Passeports pour la vie :
Le « Schindler iranien » de Paris

Dans le Paris occupé, le diplomate iranien Abdol-Hossein Sardari exploite les failles de la bureaucratie nazie pour soustraire des Juifs aux persécutions. Une histoire qui conserve, aujourd’hui encore, sa part de mystère.
Paris, été 1942. Sur les boulevards de la capitale occupée, les soldats de la Wehrmacht se mêlent aux passants. Dans les rues, les Juifs portent l’étoile jaune. Les déportations ont commencé. Les cafés restent ouverts mais les conversations se font plus discrètes. Des familles disparaissent du jour au lendemain. À l’aube, des policiers français frappent aux portes, inscrivent des noms sur des listes, font monter des familles entières dans des camions. À cette date, de nombreux diplomates ont déjà quitté Paris. À la légation d’Iran, un homme est resté : Abdol-Hossein Sardari. Au cœur de l’Europe nazie, ce diplomate iranien musulman vient en aide à des centaines, peut-être même à des milliers de Juifs. Il leur procure passeports et autres documents, exploite les failles juridiques et fait preuve d’audace, mais surtout d’une remarquable habileté à déjouer les rouages de la bureaucratie nazie.
Sardari est parfois surnommé le « Schindler iranien ». Mais contrairement à l’industriel allemand Oskar Schindler, qui sauva de l’extermination 1 200 travailleurs forcés juifs à Cracovie, son nom est longtemps resté presque inconnu. Ce n’est que ces dernières années que livres, documentaires et études ont commencé à s’intéresser à son action. En 2011, l’historien iranien Fariborz Mokhtari lui a consacré une première étude d’envergure, In the Lion’s Shadow. Les recherches menées depuis dans les archives du ministère allemand des Affaires étrangères donnent à voir un personnage fascinant : aristocrate originaire de Téhéran, mondain amateur de grandes réceptions, familier des diplomates et des officiers allemands, Sardari est décrit par ses contemporains comme un homme charmant, cosmopolite et d’un grand raffinement intellectuel.
Le diplomate qui resta à Paris
Né en 1906 dans une famille de l’aristocratie persane et formé au droit à Genève, Abdol-Hossein Sardari est envoyé à Paris en 1938. Au moment où la Wehrmacht occupe une grande partie de la France, il dirige les services consulaires. Il n’a que 34 ans. Alors que la plupart des diplomates partent pour Vichy, en zone non occupée, lui décide de rester à Paris. Il connaît bien Leopold Krafft von Dellmensingen, chef du protocole de l’ambassade d’Allemagne à Paris – un contact qui, plus tard, lui sera vraisemblablement précieux.

En France, la situation se dégrade rapidement. L’occupant n’est pas le seul à s’en prendre aux Juifs : le régime collaborationniste de Vichy entreprend lui aussi de les priver méthodiquement de leurs droits. La police française coopère avec les services allemands. Parmi les ressortissants iraniens vivant alors en France se trouvent plusieurs centaines de Juifs iraniens. Une question devient alors pour eux vitale : les lois raciales de Nuremberg vont-elles également leur être appliquées ? C’est le début de l’étonnant combat de Sardari contre la bureaucratie nazie.
Lorsque la Grande-Bretagne et l’Union soviétique occupent l’Iran en août 1941 afin d’empêcher une jonction avec les troupes allemandes dans le Caucase, Sardari refuse de rentrer à Téhéran. Il doit, à partir de ce moment, lui-même subvenir à ses besoins s’il veut continuer à s’occuper de la communauté iranienne de Paris. Quelques mois plus tard, en janvier 1942, la conférence de Wannsee jette les bases de l’extermination des Juifs d’Europe. En France aussi commencent les déportations vers « l’Est ». Lors des rafles de juillet 1942, plus de 13 000 Juifs sont entassés au Vélodrome d’Hiver à Paris – hommes, femmes et enfants, souvent privés d’eau et de nourriture.
Des papiers contre la déportation
Sardari observe cette évolution avec une inquiétude croissante. Dans un mémorandum, il élabore une argumentation audacieuse qu’il fait circuler auprès de diplomates allemands : les Juifs iraniens appartiendraient à un groupe ethnique particulier, les « Djuguten » – des Persans de confession mosaïque mais d’ascendance aryenne. À ce titre, ils devraient être exemptés des mesures antisémites. Mais surtout, Sardari agit. À partir, semble-t-il, de formulaires vierges de la légation iranienne, il délivre un nombre indéterminé de lettres de recommandation et de documents à des Juifs persans, probablement aussi à des ressortissants d’autres pays. Il met également à l’abri les biens de familles menacées dans les locaux de la légation ou à son domicile privé. Quiconque possède des papiers iraniens est automatiquement considéré comme ressortissant d’une nation neutre et officiellement « aryenne ».

