Essai :
L’avenir de l’Europe se joue aussi à Skopje

Ce que la réconciliation franco-allemande peut enseigner à l’Europe dans son approche des Balkans occidentaux.
Signé en 1963, le traité de l’Élysée a jeté les bases institutionnelles d’une réconciliation qui a fait d’une rivalité séculaire l’un des fondements de la construction européenne. Lorsqu’on évoque aujourd’hui l’avenir de l’Europe, les regards se tournent le plus souvent vers la guerre en Ukraine, la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine ou encore la capacité de l’Union européenne à s’affirmer dans un monde de plus en plus instable. En revanche, les Balkans occidentaux, une région pourtant essentielle à l’équilibre du continent, restent souvent reléguée au second plan.
Après quarante années passées au service de la diplomatie, j’ai acquis une conviction : la stabilité de l’Europe ne se construit que rarement à ses frontières. Elle naît là où les conflits hérités de l’histoire cèdent la place à la coopération politique. C’est précisément le miracle européen de l’après-guerre : en l’espace de quelques décennies, l’antagonisme entre la France et l’Allemagne s’est transformé en un partenariat devenu le socle de l’intégration européenne. Cette expérience n’appartient pas seulement à l’histoire. Elle constitue également un enseignement politique d’une saisissante actualité.
L’avenir des Balkans occidentaux concerne toute l’Europe
Les Balkans occidentaux ne sont pas une périphérie de l’Europe ; ils en sont l’un des cœurs. L’instabilité qui les affecte ne reste jamais un phénomène local. Elle a des répercussions sur les migrations, la sécurité, l’approvisionnement énergétique, la lutte contre la criminalité organisée, le développement économique et, plus largement, sur la crédibilité de l’UE. À cet égard, la décision de la Bulgarie de bloquer, pendant un temps, l’ouverture des négociations d’adhésion de la Macédoine du Nord à l’UE dépassait de loin le cadre d’un simple différend bilatéral. Pour de nombreux citoyens nord-macédoniens, elle a nourri le sentiment que même les compromis les plus douloureux – à commencer par l’accord de Prespa conclu avec la Grèce (2018) et le changement de nom du pays – ne suffisaient pas à garantir une perspective européenne crédible.

C’est là que réside l’un des principaux défis de la politique d’élargissement de l’Union : l’Europe ne saurait en effet se contenter de fixer des conditions ; elle doit également tenir ses engagements. Car l’élargissement n’est pas une simple procédure technocratique. C’est aussi une promesse politique.
Ce que nous apprend la réconciliation franco-allemande
La France et l’Allemagne n’ont pas effacé leurs différends du passé. Elles ont appris à vivre avec eux et à les dépasser en les inscrivant dans un cadre institutionnel commun. Si l’action des gouvernements a été décisive, elle n’aurait pas suffi à elle seule. Les échanges scolaires, les jumelages entre villes, les coopérations universitaires, l’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ) et, surtout, les rencontres entre citoyens ont joué un rôle déterminant. La réconciliation commence en effet rarement par la signature d’un traité. Elle naît d’abord et avant tout d’une découverte : que l’autre n’est pas seulement un ancien adversaire, mais un partenaire de dialogue.

C’est précisément dans cet esprit qu’a été conçue l’université d’été internationale « Re : Europe – Rethinking Europe Together » qui réunit des étudiants d’Allemagne, de France, de Bulgarie et de Macédoine du Nord. Soutenu par l’OFAJ, ce projet a été lancé en 2023 à l’initiative des ambassades de France et d’Allemagne à Skopje et Sofia. Il est porté par l’Université Humboldt de Berlin, Sciences Po (campus de Dijon), l’Université Saints-Cyrille-et-Méthode de Skopje et la New Bulgarian University. L’intérêt de cette initiative dépasse son seul programme académique. Sa force réside aussi dans les rencontres qu’elle rend possible : pendant plusieurs semaines, de jeunes Européens issus de pays marqués par des histoires, des mémoires et des attentes différentes vis-à-vis de l’Europe vivent, étudient, débattent et apprennent les uns des autres.
Skopje, Sofia, Paris… et l’Europe
Les différentes éditions de cette université d’été, organisées à Skopje, Sofia, Thessalonique, Paris et Dijon, ont montré combien les perceptions de l’Europe diffèrent selon les histoires nationales et les expériences de chacun. Pour certains participants, la question de l’identité est centrale ; pour d’autres, ce sont avant tout la sécurité du continent, l’élargissement de l’UE ou encore le poids des mémoires historiques qui s’imposent. Loin d’être un obstacle, cette diversité constitue une richesse. L’Europe ne se construit pas dans l’uniformité, mais dans sa capacité à faire vivre ensemble des mémoires, des sensibilités et des intérêts différents au sein d’un même projet politique.

