Wanted :
En quête de retrouvailles

Wanted : En quête de retrouvailles
  • Publiéaoût 21, 2026
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Wanted : le Musée des Beaux-Arts d’Orléans recherche des tableaux disparus depuis 1940 (Copyright : Gérard Foussier/Musée des Beaux-Arts d’Orléans)

En 1940, dans le chaos de la débâcle et de l’exode, un musée d’Orléans a été évacué avant d’être ravagé par les bombardements allemands. D’où la question, légitime : où sont passés les tableaux du musée ?

 

Wanted n’est pas une exposition, et pour cause, mais plutôt une véritable enquête, mieux : une requête auprès de tous ceux qui ont peut-être un jour vu, ou même acheté, une des œuvres recherchées par le musée des Beaux-Arts. Exposée en 1907 dans une annexe du musée, la collection de Paul Fourché (1840-1922), « amasseur d’art » orléanais, offerte à sa ville natale, a été augmentée de nouvelles œuvres jusqu’à la mort du mécène. Une liste assez détaillée des tableaux a pu être établie, avec quelques rares photos anciennes représentant ces œuvres supposées alors disparues, le tout exposé dans le cadre d’une petite exposition en 2023. Certaines avaient en effet été photographiées, d’autres simplement déposées à l’extérieur du musée depuis leur acquisition, bien avant l’incendie. Selon toute vraisemblance, une soixantaine ont purement et simplement disparu en 1940 sans laisser trace de leurs possibles transferts successifs, pendant que d’autres, notamment des chefs-d’œuvre, se trouvaient dans des administrations, « selon une pratique commune avant et après la guerre jusqu’à la loi de 2002 sur les musées », explique Olivia Voisin, conservatrice en chef du patrimoine et directrice des musées d’Orléans. Elle n’hésite pas à parler d’un « pillage » favorisé par les bombardements, la débâcle, l’exode.

 

424 tableaux – et beaucoup de questions

La quasi-totalité des œuvres pillées en 1940 dans le musée Paul-Fourché reste non localisée à ce jour. Au total, 424 tableaux des collections orléanaises manquent encore à l’appel. Juridiquement, elles restent cependant la propriété de l’institution. Encore faut-il savoir où elles se trouvent, pour compléter le catalogue de 172 pages mis à la disposition du grand public par l’initiative Wanted. Un premier succès semble confirmer que le pillage n’a peut-être pas été inexorablement synonyme de disparition définitive. Un couple allemand d’octogénaires, intrigué fin 2025 par une étiquette « Musée d’Orléans » au revers du tableau qu’il avait acheté en toute bonne foi dans les années 1980 sur le marché allemand, a eu le sentiment qu’il possédait peut-être une œuvre dérobée. Le couple a alors rendu au Musée des Beaux-Arts cette étude préparatoire intitulée La Mort de Roland, peinte à l’huile en 1818 par Achille-Etna Michallon (1796-1822), premier lauréat en 1817 du Prix de Rome de paysage historique, institué en 1816, et l’un des précurseurs de l’école de Barbizon.

 

Gemälde. Eine Schlucht, durch die ein Fluss fließt.
Achille-Etna Michallon : La Mort de Roland, 1818. Longtemps disparue, cette étude à l’huile est passée par le marché de l’art allemand avant d’entrer dans une collection privée. Elle a été restituée fin 2025 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

« Les mentalités ont changé. Les commissaires-priseurs, les experts, les galeristes, les notaires… tous sont désormais attentifs à ces questions et prêts à coopérer. C’était le bon moment pour publier cette liste. Elle sera diffusée dans toute la France, puis à l’international. Elle redonne une existence concrète à ces œuvres », se réjouit la conservatrice. Outre l’esquisse de Michallon, trois autres œuvres ont déjà retrouvé leur place dans le musée d’Orléans. Le musée de Beauvais, par exemple, a restitué un tableau anonyme de 1546 (Le Christ entre saint Paul et Apollos d’Alexandrie) qui avait disparu avant 1923 et était réapparu sur le marché en 1994.

 

L’un d’eux est peut-être accroché dans un salon

Parmi les tableaux recherchés figure une œuvre de Charles de Lacroix de Marseille (1700-1782), réapparue en vente à Londres en 1978, achetée par un marchand britannique, puis revendue aux enchères en Allemagne en 2007 à Stuttgart par la galerie d’art Nagel. Un parcours sinueux, qui a pu être reconstitué seulement en… 2026, car la maison de vente ne conserve pas ses archives au-delà de dix ans. Impossible de dire, du moins pour l’instant, à qui le tableau avait été vendu. L’enquête ne se limite donc plus aux seuls professionnels. Grâce à une large audience facilitée par de longs reportages dans la presse nationale et internationale, les reproductions des tableaux manquants (lorsqu’elles existent) seront toutes présentées fin septembre, afin que les visiteurs aient la possibilité de découvrir ainsi les objets de la recherche, et, peut-être, de retrouver une œuvre aperçue au hasard d’une succession, d’une vente ou d’une collection privée – ou tout simplement dans leur salon.

