Grands témoins :
« Il ne faut pas chercher l’accord à tout prix »

Grands témoins : « Il ne faut pas chercher l’accord à tout prix »
  • Publiéoctobre 21, 2026
Cologne, le 12 septembre 2016 : la maire de Cologne, Henriette Reker, remet à Gérard Foussier la croix de l’ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne pour son engagement en faveur de la relation franco-allemande (Copyright : Wikimedia Commons)
Cologne, le 12 septembre 2016 : la maire de Cologne, Henriette Reker, remet à Gérard Foussier la croix de l’ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne pour son engagement en faveur de la relation franco-allemande (Copyright : Wikimedia Commons)

Depuis plus d’un demi-siècle, Gérard Foussier observe, explique et accompagne les relations franco-allemandes. Journaliste et auteur, il a fait de la langue et des clichés le fil conducteur de son parcours. Entretien avec un témoin et passeur entre les générations.

 

dokdoc : Monsieur Foussier, vous aviez une quinzaine d’années lorsque vous avez découvert l’Allemagne. Quelle image aviez-vous alors de ce pays, moins de vingt ans après la guerre ?

 

Gérard Foussier : En fait, je n’en avais aucune. Je ne savais rien de l’Allemagne. Je n’avais même pas vraiment choisi d’apprendre l’allemand. À l’époque, c’étaient les parents qui décidaient. Tous mes copains faisaient de l’anglais, moi je faisais de l’allemand. On m’avait fait croire que ceux qui apprenaient l’allemand étaient plus intelligents que les autres et bons en maths. Ce que je ne peux pas confirmer – même en ce qui concerne l’intelligence ! [rires] Mes parents voulaient simplement ce qu’il y avait de mieux pour mon frère et moi. Je suis un pur produit des jumelages. Celui entre Orléans et Münster a été scellé en 1960. En 1963, il y a eu le traité de l’Élysée, puis des financements pour toutes sortes d’initiatives, notamment dans les lycées. Je chantais dans la chorale du mien et on nous a proposé d’aller à Münster. Je m’étais préparé à raconter l’histoire de Barberousse, de sa barbe qui pousse à travers la table de marbre. Et une fois dans ma famille d’accueil, j’ai découvert que j’étais incapable d’expliquer que j’avais oublié mon pyjama !

 

dokdoc : Vous connaissiez Barberousse, mais vous ne saviez pas dire que vous aviez oublié votre pyjama… ?

 

Foussier : L’histoire du pyjama est amusante, mais elle m’a fait comprendre qu’il fallait autre chose pour connaître un pays. Il faut pouvoir parler avec les gens. Et il faut de la curiosité. Plus tard, cela m’a aussi amené à m’interroger sur ma propre famille. Mon père avait fait le Service du travail obligatoire (STO).

 

Paris, le 3 juin 1943 : des Français du STO quittent la gare du Nord à destination de l’Allemagne
Paris, le 3 juin 1943 : des Français du STO quittent la gare du Nord à destination de l’Allemagne (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Il n’en parlait pratiquement jamais. Il n’éprouvait d’ailleurs aucune haine envers les Allemands, bien au contraire : il se félicitait des échanges entre Orléans et Münster. Mais je n’ai jamais entendu mes parents employer le mot « réconciliation ». Jamais. Ils n’en parlaient pas. Ils m’ont pourtant permis d’apprendre la langue et la culture allemandes, et surtout de partir. À quinze ans, je ne me posais évidemment pas toutes ces questions. Je l’ai fait beaucoup plus tard. Malheureusement, mes parents n’étaient plus là pour y répondre. Je ne pouvais plus demander à mon père ce qu’il avait vécu pendant le STO, ce qu’il avait pensé des Allemands après la guerre. C’est une chose que je regrette encore aujourd’hui.

 

dokdoc : Dans quelle mesure cette expérience de l’Allemagne a-t-elle déterminé la suite ?

 

Foussier : Je voulais d’abord aller sur la Lune ! J’avais fait un bac scientifique, j’étais passionné par la conquête spatiale, Apollo… Une vie tient parfois à peu de choses. Finalement, j’ai changé mon fusil d’épaule et fait des études d’allemand à l’université d’Orléans-La Source. J’y ai créé un club franco-allemand. Et quand on crée un club, il faut inviter des gens. C’est ainsi que j’ai connu Joseph Rovan, puis Alfred Grosser.