Les échanges avec des diplomates, des universitaires et des responsables politiques ont rappelé une évidence : l’intégration des Balkans occidentaux est aujourd’hui aussi un enjeu géopolitique de premier plan. Chaque hésitation de l’Europe ouvre la voie à d’autres influences – celles de la Russie, de la Chine, de la Turquie, de certains États du Golfe, mais aussi des nationalismes régionaux. La véritable question n’est donc pas de savoir si les Balkans occidentaux revêtent une importance stratégique mais si l’Europe est prête à en assumer les conséquences.
La responsabilité de la jeune génération
Ce qui m’a particulièrement frappé, c’est la liberté avec laquelle les étudiants abordent des sujets parfois d’une extrême sensibilité : la responsabilité historique, les droits des minorités, l’antisémitisme, les récits nationaux ou encore les limites de l’action européenne. Ces échanges ne sont pas toujours aisés. C’est précisément ce qui fait leur valeur.

La génération qui façonnera l’Europe de demain devra relever des défis qu’aucun État ne sera en mesure d’affronter seul : la sécurité, le changement climatique, les transformations technologiques, les migrations ou encore la compétitivité économique. Pour y répondre, elle devra maîtriser l’art du dialogue au-delà des frontières.
Au cours de ma carrière diplomatique, j’ai participé à de nombreuses négociations. Les plus difficiles n’échouent que rarement faute d’intérêts communs ; elles achoppent bien plus souvent sur l’absence de confiance. Or la confiance ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, au fil des rencontres, du travail en commun et de la volonté de prendre véritablement au sérieux le point de vue de l’autre.
L’avenir de l’Europe reste à écrire
À la fin du mois d’août, l’université d’été se poursuivra à Berlin. Les étudiants y rencontreront des représentants de la Chancellerie fédérale, de la Présidence fédérale, du ministère fédéral des Affaires étrangères, du Bundestag ainsi que de l’Université Humboldt. Ils y débattront de la politique d’élargissement de l’UE, du processus de Berlin, mais aussi de la démocratie, de l’État de droit, de la politique de mémoire et du pluralisme des médias. Loin d’être de simples thèmes académiques, ces questions touchent au cœur même du projet européen.
L’Europe est aujourd’hui confrontée à une épreuve décisive : préserver son unité sans faire naître de nouvelles lignes de fracture. À cet égard, les Balkans occidentaux constituent un véritable test. Si l’UE parvient à concilier réconciliation, réformes et intégration, c’est l’ensemble du projet européen qui en sortira renforcé. Dans le cas contraire, elle s’exposera à de nouvelles désillusions, au retour des nationalismes et à l’émergence de nouvelles fractures géopolitiques.

La réconciliation franco-allemande montre que même les antagonismes historiques les plus profonds peuvent être surmontés. Elle ne relève pas du miracle. Elle est le fruit d’une volonté politique constante et d’un investissement de longue haleine dans le dialogue entre les sociétés. C’est peut-être là la principale leçon de « Re: Europe – Rethinking Europe Together » : l’avenir de l’Europe ne se décide pas uniquement à Bruxelles, Berlin ou Paris. Il se construit aussi dans les rencontres entre jeunes Européens, à Skopje, à Sofia, à Dijon et partout où les héritages du passé s’effacent devant la volonté de penser et d’agir ensemble, en Européens.
L’auteur

Heinrich Kreft, ambassadeur honoraire de la République fédérale d’Allemagne, a servi pendant 40 ans au sein du service diplomatique allemand. Il est actuellement directeur de programme à l’Académie diplomatique du ministère fédéral des Affaires étrangères. Il est également chargé d’enseignement à l’Université Andrássy de Budapest, où il a occupé, de 2020 à 2024, la chaire de diplomatie financée par le ministère fédéral des Affaires étrangères. À l’Université Humboldt de Berlin, il est notamment directeur académique de l’université d’été « Re : Europe – Rethinking Europe Together ».