 

Übersicht über verschollene Gemölde. In der Mitte ein oranger Kasten mit weißer Schrift: "
Certains des tableaux disparus ne sont documentés que par d’anciennes photographies – une source précieuse pour retrouver leur trace (Copyright : Gérard Foussier/Musée des Beaux-Arts)

 

Chaque notice compile l’ensemble des mentions trouvées dans les catalogues, les archives et les notes diverses, afin de rendre chaque description la plus exhaustive possible dans un catalogue qui ne demande qu’à être enrichi bientôt d’illustrations, traduisant ainsi l’espoir que les œuvres n’ont pas été détruites à jamais ou même volées et conservées pendant l’Occupation, par les soldats allemands par exemple.

 

Une très longue histoire

Pendant la dictature nazie, beaucoup de biens culturels ont en effet été la cible de pillages, de vols, de ventes forcées ou de confiscations. Une administration a été mise en place par Berlin en septembre 1940 pour gérer cette spoliation dans les pays occupés de l’ouest de l’Europe, une modalité reprise par le régime de Vichy. Cette procédure administrative avait certes pour but principal de priver les ressortissants juifs de leurs biens. Mais Hitler tenait également à créer un grand musée à Linz avec les plus beaux tableaux connus en Europe.

 

Schwarz-weißm Fotografie eines Raums, dessen Wände und Tische voll mit Gemälden sind
La Salle des Martyrs au Musée du Jeu de Paume à Paris, vers 1940. Les œuvres qui y étaient rassemblées avaient été pillées par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Le nombre d’œuvres spoliées en France pendant cette époque est estimé à 100 000, sans compter quelque 5 millions d’ouvrages. Peut-être même davantage. Selon le ministère de la Culture, environ 60 000 œuvres et objets d’art récupérés en Allemagne ou dans les territoires contrôlés par le « Troisième Reich » ont été renvoyés en France après la guerre. Environ 45 000 ont été restitués à leurs propriétaires entre 1945 et 1950. Quelque 2 200 œuvres non restituées ont été confiées à la garde des musées nationaux et identifiées comme « Musées Nationaux Récupération » (MNR) ou équivalents. Il convient de préciser que les biens culturels estampillés MNR ne font pas partie des collections publiques. Les musées n’en sont que les dépositaires et ont l’obligation de médiation et de valorisation. Ils doivent clarifier le parcours de ces œuvres acquises depuis 1933. Un travail de fourmi, de longue haleine, et dont le succès dépend à la fois des possibilités de recherche de chaque musée, mais aussi de l’engagement de tout un chacun. Le slogan orléanais Wanted, qui rappelle peut-être trop, et à tort, des westerns américains, pourrait être en fait traduit par « Ouvrons l’œil ».

 

Un héritage aux zones d’ombre

L’Allemagne a été fortement mobilisée par ce sujet fin 2013, quand la presse a révélé la découverte deux ans plus tôt, suite à un contrôle douanier de routine, de 1 500 œuvres d’art dans un appartement de Munich – et pas des moindres : Auguste Renoir, Henri Matisse, Pablo Picasso, Marc Chagall, Paul Klee, Oskar Kokoschka, Max Beckmann, mais aussi 300 œuvres de l’exposition nazie d’Art dégénéré. En février 2014, ce sont 238 autres tableaux de maître qui seront découverts dans une petite maison de Salzbourg (Autriche). Dans les deux cas, le propriétaire s’appelait Cornelius Gurlitt (1932-2014), dont le père Hildebrand Gurlitt avait été l’un des quatre marchands chargés par le régime nazi de commercialiser à l’étranger des œuvres d’« art dégénéré » retirées des musées allemands. Hildebrand Gurlitt avait également été actif sur le marché de l’art pendant la période des persécutions nazies. Décédé trois mois plus tard des suites d’une opération cardiaque, Cornelius Gurlitt a fait du musée des Beaux-Arts de Berne (Suisse) son légataire universel. C’est dire combien les pérégrinations d’œuvres à la provenance parfois incertaine sont complexes. 500 œuvres de cette collection aux nombreuses zones d’ombre ont été exposés à Bonn en 2017.