 

dokdoc : C’est aussi à cette époque que vous rencontrez Margot Honecker à Orléans.

 

Foussier : C’était en 1973, sur invitation de mes professeurs d’allemand. Il y avait à l’époque, dans certains milieux culturels français, la volonté de ne pas réduire les relations avec l’Allemagne aux seules relations avec la RFA. Margot Honecker, cela ne me disait pas grand-chose. Mais après sa conférence devant les étudiants, j’ai pu poser quelques questions préparées pendant les cours. Je me souviens lui avoir dit que j’envisageais de devenir journaliste. J’ai eu ensuite la surprise de recevoir gratuitement pendant plusieurs mois Neues Deutschland.

 

Neues Deutschland était l’organe central du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED)
Neues Deutschland était l’organe central du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) (Copyright : Wikimedia Commons)

 

Lorsque j’en ai parlé à ma famille d’accueil à Münster – ville catholique et plutôt conservatrice –, on m’a dit : «Il y a quand même d’autres journaux en Allemagne ! » Cela a contribué à éveiller mon intérêt pour la presse. J’ai commencé à lire avec plus d’attention le journal local, puis à écrire moi-même dans La République du Centre sur l’Allemagne et ce que j’y découvrais. Je n’ai pas renouvelé mon abonnement à Neues Deutschland. [rires]

 

dokdoc : Vous avez souvent observé que les malentendus entre Français et Allemands commencent avec les mots. Vous aimez à rappeler cette anecdote de 1962, lors de la visite d’État de Charles de Gaulle en Allemagne. Sur le tarmac de l’aéroport de Cologne, de Gaulle aurait salué Adenauer d’un vibrant « Wie gehen Sie ? », auquel le chancelier aurait répondu : « Zu Fuß. » Vous-même avez été confronté à ce genre de décalage à plusieurs reprises.

 

Foussier : Oui, en 2000, il y a par exemple eu cette histoire avec Joschka Fischer. Le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine l’avait qualifié de « joueur de flûte ». Mes collègues allemands l’ont d’abord pris pour un compliment. Un joueur de flûte, après tout, cela peut être sympathique, moins « militariste » qu’une grosse caisse par exemple. J’ai mis deux jours à les convaincre que ce n’était pas du tout le sens de l’expression. Il fallait connaître l’histoire du Rattenfänger, le « joueur de flûte » de Hamelin. La formule prenait alors un tout autre sens. C’est un bon exemple de ce qui m’a toujours intéressé : on peut connaître parfaitement les mots et passer à côté de ce qu’ils signifient pour l’autre. Il faut connaître la langue, bien sûr, mais aussi les références qui se cachent derrière elle.

 

dokdoc : Vous-même aimez jouer avec les mots, jusque dans les titres de vos livres : Schwiegervaterland, glückliches (W)ehepaar, Amicallemand vôtre… L’humour vous sert souvent à jouer avec les clichés. Mais peut-il aussi se retourner contre vous ?

 

Foussier : En tant que journaliste, ma devise a toujours été : être critique, mais pas polémique. Je n’ai jamais voulu imposer mon opinion. Je veux donner des informations et des arguments. Mais effectivement, j’aime aussi jouer avec les mots. Un titre, c’est important : il faut aussi marquer un peu les esprits. Cela ne marche pas toujours.

 

L’humour et les jeux de mots comme marque de fabrique : dans ses livres, Gérard Foussier aime à jouer avec les mots et les clichés que Français et Allemands entretiennent les uns sur les autres
L’humour et les jeux de mots comme marque de fabrique : dans ses livres, Gérard Foussier aime à jouer avec les mots et les clichés que Français et Allemands entretiennent les uns sur les autres (Copyright : Landry Charrier)

 

Je me souviens d’une émission de la chaîne Phoenix en direct au Bundestag, à l’occasion du 40e anniversaire du traité de l’Élysée. Nous parlions des différences entre la France et l’Allemagne en matière de défense. J’expliquais qu’en Allemagne, les décisions doivent passer par le Parlement, alors qu’en France le président de la République peut, s’il le faut, prendre une décision au milieu de la nuit, même en pyjama. Et là, j’ai ajouté : « Mais je n’imagine pas Madame Merkel en pyjama. » Cela m’est sorti comme ça, sans réfléchir. Et j’ai eu aussitôt toute une série de réactions : « Mais comment pouvez-vous dire cela ? » J’ai un peu regretté ma plaisanterie. Heureusement, je ne crois pas que Madame Merkel en ait jamais entendu parler ! [rires]

 

dokdoc : Vous dites aussi qu’il faut se méfier de ce que l’on croit « typiquement français » ou « typiquement allemand ».