Le nombre exact de personnes que Sardari a ainsi pu sauver ne peut toujours pas être établi avec certitude. Certaines sources avancent le chiffre de 2 000, parfois même de 3 000 personnes ; l’état des archives ne permet toutefois pas de le confirmer. Selon son biographe Fariborz Mokhtari, Sardari était guidé par un principe moral élémentaire : venir en aide aux persécutés. Dans un cas, même, un seul document aurait suffi à sauver de l’arrestation un médecin juif d’origine russe.
Dans le collimateur de l’occupant
Jusqu’à la fin de l’été 1942, Sardari n’est pas inquiété. Mais à mesure que les rumeurs circulent, les autorités allemandes commencent à se méfier. Un certain « consul Sardari », murmure-t-on, recruterait des volontaires pour la Wehrmacht, leur promettrait des grades d’officier et des postes de gouverneur en Iran, tout en les mettant en garde contre un départ pour travailler en Allemagne. Au sein même de la communauté iranienne de Paris, certains en viennent à soupçonner Sardari d’être un agent britannique.
On trouve également dans les archives de l’occupant des accusations portées par des Iraniens en exil : Sardari aurait acheté une propriété à 130 kilomètres de Paris, amassé une fortune grâce au recel et à la vente de passeports, organisé des réceptions pour des officiers allemands et leur aurait présenté de jeunes femmes. Un proche du consul, un certain Essayan, qui effectue depuis l’été 1940 des missions de courrier vers Vichy, muni de laissez-passer de l’ambassade d’Allemagne, transmettrait quant à lui des informations aux services secrets britanniques. Ces accusations sont extrêmement dangereuses pour Sardari. De fait, lors de contrôles, les autorités allemandes découvrent des Iraniens dont l’apparence est jugée peu « persane » : Hermann Leibovitche, originaire d’Anvers et enregistré comme « apatride », est arrêté et envoyé dans un camp de travail. L’administration militaire allemande s’alarme elle aussi : le service parisien de l’Abwehr, le renseignement militaire de la Wehrmacht, exige que l’affaire soit rapidement élucidée. L’ambassade d’Allemagne, en revanche, cherche à la minimiser.

À la fin du mois d’août 1942, les services allemands de Paris se réunissent afin de tirer l’affaire au clair. Ils découvrent qu’il y a eu confusion. Certaines des accusations concernent en réalité un certain Reza Sardari, doctorant iranien en droit vivant à Paris.
Quant au soupçon selon lequel Sardari délivrerait des passeports, les diplomates allemands le minimisent, le considérant comme « l’une des dénonciations que l’on entend fréquemment chez les Orientaux ». C’est ainsi, du moins, que les services allemands résument une prise de position de l’ambassade d’Allemagne du 1er avril 1943. L’ambassade met également en doute le chiffre de 2 400 « Juifs munis de passeports iraniens acquis illégalement ». Personne, affirme-t-elle, ne connaît le nombre de Juifs parmi les Iraniens, et de faux documents auraient tout aussi bien pu être délivrés ailleurs. Abdol-Hossein précise aux autorités allemandes que Reza Sardari n’est pas son parent direct, mais le frère de l’épouse de son frère. Quant à la question du traitement à réserver aux Israélites iraniens, les « Djuguten », les services allemands la transmettent, non sans une certaine lassitude, semble-t-il, au ministère des Affaires étrangères, à la police de sécurité et au service de sécurité de la SS, « au cas où la question présenterait un intérêt ».
Un duel bureaucratique avec Eichmann
Si le danger lié à cette confusion est désormais écarté, les autorités poursuivent leurs investigations sur la question « raciale ». Adolf Eichmann lui-même sait que des communautés juives existent en Perse depuis l’Antiquité. Au début de décembre 1942, son service s’emploie à en retracer l’histoire. Mais la théorie des « Djuguten » avancée par Sardari est une construction ; Eichmann qualifie ses arguments de « l’une de ces tentatives de dissimulation et de camouflage que l’on rencontre fréquemment chez les Juifs ». Début janvier 1943, le Bureau de la politique raciale du NSDAP abonde dans son sens : rien ne justifie un traitement particulier des Juifs persans : « À mon avis, ils doivent être assimilés aux autres Juifs dans la mise en œuvre de toutes les mesures relevant de la politique raciale. »