 

Titelseite des Spiegels: Foto eines weißhaarigen Mannes in einem Zug, darunter der Titel "
Cornelius Gurlitt en couverture du Spiegel du 18 novembre 2013. La spectaculaire découverte d’œuvres d’art à Munich avait relancé le débat sur les œuvres spoliées et les provenances non élucidées (Copyright : collection privée Gérard Foussier)

 

Mais il y a d’autres exemples de complexité : Peter Forner, fils d’un soldat allemand, a décidé en 2019, au nom de la réconciliation franco-allemande, de rendre à la France un tableau que son père Alfred avait dérobé en 1944 lors d’une permission en Normandie, une œuvre bucolique peinte par Nicolas Rousseau, élève de l’École de Barbizon. La Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l’Occupation (CIVS), tout en saluant cette initiative « noble et courageuse », a néanmoins freiné les ardeurs du généreux donateur avant de lancer des recherches sur le lieu précis de la spoliation et sur le nom des propriétaires légitimes, autant de données inconnues. L’ambassade de France à Berlin, qui a exposé ce tableau dans un premier temps, a alors lancé un appel à témoins pour tenter de répondre à ces interrogations. D’autant plus que par ailleurs des milliers d’œuvres d’art ont été saisies en Allemagne en 1945 par les soldats de l’armée soviétique après la capitulation du régime nazi. Finalement, le tableau a été restitué en 2020 au Centre Mondial de la Paix à Verdun.

 

Pas à sens unique

L’historienne française Bénédicte Savoy, installée à Berlin en 1993, admise en 2016 à l’Académie des Sciences de Berlin-Brandebourg, puis à l’Académie allemande pour la langue et la littérature, professeur de l’histoire de l’art à l’université technique de Berlin, avait résumé la question des spoliations artistiques par une belle formule : Objets du désir, désir d’objets, titre d’un ouvrage publié en 2014.

 

Zwei Frauen sitzend auf einer Bühne, links schulterlange rote Haare, dunkler Blazer, rechts schulterlange braune Haare, heller Blazer
L’historienne de l’art Bénédicte Savoy (à droite) compte parmi les plus importantes chercheuses dans les domaines de l’histoire des spoliations artistiques, des transferts de biens culturels et des restitutions. (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Son thème de prédilection : les biens culturels saisis par la France en Allemagne autour de 1800, que résumera en 2003 un livre publié aux Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme intitulé Patrimoine annexé. Un autre ouvrage, 1815, le temps du retour. Restituer l’art en Europe après l’Empire napoléonien, lui permet de démontrer comment les pillages menés par les armées révolutionnaires et impériales vers Paris ont forgé les débats juridiques, moraux et politiques sur la propriété du patrimoine. Jusqu’à aujourd’hui.

 

Une fourche pour Fourché

Retour à Orléans : la ville a rendu hommage à Paul Fourché, son mécène, dont une partie des œuvres a été pillée en 1940, en donnant son nom à une rue de la cité avec – pour l’anecdote – une faute d’accent dans l’orthographe du patronyme. C’est ce qui explique l’erreur commise par un artiste orléanais, l’« illustrateur de rues » MifaMosa (son pseudonyme créé à partir du verlan de « famille », mifa, et de Mosa pour mosaïque), connu pour ses quelque 350 plaques de rues émaillées dans toute la ville, mais aussi dans une trentaine de cités du pays ainsi qu’à Genève et à Bruxelles.

 

Straßenschild "Rue du roi doré", links davon ein Mosaik eines Königs auf einem Thron
Une mosaïque de MifaMosa, rue du Roi-Doré à Paris. Le street-artiste prend des noms de rues et en fait de petites histoires illustrées (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Son erreur : croyant avoir affaire à un compatriote « sans accent », il l’a représenté une fourche à la main. Un pinceau aurait certainement été plus représentatif. Mais peut-être était-ce là une forme d’humour de l’art urbain pour mieux attirer le regard des piétons. Après tout, la rue des Deux-Ponts a droit elle aussi à sa mosaïque aux émaux de Briare (patriotisme régional) avec pour motif… les deux célèbres inspecteurs Dupond et Dupont des aventures de Tintin. L’essentiel n’est-il pas d’attirer l’attention ?

 

L’auteur

Gérard Foussier (Copyright: privat)

Licencié d’allemand à l’université de sa ville natale Orléans en 1969, Gérard Foussier a découvert sa passion pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage avec Münster en Westphalie. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la radio allemande Deutsche Welle à Cologne puis à Bonn, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents pendant 13 ans, il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages. Son dernier livre, Allemanderies, est sorti en janvier 2023. Il détient la double nationalité et est détenteur de l’Ordre du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz).

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