 

Foussier : Absolument. Je me souviens d’une rencontre entre syndicalistes français et allemands à Paris, au moment du débat sur les missiles nucléaires américains en Allemagne. Le sujet était très sérieux, l’interprète avait du mal avec les termes techniques. Et au milieu de tout cela, une dame passait dans les rangées en criant : « Pernod ou porto ? Pernod ou porto ? » Puis : « Des glaçons ? » Un syndicaliste allemand m’a dit ensuite en substance : « Maintenant, je comprends ceux qui disent qu’on ne peut pas travailler avec les Français. » Et il a ajouté : « Mais sans eux non plus. » J’ai trouvé cette phrase formidable. Quelque temps plus tard, je racontais cette histoire lors d’une conférence dans un restaurant en Allemagne. Au milieu de mon récit, une femme est entrée dans la salle : « Kaffee oder Tee ? Kaffee oder Tee ? » Exactement la même situation ! Dès qu’on croit avoir découvert quelque chose de typiquement français ou de typiquement allemand, on finit souvent par retrouver la même chose de l’autre côté.

 

dokdoc : Cela signifie-t-il que les préjugés finissent par disparaître à mesure que l’on connaît mieux l’autre ?

 

Foussier : Non. Ils sont très résistants. Mon grand-père avait pour habitude de dire : « Les Allemands, on les connaît. » Et il racontait une histoire qu’il tenait lui-même de son grand-père, à propos de Bavarois logés dans des familles d’Orléans et qui avaient, paraît-il, une certaine prédilection pour les tabatières françaises. Était-ce vrai ? Je n’en sais rien. Ce qui est intéressant, c’est qu’on racontait toujours cette histoire trois générations plus tard sous la forme abusive. On dit encore souvent que les Allemands sont disciplinés. J’y réponds par une question : si tous les Allemands sont disciplinés, qui conduit toutes ces voitures allemandes mal garées dans les villes françaises ? [rires]

 

 

Tout au long de sa carrière journalistique, Gérard Foussier (à gauche) n’a cessé d’expliquer le point de vue français sur les questions politiques
Tout au long de sa carrière journalistique, Gérard Foussier (à gauche) n’a cessé d’expliquer le point de vue français sur les questions politiques (Copyright : privé)

 

Bien sûr qu’il existe des différences. J’ai moi-même adopté un certain sens allemand de l’organisation parce qu’il m’aide dans mon travail. Mais il faut toujours se demander où finit l’observation et où commence le cliché. Et comme je suis marié avec une Allemande, je préfère éviter les faux débats…

 

dokdoc : Joseph Rovan et Alfred Grosser ont beaucoup compté dans votre parcours. Quel souvenir gardez-vous d’eux ?

 

Foussier : Ils étaient très différents. Chez Joseph Rovan, ce qui m’impressionnait, c’était sa proximité avec les jeunes. C’était déjà l’un des fondements de son action après la guerre : réunir les jeunes, les informer, faire en sorte qu’ils ne se contentent pas de leurs préjugés sur le voisin. Il ne se plaçait pas au-dessus des autres. Avec les journalistes, il demandait : pour qui travaillez-vous ? Qu’est-ce qui vous intéresse ? Qu’est-ce que vous pensez de telle déclaration ? Il voulait savoir ce que les gens pensaient.

 

Joseph Rovan (à gauche) en conversation avec le chancelier fédéral Helmut Kohl. Pour Rovan, les échanges personnels constituaient un élément central de la compréhension franco-allemande
Joseph Rovan (à gauche) en conversation avec le chancelier fédéral Helmut Kohl. Pour Rovan, les échanges personnels constituaient un élément central de la compréhension franco-allemande (Copyright : privé)

 

Grosser était différent. Lui, c’était vraiment l’intellectuel – il n’aurait peut-être pas aimé que je dise cela. Il connaissait pratiquement tout le monde, les présidents, premiers ministres, le pape… Il avait tout lu, tout vu. Cela pouvait parfois devenir un petit peu fatigant. [rires] Il y avait certainement une forme de concurrence entre Rovan et Grosser, mais aussi de la complicité. Ils avaient des manières différentes de faire la même chose : essayer de faire comprendre l’autre.