Sardari continue à défendre ses arguments. Il entretient de bonnes relations avec les diplomates allemands à Paris, qu’il cultive notamment lors de réceptions et de soirées organisées dans sa propriété aux environs de Paris. Il semble pouvoir compter sur le chef du protocole allemand, Krafft von Dellmensingen. Début mars 1943, la légation suisse intervient à son tour, au nom de l’Iran, pour demander la levée des mesures discriminatoires visant les membres de la « souche iranienne des ‘Mussai’ ou ‘Djuguten’ dans la sphère de domination allemande ».
À la mi-avril 1943, Friedrich-Werner von der Schulenburg, ancien ministre d’Allemagne en Perse puis ambassadeur à Moscou, intervient à son tour. Il affirme que les « Djuguten » sont « iraniens par le sang et non sémites ». Il souligne également qu’il faut tenir compte de la situation difficile de l’Iran, avec lequel l’Allemagne a tout intérêt à préserver de bonnes relations. Toute discrimination, prévient-il, serait « exploitée par nos ennemis à des fins de propagande et à notre détriment ». Fin avril 1943, le ministère allemand des Affaires étrangères confirme finalement à l’Office central de la sécurité du Reich et au SS-Obersturmbannführer Eichmann que, « pour des raisons politiques, une discrimination à l’encontre des Djuguten n’est actuellement pas souhaitable ».
Une histoire presque oubliée
Qu’un diplomate iranien ait sauvé des Juifs des persécutions nazies au cœur du Paris occupé s’accorde mal avec certains récits politiques de notre époque. Pourtant, en Albanie, en Bosnie ou dans certaines régions d’Afrique du Nord, des familles musulmanes ont elles aussi caché des réfugiés juifs. D’autres, à l’inverse, ont adhéré à l’antisémitisme racial des nazis ou collaboré avec le régime national-socialiste. Cette collaboration est allée jusqu’à la formation d’unités musulmanes de la Waffen-SS, telle la division « Handschar » en Yougoslavie occupée. L’histoire des musulmans qui ont aidé et protégé des Juifs reste ainsi largement dans l’ombre de la mémoire européenne.

Après 1945, Abdol-Hossein Sardari reprend d’abord sa carrière dans la diplomatie iranienne, notamment en Belgique. Mais ses années parisiennes finissent par le rattraper. Dans son pays, il est accusé de corruption et d’avoir vendu des passeports. Selon certains récits, il aurait été rappelé en Iran au début des années 1950 et traduit en justice, avant d’être gracié par le Shah. Après la Révolution islamique de 1979, il perd sa pension ainsi qu’une grande partie de ses biens. Son neveu Amir Abbas Hoveyda – ancien Premier ministre du Shah – est exécuté par le nouveau régime ; Sardari, lui, part en exil au Royaume-Uni. Il y vit modestement et meurt en 1981, presque oublié. La date exacte de sa mort est inconnue.
Une reconnaissance tardive, des questions ouvertes
Sa redécouverte progressive commence en 2004, lorsque le Centre Simon-Wiesenthal de Los Angeles lui rend hommage pour son action humanitaire. Le mémorial israélien Yad Vashem, en revanche, n’a jusqu’à présent pas retenu son nom parmi les « Justes parmi les nations ». De nombreuses questions restent en effet sans réponse. Combien de Juifs Sardari a-t-il réellement aidés ? A-t-il demandé de l’argent en échange de passeports, comme on l’en a accusé ? Pour faire toute la lumière sur cette histoire, il faudrait pouvoir accéder aux archives du ministère iranien des Affaires étrangères. Jusqu’à présent, celui-ci a poliment éludé toutes les demandes. Le temps de la reconnaissance de ce diplomate iranien qui s’engagea pour protéger des Juifs ne semble pas encore venu – ni à Tel-Aviv ni à Téhéran.
Ce texte est une version remaniée et enrichie de l’article paru le 27 août 2026 dans DIE ZEIT : « Iranische Pässe gegen den Tod »
L’auteur

Stefan Piasecki est professeur de sociologie et de sciences politiques à la Hochschule für Polizei und öffentliche Verwaltung de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Il s’est notamment intéressé à l’histoire de l’industrie cinématographique pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi qu’à l’histoire des relations germano-persanes dans ses romans « Kleine Frau im Mond » et « Himmelsleiter ».
