La Dodoche et les Allemands :
Et pourtant : elle roule (toujours) !

La Dodoche et les Allemands : Et pourtant : elle roule (toujours) !
  • Publiéfévrier 3, 2026
Une 2CV Charleston, fabriquée de 1980 à 1990 (plaque d’immatriculation modifiée) (Copyright : Wikimedia Commons)
Une 2CV Charleston, fabriquée de 1980 à 1990 (plaque d’immatriculation modifiée) (Copyright : Wikimedia Commons)

N’imaginons pas que l’engouement des Allemands pour la 2CV tienne à un rapprochement linguistique entre deutsch (allemand) et son petit nom populaire, la deuche. Trop simple. Les Allemands préfèrent parler de « canard », voire de « vilain canard ». L’expression reste néanmoins affectueuse.

 

L’histoire de ce véhicule, imaginé en 1936 sous le nom de TPV (Toute Petite Voiture) et produit à plus de cinq millions d’exemplaires, dépasse celle d’une simple automobile : c’est celle d’un mythe. Les premières ventes hors de France remontent à 1952, date qui voit également l’apparition des premiers clubs de passionnés. La promotion originale commence dans le Loiret, à Orléans, avec la création du Club des 2CV de l’Orléanais, toujours actif aujourd’hui. Elle est ensuite consolidée par l’Association Nationale des 2CV Clubs de France, qui organise depuis 1975 des rencontres mondiales, dont une seule a eu lieu en Allemagne : à Xanten en 1983, avec la participation de 1 500 véhicules.

 

Un canard pas vraiment à son aise

Le chemin vers la notoriété a néanmoins été long. Réduits au statut de prototypes pendant la Seconde Guerre mondiale, les 250 premiers exemplaires furent détruits ou cachés en Auvergne, avant de réapparaître en 1948. Cependant, cette renaissance ne concernait pas l’Allemagne, malgré l’existence depuis 1927 d’une chaîne de montage Citroën à Poll (aujourd’hui un quartier de Cologne). Cette usine avait produit avec succès 18 710 véhicules « Made in Germany » jusqu’en 1935, sans compter quelque 1 500 utilitaires, parmi lesquels la Kégresse P17, une autochenille utilisée par l’armée française comme tracteur d’artillerie entre 1930 et 1938, puis récupérée après juin 1940 par la Wehrmacht sous le nom de Zugkraftwagen.

 

Une Citroën P17 C Kégresse de 1933) pendant le rassemblement mondial des Clubs Citroën à Harrogate en 2012 (Copyright: Wikimedia Commons)
Une Citroën P17 C Kégresse de 1933) pendant le rassemblement mondial des Clubs Citroën à Harrogate en 2012 (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Suite à l’annulation en 1934 de tout accord commercial franco-allemand, la production de voitures Citroën à Cologne fut interrompue. La chaîne de montage, qui fournissait alors plus de 1 800 Traction Avant – rendues célèbres plus tard comme voitures de la Résistance ou de brigands au cinéma –, se limita aux seules réparations, jusqu’à son expropriation en 1940 au profit des usines Klöckner-Humboldt-Deutz, consacrées à la production de guerre. Après la guerre, Citroën retrouva sa place dans la cité rhénane : un centre de vente ouvrit en 1952 et une société à responsabilité limitée (GmbH en allemand) fut créée en 1959, avant de cesser ses activités en 2013. Les chaînes de montage se situaient dans la Nikolausstraße, rebaptisée en 1969 du nom du fondateur, André Citroën (1878-1935).

 

André Citroën (1878–1935), sans date (Copyright : Wikimedia Commons)
André Citroën (1878–1935), sans date (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Une réception mitigée

La presse allemande n’a pas été tendre envers ce véhicule. En 1952, l’hebdomadaire Der Spiegel le qualifiait de « mélange de boîte à sardines et de vespasienne » ; la 2CV était « vraisemblablement l’automobile la plus laide du monde ». Dans le magazine Stern, l’écrivain Alexander Spoerl (1917-1978) le décrivait en 1958 comme une « jeep du quotidien civil ». L’année suivante, la revue Motorwelt, éditée par l’Automobile-Club allemand ADAC, critiquait surtout son prix trop élevé (4.750 marks) – sous-entendu « pour ce que c’est ». Il n’en reste qu’à la fin des années 1950, pratiquement aucune 2CV n’avait trouvé acquéreur en Allemagne.