 

dokdoc : Vous avez ensuite poursuivi ce travail à la tête de Documents/Dokumente.

 

Foussier : Rovan dirigeait le B.I.L.D., le Bureau International de Liaison et de Documentation. J’avais parfois l’impression que, pour lui, le mot essentiel était « liaison ». Moi, j’insistais peut-être davantage sur le terme « documentation ». Je ne voulais surtout pas faire une revue d’experts pour des experts. L’expert, par définition, il sait déjà tout ! Il existe suffisamment de revues et de journaux pour lui. Notre travail était, à mon avis, de prendre ce qui se disait et s’écrivait en Allemagne et de le rendre compréhensible en France, et inversement. Pas simplement traduire… Plus tard, nous avons rapproché puis réuni les éditions française et allemande. J’ai été à la tête de la revue pendant treize ans. Aujourd’hui encore, je reste convaincu qu’il faut des lieux où l’on fait ce travail de médiation.

 

dokdoc : Vous appartenez à une génération qui a connu les débuts du rapprochement franco-allemand. Vos petits-enfants grandissent dans un tout autre monde. Est-ce qu’il faut aujourd’hui faire du franco-allemand autrement ?

 

Foussier : Après le traité de l’Élysée, il y a eu les jumelages, les parties de pétanque, les grillades sur les bords du Rhin ou de la Seine. Tout cela était important. Je serais mal placé pour dire le contraire : j’en suis moi-même un produit. Mais on ne peut pas reproduire éternellement les mêmes choses. Le monde a changé. Il faut peut-être éviter de multiplier les symboles romantiques de la réconciliation et revenir avec les jeunes à des considérations plus terre à terre. Sans oublier pour autant le passé.

 

dokdoc : Après toutes ces années passées à expliquer les Allemands aux Français et les Français aux Allemands, qu’est-ce que vous ne comprenez toujours pas chez les Allemands ?

 

Foussier : Il y a toujours des choses que je ne comprends pas. Mais je me méfie surtout de ceux qui pensent avoir compris « les Allemands » ou « les Français ». On retombe très vite dans les clichés. Lors de conférences, je demandais parfois : « Qui, dans la salle, a lu le traité de l’Élysée ? »

 

Les statues en bronze de Konrad Adenauer et de Charles de Gaulle à Rhöndorf rappellent le rôle que les deux hommes ont joué dans la relation bilatérale
Les statues en bronze de Konrad Adenauer et de Charles de Gaulle à Rhöndorf rappellent le rôle que les deux hommes ont joué dans la relation bilatérale (Copyright : Landry Charrier)

 

Et là, les gens regardaient le plafond ou leurs chaussures. [rires] Or le traité ne dit pas que Français et Allemands doivent être d’accord sur toutes les questions. Il dit qu’ils doivent se parler. Et donc aussi parler de leurs désaccords. Pour moi, c’est essentiel. Il ne faut pas chercher l’accord à tout prix. Une démocratie vit aussi des conflits et des opinions différentes. Ce qui compte, c’est que deux personnes, deux gouvernements, deux sociétés qui ne sont pas d’accord continuent à se parler et essaient de trouver un compromis. C’est peut-être un peu d’angélisme. Ce n’est pas comme cela qu’on mettra fin à tous les conflits du monde. Mais je crois que cela vaut la peine d’essayer.

 

Propos recueillis par Landry Charrier

 

Cet entretien a été réalisé dans le cadre du projet « Zeitzeug*innen digital. Erinnerungen, Erfahrungen und Perspektiven der deutsch-französischen Verständigung », soutenu par la Fondation Otto Wolff

 

Notre invité

Gérard Foussier (Copyright : privé)

Licencié d’allemand à l’université d’Orléans en 1969, Gérard Foussier s’est très tôt passionné pour les relations franco-allemandes grâce au jumelage entre Orléans et Münster. Après une formation de journaliste au quotidien Westfälische Nachrichten, il a travaillé pendant trois décennies à la Deutsche Welle, à Cologne puis à Bonn. En 2005, il a été élu président du Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.). Ancien rédacteur en chef de la revue bilingue Dokumente/Documents, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Allemanderies, paru en 2023. Franco-Allemand, il a été décoré de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne (Bundesverdienstkreuz).

 

 

 

 

 

 

 

 

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