicaine », qui est devenu un dérapage progressif du langage de toute la société.

L’idée fondamentale de toute République fondée sur des principes démocratiques est la dignité égale de tous ses citoyens. Or, elle est, depuis quarante ans, foulée aux pieds par les adeptes de l’inégalité des races (Jean-Marie Le Pen : « Je crois à l’inégalité des races, oui, bien sûr, toute l’histoire le démontre, elles n’ont pas la même capacité ni le même niveau d’évolution historique… », 1996), de la théorie du grand remplacement, qui n’est qu’une nouvelle édition des thèses développées par Hitler dans le chapitre 11 du premier volume de Mein Kampf aux propos racistes et haineux tenus, par exemple, par Eric Zemmour à propos des jeunes immigrés (septembre 2020), en passant par les nombreux messages haineux et racistes relevés sur les comptes Internet de candidats du RN aux élections législatives de 2024 et municipales de 2026.

Derrière la façade de l’extrême droite « patriotique » se dissimule souvent le patrimoine de « pensée » de mouvements racistes et fascisants qui remonte aux années 1930. Rien n’a changé, ou presque, depuis Charles Maurras ou Alfred Rosenberg.
Le retour des vieux mots
Rien, si ce n’est qu’en Allemagne, en France et dans bien d’autres pays, cette manipulation ou cette errance du langage s’est infiltrée dans le discours quotidien. Un seul exemple : les responsables de la droite politique traditionnelle ont-ils ne fût-ce qu’un instant conscience, lorsqu’ils dénoncent à longueur de discours les « assistés » qui profiteraient indûment d’avantages sociaux scandaleux, qu’ils reprennent de vieilles antiennes remontant, là encore, aux années 1930 ? Et que ces prétendus « assistés », qu’on appelait à l’époque « réfractaires au travail » ou « asociaux », catégorie qui englobait notamment les gens du voyage, ont été exclus, sous le nazisme, de la soi-disant « communauté du peuple », puis livrés aux camps de concentration et aux centres de mise à mort ?
Les mots ne sont pas neutres
Loin de nous l’idée de prêter des idées exterminationnistes à la droite conservatrice française. En revanche, tout le monde comprendra clairement que le langage n’est pas un élément chimiquement neutre dont l’usage n’a aucune conséquence. Parler, par exemple, d’un État de droit « ni sacré ni intangible » comme l’a fait Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, en 2024, cautionner des termes justifiant l’exclusion (par exemple l’expression « immigrés de la troisième génération », comme si l’origine « ethnique » était un stigmate qu’on devait porter pendant des siècles), ou réclamer, comme vient de l’annoncer le RN en France, un référendum visant à interdire le port du voile dans l’espace public (mais ni la kippa, ni la soutane, ni le turban…) sont autant de manières de diffuser, à bas bruit, l’idée que la dignité égale de tous n’est plus une garantie formellement apportée par une République démocratique, et, partant, d’ouvrir la porte à la discrimination et à l’exclusion.

C’est une pente dangereuse, et chacun sait où elle peut mener si le mouvement venait un jour à s’accélérer. Il faut, pour retrouver les vraies valeurs de l’Europe, celles des Lumières et du sens de l’humanité, se réapproprier notre langue politique dévoyée depuis trop longtemps. Sans quoi le pire redeviendra possible.
L’auteur

Olivier Mannoni, traducteur littéraire et auteur, a publié récemment plusieurs livres sur ces questions : Traduire Hitler (traduit en allemand par Nicola Denis, chez HarperCollins), Coulée brune, Retour aux souches (éditions Héloïse d’Ormesson, en poche aux éditions Flammarion/Champs pour les deux premiers). La Pensée piétinée. Pourquoi le fascisme écrase la culture paraîtra le 8 octobre chez le même éditeur.