 

Copyright: Alamy
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L’originalité du véhicule, qualifié dès 1948 par les Néerlandais de « vilain petit canard » en référence au conte d’Hans Christian Andersen, commençait à intriguer. Même les critiques les plus sévères reconnaissaient que ce drôle d’engin, baptisé Döschwo en Suisse alémanique, était une voiture pour laquelle il fallait certes dépenser beaucoup, mais qui permettait ensuite de réaliser de sérieuses économies.

Citroën s’apprêtait à mettre en vente une version export, la première à disposer de portières s’ouvrant dans le bon sens. La production, limitée à 876 modèles en 1949, resta d’abord entièrement française et donc inaccessible aux acheteurs allemands, à l’exception de la Sarre, qui devint le 10ᵉ Land de l’Allemagne fédérale le 1er janvier 1957, mais resta dépendante de l’Union douanière française jusqu’à l’été 1959.

 

Un envol tardif

L’envolée du « canard » ne se produisit réellement que dans les années 1960, lorsque la Dodoche passa de 60 à 110 km/h et bénéficia ensuite d’améliorations sensibles. Elle connaîtra cependant ses limites lorsque Citroën, comme d’autres constructeurs, dut se plier aux nouvelles normes européennes, entraînant l’arrêt progressif de la production de cette doyenne des voitures françaises encore en circulation.

La dernière 2CV, la 5 114 961ᵉ, sortit des chaînes de montage de Mangualde (Portugal) le 27 juillet 1990 à 16 heures. Mais le « vilain petit canard » ne bat pas de l’aile pour autant : il continue de vivre grâce aux nombreux passionnés, surtout en Allemagne, qui bichonnent leur « parapluie sur roues ». Ces « deuchistes » ne se contentent pas d’échanger conseils et solutions en cas de panne. Ils organisent également des rallyes, séminaires et expositions à travers le monde, sur le modèle du Club des 2CV de l’Orléanais. En 1988, une 2CV aux couleurs de la police allemande fit même son apparition à la télévision. Deux versions furent créées : l’une avec le mot Polizei, l’autre avec le néologisme Polente, un jeu de mots néerlandais.

 

Une 2CV peint aux couleurs de la police à Cologne (Copyright : Wikimedia Commons)
Une 2CV peint aux couleurs de la police à Cologne (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Dans le Schleswig-Holstein, le Club Citroën des Amis de la Dodoche du Nord de l’Allemagne illustre l’esprit ludique et attachant des passionnés : son logo associe une caricature de 2CV à la mouette, leur oiseau régional préféré. Cette association organise du 29 juillet au 2 août 2026 sa 11ᵉ rencontre internationale (Deutsches Entgentreffen – DET) à Kropp, petite localité située entre la Mer du Nord et la Baltique. La précédente édition (2024) avait eu lieu à Gedern, dans la Hesse.

Chaque année, de nombreux clubs allemands Citroën, nationaux et régionaux, proposent à leurs adhérents des rencontres de passionnés partout dans le pays et même à l’étranger. Ces moments de convivialité se déroulent généralement sur des terrains de camping ou des fermes privées, et restent l’occasion de partager la passion intacte pour la 2CV.

 

Une passion sans fin

Plus de 35 ans après l’arrêt de sa production, la 2CV continue de rouler – und fährt und fährt und fährt, comme le disait jadis le slogan de Volkswagen pour vanter la Coccinelle. Aujourd’hui encore, les vieilles voitures (d’occasion) suscitent l’admiration. Certaines, cependant, restent clouées au sol et deviennent de véritables monuments originaux. C’est le cas de la polluante Trabant de l’ex-RDA, qui a trouvé sa place dans le panthéon des carrosseries mythiques. Depuis 1998, surmontée d’un nid de cigognes, elle surplombe un champ à Bechlin, sur la route de Neuruppin, dans le Brandebourg. Même les cigognes l’ont adoptée.

 

L’auteur

Gérard Foussier (Copyright: privé)

Licencié d’allemand à l’université de sa ville natale Orléans en 1969, Gérard Foussier a découvert sa passion pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage avec Münster en Westphalie. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la radio allemande Deutsche Welle à Cologne puis à Bonn, avant d’être élu en 2005 président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents pendant 13 ans, il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages. Son dernier livre, Allemanderies, est sorti en janvier 2023. Il détient la double nationalité et est détenteur de l’Ordre du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz).

 

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